Reporters : Ceux qui lisent vos écrits de presse ne sont pas surpris de vous voir sortir un beau livre sur les Aurès, une région que vous connaissez bien. Mais comment passe-t-on du journalisme à la publication par une maison d’édition ?
Rachid Hamatou : Travailler en arrière-pays comme c’est mon cas, en tant que correspondant de presse régional ou de province, sans connotation péjorative, peut nous entraîner vers la routine et ne faire que le fait divers ou le protocolaire qui est, certes, une information comme une autre, mais il est hors de question de le faire à vie. On passe à côté de belles, de très belles choses, aussi bien dans les Aurès, si on parle de moi, ou pour un autre journaliste de l’Algérie profonde, Tiaret, Aïn Defla, Timimoun, Adrar, et bien d’autres régions de ce pays. Le journal demande la matière et moi, je veux me faire une place sous le soleil, et dans les deux cas, c’est légitime, pour la rédaction et pour moi. On coupe la poire en deux, des fois en trois ; si on ajoute les prises de tête, les ratages, l’absence… mais une présence ailleurs pour le fun, le nom et la matière. Je n’ai jamais été neutre, je me fais ainsi des amis et des ennemis, et il faut assumer. Je préfère m’entretenir avec un octogénaire qui perpétue un métier des temps de jadis, que l’inauguration d’un robinet d’eau dans une zone rurale, ça ne relève pas du courage mais du choix, qu’il faut assumer. Il faut savoir qu’à la base, je suis photographe de presse, l’écriture est venue bien après. Lors d’un festival de cinéma à Tébessa, où j’étais présent en tant que photographe pour l’hebdomadaire El Aurès, des collègues du journal Le Matin m’avaient demandé si je pouvais leur envoyer des photographies. Et c’est ce que j’ai fait, avec des notes et légendes. Ils m’ont recontacté pour me solliciter à couvrir la région des Aurès. C’était le début de l’aventure. Je recevais déjà des amis et collègues de la presse, Farid Alilat, Fayçal Metaoui, Norredine Khalassi… Et je reconnais qu’ils m’ont encouragé car ils trouvaient que c’était intéressant de donner de la visibilité à une région de plus de 200 km et qui jouit d’un patrimoine matériel et immatériel unique. Je les ai pris au mot et j’ai fait le travail d’envoyé spécial. Par glissement en douceur, photographier et écrire sont devenus aussi bien un plaisir, un devoir, mais aussi un gagne-pain que j’aime beaucoup. Aller vers l’édition et la publication est, à mon avis, un aboutissement, sinon un rêve pour n’importe quel journaliste ou auteur. Sinon à quoi bon écrire si on ne laisse pas une trace aussi modeste soit-elle ? 

« Raconte-moi les Aurès » est le titre de votre livre. Il est co-édité par le Haut-commissariat à l’amazighité et les éditions Guerfi. On imagine que le projet de l’ouvrage est ancien puisque vous arpentez, depuis des années, le pays aurésien auquel vous vouez une passion remarquable, mais on devine moins comment le HCA et l’éditeur Guerfi ont collaboré pour lui donner naissance. Comment cela s’est-il passé ? 
Honnêtement, aller vers la coédition n’était pas une partie de plaisir, mais c’était la solution. Autour de moi, et depuis une vingtaine d’années, j’ai vu des collègues qui ont bénéficié d’aides consistantes pour éditer leurs travaux surtout en beau livre. J’ai fait de même et j’ai pris le même chemin, à savoir le ministère de la Culture où mon projet dort certainement dans un tiroir poussiéreux. On m’avait demandé de présenter, il y a une quinzaine d’années, une mouture de mon projet et c’est ce que j’ai fait, ça n’a rien donné. J’ai pris contact avec le Haut-Commissariat à l’Amazighité et j’ai proposé mon ouvrage. J’ai eu l’approbation du premier responsable de cette institution Si El Hachemi Assad. Une démarche a été lancée avec l’Agence nationale d’édition et de publication pour une coédition, approuvée d’ailleurs, et j’ai cru à tort que c’était la fin d’un calvaire, car après plus d’une année d’allers et retours Batna-Alger et tout ce que ça engage comme frais, on m’a signifié que mon travail hélas ne se hisse pas et ne mérite pas d’être édité en beau livre, car peu artistique, éparpillé et trop personnel. On n’a pas lâché le morceau, aussi bien moi, mais surtout le HCA. On s’est mis en quête d’un éditeur et les éditions Guerfi ont répondu favorablement à la démarche. S’en est suivi, correction, infographie, édition et une naissance à la césarienne, si je peux dire. 
Le titre de votre livre porte en lui quelque chose de sentimental et d’affectueux. Quand on raconte, on veut transmettre quelque chose et il semble bien que votre ouvrage est un témoignage, un hommage rendu à une culture vieille comme le temps, et un appel à la préservation de ce témoignage pour les générations à venir. Mais il parait occulter aussi une réalité bien inquiétante. Aujourd’hui, tout un patrimoine chaoui des plus magnifiques est menacé de disparition par la faute des hommes et le peu de souci que l’on a pour notre histoire millénaire, n’est-ce pas ? 
C’est vrai. Mais peut-on le dire dans un beau livre où peut être présenté le côté soft en attendant l’alerte. Votre respectable journal Reporters a le grand mérite d’avoir publié et rendu visible ce patrimoine, pillé, volé, violé, bradé… Reporters a montré, et à plusieurs reprises, la face sombre et cachée d’un patrimoine livré au pillage dans l’impunité. Et le meilleur exemple reste le tombeau Numide, IIIe siècle Av. J.-C., considéré par les spécialistes comme étant la première tentative pour l’édification d’un Etat en Afrique du Nord. Il se portait mieux avant les prétendus travaux qui, selon des connaisseurs, lui ont fait perdre son authenticité et l’ont mis en irréversibilité. D’ailleurs, un livre édité par les éditions Chihab était disponible au dernier Salon du livre. Des contributeurs en parlent et pas en bien, bien au contraire, un SOS est lancé. On peut ajouter l’ancienne Kalaâ de Menna, qui se bétonne chaque jour, les greniers de Balloul et Iguelfen. Les mêmes Greniers existent chez nos voisins au Maroc, restaurés, préservés, et reçoivent des touristes des quatre coins du monde. Aller expliquer ça aux responsables du secteur, noyés dans de la paperasse et qui n’arrivent pas à payer un relevé topographique pour le Ghouffi, vu l’absence d’un chapitre. 

Justement, vous, qui suivez depuis longtemps l’actualité du HCA, que pensez-vous du travail que ses responsables effectuent en matière de « mise au jour » de notre « ADN » amazigh ? 
J’étais présent et des fois même je suis intervenu en tant que journaliste, toujours pour donner de la voix et faire parler les pierres lors des différentes rencontres, colloques… nationaux ou internationaux, initiés par le Haut-commissariat à l’amazighité. Ce n’est pas facile de parler, enseigner, expliquer l’Algérie millénaire. C’est la différence entre un sous-marin et une cocotte-minute. On se rend compte que notre histoire n’est pas inconnue mais méconnue et il y a une grande différence. Enseigner tamazight, organiser des ateliers pour en débattre, faire du terrain dans les zones où on a cru qu’il n’y a plus d’interlocuteurs dans les différentes variantes amazighes, aider et lancer de nouvelles maisons d’édition qui ne s’occupent que de l’édition en tamazight, à l’exemple d’Anzar, dans les Aurès, ouvrir des classes d’initiation et de cours pour adultes -j’en fais partie -, découvrir l’architecture amazighe, colloque à Tlemcen, classe d’initiation de tamazight à Laghouat, faire découvrir aux Algériens de grandes figures de notre histoire, Massinissa, colloque de Lakhroub (Constantine), Jugurtha à Annaba, Apulée à Souk Ahras… La sécurité identitaire est un bouclier qui peut prémunir notre pays de troubles dont on peut se passer. A mon avis, la suffisance reste un ennemi redoutable, il faut se donner les moyens pour faire plus, plus grand et impliquer l’ensemble des Algériens. 

On sent tout de même que le Haut-commissariat est confronté à de sérieux obstacles dans son travail de revivification et de socialisation à l’échelle nationale de la dimension amazighe de l’Algérie, n’est-ce pas ? 
J’ai l’impression que nous nous sommes tous sous-estimés, et notre pays avec. On a toujours cherché « nous sommes avec qui », et pas « qui est avec nous ? ». Nous sommes un grand pays, si on parle surface, mais aussi histoire, civilisation…Nous sommes peut-être le deuxième bastion de l’humanité, après la découverte de Aïn El Hnache, dans la région de Sétif. Comment gérer un pays de cette dimension ? Ce que je dis n’engage que moi, mais il est impératif de changer d’approche, nous n’appartenons pas, « nous sommes », nous arrêtons cette négation de soi, ce rejet, et nous assumer comme tels. Et à ce propos, aucune institution aussi riche, grande et importante ne peut faire seule ce travail, celui d’un retour à soi, et non de repli sur soi. 

Dans le cadre de votre travail de journaliste, vous avez couvert bien des travaux du HCA, dont les colloques sur des figures majeures de l’histoire antique algérienne, comme Massinissa, Jugurtha, Syphax… Seriez-vous intéressé par l’écriture d’un ouvrage sur l’un de ces grands noms de l’histoire nationale ? La question, en vérité, est de savoir si vous êtes sur un nouveau projet de livre ? 
Je ne suis pas spécialiste, c’est ce que je dis souvent quand on me donne la parole. Ça amuse un peu, mais c’est réel. Je ne suis ni archéologue ni anthropologue ni géologue… juste animé par un souci, comme beaucoup d’Algériens d’ailleurs, de préserver notre patrimoine et j’ai cette chance de pouvoir l’écrire et le photographier. Je suis dans l’utile. Si c’est possible de faire plus, pourquoi pas. Oui, deux projets sont en vue, aussi bien d’une figure de notre histoire millénaire que d’un patrimoine, et plus important, dans la région. Et le Haut-commissariat est partant. Pas plus loin que ce mardi 19 novembre, j’ai été contacté par le chef de département de langue, culture et civilisation amazigh de Batna. Des étudiants en Master 2 sont intéressés par un essai de traduction en tamazight variante chaoui du beau livre « Raconte-moi les Aurès ». C’est vous dire…