Le professeur Ali El Mahdi Haddam, endocrinologue-diabétologue, chef du service diabétologie du CHU Bab El Oued depuis 2017, revient dans cet entretien sur les questions lancinantes autour du diabète, à l’occasion de la Journée mondiale du diabète. Il met l’accent sur l’urgence d’une politique offensive et audacieuse de prévention en direction des franges les plus à même d’inverser, dans l’avenir, la tendance de progression du diabète, les enfants et les jeunes adolescents.

Reporters : Tous les ans, nous célébrons la Journée mondiale du diabète et chaque année apporte son lot supplémentaire de nouveaux diabétiques, aussi bien en Algérie qu’à l’échelle du monde. Cette progression alarmante du diabète de type 2, en particulier, est-elle inévitable ? D’autant plus que la maladie touche des sujets de plus en plus jeunes…
Ali El Mahdi Haddam : Notre société de consommation et la quête effrénée de biens matériels nous ont fait oublier l’essentiel, l’objectif bien-être dans la vie, qui est tributaire, principalement, d’une bonne santé. La mutation rapide de notre société en une quarantaine d’années a bouleversé le phénotype de l’Algérien, devenu sédentaire. Son poids moyen a augmenté de dix kilos et son tour de taille a explosé. L’évolution du diabète semble inévitable, mais dans votre question, vous avez touché du doigt la frange de la société qui peut être ciblée par des moyens simples de prévention, à savoir les enfants et les adolescents. Des campagnes récurrentes et efficaces pour ralentir l’obésité chez les jeunes, premier facteur de risque du diabète, est l’un des moyens les plus fiables pour freiner ce « tsunami » qu’est le diabète sucré et ses conséquences catastrophiques.
Les rapports des différentes agences médicales internationales décrètent le diabète comme urgence sanitaire à l’échelle mondiale.

Pensez-vous que les États prennent suffisamment au sérieux cette menace ?
La majorité des États dans le monde prennent désormais au sérieux ce péril, mais seuls les pays avancés ont pris des mesures drastiques pour endiguer cette menace. Les pays scandinaves, par exemple, récoltent déjà les fruits de leurs politiques de prévention, avec un début d’inversion de la tendance et une diminution de la mortalité cardiovasculaire. Rappelons au passage que le diabète fait le lit d’autres pathologies : cardiaques, rénales, neurologiques, ophtalmologiques, etc. Chez nous, malheureusement, on pense que la prévention coûte chère, sauf qu’à terme, et au regard des gains de santé réalisés, elle ne coûtera presque rien comparativement aux coûts engendrés par la prise en charge des soins liés aux complications du diabète et que l’on pourrait ainsi éviter. Quand vous avez, par exemple, 11 000 amputations en cinq ans liées au pied diabétique, cela a un coût social, économique et de santé autrement plus élevé que si nous nous investissions dans la prévention. Qu’est-ce qui coûte plus cher, un manuel de prévention, un spot télé diffusé à 5 millions de personnes ou une prothèse et tous les soins afférents ?

Au niveau national, pensez-vous que nos décideurs soient suffisamment sensibilisés à la question quand on sait que la lutte contre le diabète passe principalement par la prévention ?
Sur un plan théorique et de manière individuelle, nos décideurs sont plus que convaincus, mais la réalité du terrain est tout autre. La feuille de route est là, quant à l’appliquer, c’est une autre histoire. Il faut, assurément, une volonté politique forte qui obligerait et imposerait à tous les acteurs concernés de se soumettre et d’appliquer une nouvelle législation en matière de lutte et de prévention contre le diabète, et qui toucherait l’école, avec la pratique obligatoire du sport dès le primaire et à tous les niveaux, les communes avec l’obligation de construire et surtout de mettre à disposition des citoyens et des jeunes, en particulier, des terrains de sport et des piscines de proximité dans chacune des 1 500 communes du pays, la restauration, en taxant les fast-foods et en encourageant les restaurateurs proposant des plats traditionnels et du terroir, la boulangerie, en surveillant la qualité du pain, l’usage intempestif des améliorants et de la qualité de la farine utilisée. Enfin, les médias lourds et leurs publicités assassines, n’importe qui vante n’importe quoi s’agissant surtout de produits agro-alimentaires. Il faut, aujourd’hui, impérativement, des décisions courageuses, faute de quoi, c’est tout l’avenir du pays, en matière de santé et de bien-être, qui est hypothéqué. Peut-on prendre le risque d’engendrer une société malade vouée à la dégénérescence ? Je pense qu’aucun dirigeant ne voudrait cela pour son pays et sa population, mais si nous ne faisons rien, il est plus que certain que nous allons droit dans le mur…

En France justement et ailleurs, la publicité pour les produits alimentaires, sucrés et gras, fait l’objet d’une surveillance assidue, notamment sur les médias lourds. Chez nous, la télévision banalise le sucre, le gras, sans aucune mention informative et/ou préventive et une ancienne directive, un décret, impose encore, légalement, aux fabricants de boissons gazeuses, le taux de 130 g de sucre par litre de boisson alors que la norme mondiale est de 85 g. Un commentaire ?
A propos des médias lourds et même s’agissant de la publicité pour les produits agro-alimentaires, une autorité de contrôle et de régulation s’impose, comme s’impose aussi, pour la télévision, le bandeau de mise en garde en bas d’écran, sur l’abus de sucre, de sel et de gras, déjà en usage dans les pubs télévisuelles dans de nombreux pays d’Europe. Quant à l’industrie agro-alimentaire, et ce fameux décret fixant le taux de sucre à un niveau élevé, il faut remonter au lendemain de l’indépendance, notre pays souffrait de malnutrition et il fallait donc augmenter la ration calorique de l’Algérien. Il faut avoir à l’esprit que cela a été pensé avec les données de l’époque où le sucre n’était pas encore incriminé. Aujourd’hui, ces dispositions sont caduques et surtout maléfiques pour la santé des Algériens qui, par la force de l’habitude continuent à manger et à boire trop sucré. Un nouveau décret diminuant les taux de sucre dans les produits transformés a été promulgué mais reste peu ou pas appliqué par nos industriels. Faudrait-il revenir à « la dictature de la loi » ? Assurément oui, mais pas seulement pour le sucre, il faut légiférer aussi sur les normes du sel et les diminuer d’au moins 20% dans les produits alimentaires industriels ainsi que le pain et ses dérivés, notamment la viennoiserie et la biscuiterie, non seulement riches en sucre, mais en sel caché.

Sur le plan médical, la prise en charge du diabète de type 2 semble globalement dominée par les protocoles médicamenteux, même si l’hygiène de vie et l’alimentation sont évoquées mais très peu suivies d’effet… Les diabétiques ont-ils conscience des enjeux de la maladie ?
La prévention du diabète et sa prise en charge précoce par un changement du style de vie est efficace. Mais si le diagnostic est tardif, ce qui est bien souvent le cas, l’utilisation de médicaments et l’escalade thérapeutique sont inévitables. Malheureusement, nos diabétiques n’ont pas vraiment conscience des dangers liés à cette maladie, qui est d’ailleurs silencieuse, et ils éprouvent des difficultés à se projeter dans l’avenir avec leur maladie, ni dans quel état ils seront dans cinq ou dix ans après le début de leur diabète. Ne cessons pas de le rappeler, le diabète est une maladie silencieuse, pernicieuse, dans la mesure où ses effets dévastateurs sur les yeux, le cœur, les vaisseaux sanguins, les nerfs, creusent un fossé qui sera de plus en plus difficile à combler, surtout si les complications liées au diabète s’installent. Dans ce cas, et d’une manière générale, avec un diabète mal soigné et déséquilibré, le temps n’est pas à l’avantage du malade. Plus un diabète vieilli, plus il peut devenir difficile à maîtriser.

Chez vos malades justement, lors des consultations, sur cent diabétiques par exemple, à combien estimez-vous le nombre de diabétiques équilibrés et assidus dans la prise en charge de leur maladie ? Comment expliquer ce déni de soi dans lequel sombrent de nombreux diabétiques ?
Malheureusement, moins de 10% de nos patients sont dans les objectifs assignés, c’est-à-dire avec une HbA1c(1) inférieure à 7%, des chiffres tensionnels dans les normes et un bilan lipidique normal. Comme je l’ai précisé plus haut, c’est une maladie silencieuse dont les conséquences ne sont pas palpables, d’où le fait que beaucoup de patients soient dans une forme de déni, qui peut aussi trouver son explication dans les pans de notre culture fataliste et surtout notre perception défaitiste face à la maladie.
Dans une discussion en aparté, il y a quelques années, vous aviez dit que dans la gestion du diabète il y avait deux médecins : le médecin traitant à proprement parler et le patient, à la fois réceptacle et acteur de la thérapie. Ils se partagent 50% chacun de la responsabilité.

Maintenez-vous toujours cette théorie ?
Actuellement, on parle d’inertie thérapeutique et de prise en charge qui expliquerait une évolution rapide du diabète vers ses complications. Cette inertie est partagée par le médecin, trop conciliant et ne se cassant pas la tête à informer convenablement son patient, et ce dernier, récalcitrant ainsi que son entourage immédiat, baignant dans l’ignorance la plus totale de la maladie. A contrario, le meilleur diabétologue aura beau prodiguer les meilleurs soins et les meilleurs conseils, si le diabétique ne fait pas d’efforts sur lui-même, surtout s’agissant de nutrition et d’hygiène de vie en accompagnement à la thérapie, peine perdue, cela ne servira à rien. La prise en charge du diabétique ne relève pas seulement de la thérapie ou du conseil, mais aussi de la prise de conscience du malade et de son entourage. Et à ce niveau, l’école peut jouer un rôle primordial. Les écoliers devenant les meilleurs vecteurs, non seulement de la prévention mais aussi de la sensibilisation et de la conscientisation à la maladie. Si, par exemple, vous appreniez le tableau de l’IG, index glycémique(2) à un écolier, sachez que dans la famille tout le monde saura désormais quel aliment libère le plus de sucre lors de l’ingestion et quel autre en libérera moins. La nutrition devrait être une matière enseignée de plein droit à l’école.

Sur le plan de la recherche, on a l’impression que les choses n’avancent pas particulièrement vite, en faveur de traitements innovants notamment. La metformine a 60 ans d’âge et les sulfamides dix ans de plus. De nouvelles molécules sont venues étoffer la panoplie des antidiabétiques oraux. Nous sommes toujours dans le traitement d’équilibre du diabète. Quelles chances a-t-on de voir un jour un traitement curatif ? N’a-t-on pas l’impression que l’industrie pharmaceutique se frotte déjà les mains à l’annonce des chiffres exponentiels de diabétiques dans le monde ?
Je ne partage pas totalement cette vision. Je ne crois pas au complot et à la mainmise des multinationales. Je reste persuadé que l’OMS, l’IDF(3), l’ADA(4) et même l’EASD(5) ont un minimum de déontologie. Pour l’instant, on est loin du traitement curatif, mais depuis dix ans, on a développé des thérapies innovantes qui préservent autant soit peu, le cœur et les reins du patient. Ce sont des médicaments qui donnent peu d’hypoglycémies et donc adaptés au diabète et à ses conséquences. Dans notre pays, malheureusement, les autorités sanitaires refusent toujours de les rembourser.

La littérature médicale évoque l’histoire naturelle du diabète. Cela consiste en une augmentation au fil des années du taux de glycémie, nécessitant l’association de plusieurs antidiabétiques oraux jusqu’à l’usage de l’insuline. On parle de diabète de type 2 insulino-requérant. Pourtant, de nombreux cas de diabète de type 2 de par le monde, suffisamment documentés, contredisent cette thèse. On parle de diabète inversé. Peut-on guérir du diabète de type 2 ? Votre avis docteur ?
Il y a plusieurs types de diabètes que je ne pourrais pas détailler ici, néanmoins, l’histoire naturelle du diabète sucré de type 2, c’est l’évolution inéluctable et à long terme vers l’insulinothérapie, conséquence de l’apoptose des cellules bêta et leur mort programmée. Dans certains cas de diabète, on parle plus de rémission que de guérison, mais il y a des guérisons authentiques chez des diabétiques obèses récents, ayant bénéficié d’une chirurgie bariatrique(6), par exemple. Si on ne peut, peut-être pas, guérir du diabète pour l’instant, on peut certainement le vaincre, en évitant le passage à la « phase complications », en maintenant les niveaux de glycémie à des taux acceptables, par l’adoption d’un mode et d’une hygiène de vie qui s’articule principalement autour de notre façon de manger et de nous mouvoir. L’exercice physique est déterminant chez les nouveaux diabétiques et d’un apport plus que satisfaisant dans le cas de diabètes plus vieux.
Un dernier commentaire sur les perspectives d’évolution et de lutte contre le diabète ? Pensez-vous surtout que nous avons toutes les raisons d’être optimistes pour les années à venir ou, au contraire, la pandémie est-elle imparable ?
Les prévisions de l’OMS sont alarmantes. A l’horizon 2040, il y aura entre 700 et 800 millions de diabétiques de par le monde. L’augmentation de la prévalence du diabète sera de 70% dans les pays de la zone MENA (Afrique du Nord et Moyen-Orient) et la majorité des diabétiques seront issus des pays en voie de développement et auront moins de 40 ans… Mais l’espoir demeure ! A condition de commencer, pour nos décideurs, à réfléchir en termes d’économie de santé et pour nos populations d’élever leur niveau de culture sanitaire et d’améliorer leur qualité de vie.


(1) C’est le dosage de l’hémoglobine glyquée. L’HbA1c aide à visualiser la concentration moyenne de glucose dans le sang sur deux ou trois mois et permet de vérifier le contrôle du diabète. Les valeurs admises se situent entre 4 et 6%.
(2) L’indice glycémique ou index glycémique (IG) est un critère de classement des aliments contenant des glucides, basé sur leurs effets sur la glycémie (taux de glucose dans le sang) durant les deux heures suivant leur ingestion.
(3) International Diabetes Federation.
La Fédération internationale du diabète est une organisation qui regroupe plus de
230 associations nationales du diabète dans plus de 160 pays et territoires.
(4) L’American Diabetes Association est une organisation à but non lucratif basée aux Etats-Unis qui cherche à informer le public sur le diabète et à aider les personnes touchées en finançant la recherche pour gérer, soigner et prévenir le diabète.
(5) European Association for the Study of Diabetes: l’Association européenne pour l’étude du diabète est une association scientifique créée en Italie, en 1965.
(6) Pose d’un anneau ou by-pass gastrique, une gastroplastie ou encore une gastrotectomie. Un remède chirurgical à l’obésité consistant à restreindre l’absorption des aliments, diminuant, de fait, l’apport calorique journalier.