Le Dr Sofiane Sekhri, professeur en sciences politiques à l’Université Alger 3, souligne dans cet entretien les conditions dans lesquelles se déroule la campagne électorale, comme il revient, d’une façon générale, sur les conditions dans lesquelles a été entrepris et évolue le processus électoral. La perception du peuple par rapport aux prochaines joutes électorales est également expliquée, sans concession, par ce politologue connu pour son franc-parler.

Reporters : Comment évaluez-vous le contexte politico-social dans lequel a débuté la campagne électorale ?
Sofiane Sekhri : Nous vivons une atmosphère électorale très spéciale, caractérisée par un rejet populaire massif du rendez-vous électoral du 12 décembre. Le peuple algérien, qui a déclenché une grande révolution pacifique pour le changement radical, la transition démocratique et l’instauration d’un Etat de droit, ne considère pas cette occasion électorale comme un moyen qui peut matérialiser ses revendications et ses aspirations, mais plutôt comme une manœuvre visant à reproduire le même système qui a causé les crises socio-économiques et politiques auxquels nous sommes confrontés.
Nous avons eu une excellente occasion pour rétablir la légitimité populaire des institutions de l’Etat en nous préparant à un processus électoral dans des conditions meilleures, mais, malheureusement, le pouvoir a opté pour la voie de la légitimité du fait accompli plutôt que pour une solution qui concrétise réellement la légitimité du peuple.

Le constat que les candidats qui ont commencé leur campagne électorale notamment dans le Nord ont été chahutés…
C’est une réaction très normale de la part de la population, car on ne peut pas organiser d’élections en pleine révolution populaire, même si elle est pacifique, sans l’accord de la grande majorité du peuple. Par ailleurs, la présence de candidats affiliés au régime de l’ex-président déchu Bouteflika dans la course à la présidence de la République et leurs discours appelant à la concrétisation des revendications de la révolution populaire que nous vivons ont été considérés par la majorité du peuple comme une provocation directe.
Compte tenu du rejet populaire qui persiste et qui va surement s’amplifier dans les prochains jours, je pense que les plateaux de télévision constituent le lieu le plus sûr pour la campagne électorale des candidats.

Nous continuons d’assister à des marches de ceux qui rejettent l’élection présidentielle depuis le début et, en même temps, à des marches où d’autres soutiennent cette élection. Quelle lecture faites-vous de cette situation ?
Il faut souligner que les Algériens se sont opposés au début au fiasco du cinquième mandat et au projet de prolongation du quatrième mandat de l’ex-président Bouteflika.
Actuellement, les citoyens qui participent aux manifestations du hirak ne sont pas contre le processus électoral en tant qu’idée et principe, mais contre les élections du 12 décembre qui n’apporteront pas le changement souhaité par le peuple et qui vont sûrement reproduire le système de Bouteflika sous la coupe d’un autre Président.

Ceux qui marchent pour soutenir l’aventure électorale à venir sont principalement ceux du clientélisme des partis de l’allégeance qui ont soutenu auparavant le projet du cinquième mandat, et en dépit de la propagande médiatique visant à les gonfler, ils constituent une minorité par rapport au camp du rejet de l’élection de décembre.

Quels sont les risques qui pèsent dans une telle atmosphère où évoluent les ‘’pour’’ et les ‘’contre’’ ?
Bien que le camp des ‘’pour’’ est minoritaire par rapport aux opposants à ce processus électoral, ce type de manifestations peut entraîner des affrontements et des dérapages entre les ‘’pour’’ et les ‘’contre’’, ce qui pourraient éventuellement menacer la sécurité et la stabilité du pays. En d’autres termes, aller aux élections avec des pratiques telles que le forcing, les arrestations, la propagande médiatique et la désinformation est un risque majeur.
Nous voulons une voie électorale qui soit le début d’une solution aux différentes crises et non une source de tensions et de conflits qui risquent d’exacerber la situation. A ce titre, je souligne que le report de ces élections est devenu une priorité, parce que les conditions ne sont pas réunies pour un processus électoral stable et transparent.

L’ANIE s’est engagée à garantir un scrutin transparent mais le scepticisme est encore perceptible parmi la population. Selon vous, quel serait alors l’impact de son encadrement de l’élection présidentielle ?
Le problème ne réside pas dans l’Autorité nationale indépendante des élections en tant qu’institution, mais dans les circonstances de sa création, sa composante humaine, ses prérogatives par rapport au Conseil constitutionnel, la question de son indépendance des cercles du pouvoir et d’autres questions.
En fin de compte, le succès de toute élection nécessite une culture électorale et une volonté politique de la part du pouvoir, ce qui ne sera pas disponible à la prochaine élection. Le pouvoir doit comprendre que le peuple algérien veut un processus électoral fort et que nous ne voulons pas d’élections par la force.