Il parle comme il filme, c’est-à-dire bien ! De passage à Alger pour son dernier long-métrage «Fatwa» en compétition au FICA 2019, le cinéaste Mahmoud Ben Mahmoud aborde dans cet entretien l’épineuse question de l’islamisme radical en prenant pour exemple la Tunisie dont le mérite est d’avoir une société civile combative et enracinée dans le paysage socio-politique. Attentif à l’actualité de son pays et des mutations profondes qu’il connait, il ne manque pas d’analyser sur son avenir après le succès de sa transition post-révolution et l’élection d’un président de la République « hors système ». Enthousiaste et optimiste, il considère que le cinéma tunisien, porté aujourd’hui par une jeune génération de réalisateurs, est en situation de produire davantage de films et d’œuvres de qualité. L’auteur du très beau « Traversées », la plus connue de ses réalisations en Algérie, prépare un nouveau film sur l’immigration clandestine. Entretien

Reporters : « Fatwa » traite de la question du courant idéologique et politique qui a touché la Tunisie, pourquoi revenir sur cette époque aujourd’hui ?
Mahmoud Ben Mahmoud : Premièrement, il faut replacer la question dans son contexte historique. En 2013, les Tunisiens s’attendaient au pire. Les assassinats politiques déclenchent le début des opérations terroristes et la propagation de la terreur dans la société. Le film était donc, à cette époque, pessimiste. D’autre part, il y avait un problème concernant les musulmans, en particulier à notre époque, lié à la question de l’expiation et cela n’a pas de solution. Un musulman est clairement un musulman, même s’il boit de l’alcool ou même s’il entretient une relation avec une femme hors du lien du mariage. Cependant, les Salafistes, qui se considèrent comme les plus proches de Dieu, trouvent que massacrer autrui et faire couler leur sang est tout à fait hallal.


La fatwa, qui a été adoptée dans le film, a permis de rendre le crime légal et cela afin de déformer l’islam et de le trahir. Alors que la religion ne peut être touchée car elle est sacrée. Ces pratiques nous rappellent ce qui est arrivé à l’Occident aux XIIe et XIIIe siècles notamment avec la sanglante inquisition. Je voulais rapporter cette dimension symbolique au film, par l’utilisation du couteau qui a assassiné le héros. C’est l’illustration de la métaphore de l’épée de Damoclès, car il y a une épée Damoclès sur le cou de tout musulman pouvant être accusé d’hérésie.

Certains pensent que le film « Fatwa » a une ressemblance aux films algériens, à savoir «El Manara » et « Rachida », qui abordent la décennie noire…
La situation est relativement différente, car elle est arrivée dans une période très critique, qui a commencé en 2012. Il n’y a pas eu d’effusion de sang, mais il y a eu des menaces, des attaques, des incendies et des sabotages de 40 sanctuaires soufis, suivis d’assassinats politiques et d’opérations terroristes qui ont duré jusqu’en 2015 et qui ont détruit l’économie tunisienne et son tourisme. Ce qui a généré une atmosphère de terreur et ont fait que les gens ont eu peur pour leur identité et leur mode de vie. La Tunisie a un style de vie méditerranéen et le climat géographique reflète notre mode de vie et notre façon de gérer la religion.
La pratique de la religion en Tunisie a été accompagnée d’accumulations jurisprudentielles et de fatwas au cours des siècles, en particulier au XIXe siècle. L’islam wahhabite n’a donc pas cherché à changer le système politique autant qu’il a cherché à changer un mode de vie au plus profond de la société. J’ai donc fait le film dans une situation presque urgente. J’ai ressenti le désir fort et urgent d’accomplir ce film et affronter, par la voie du cinéma et de l’art, l’invasion qui menace la Tunisie dans ses profondeurs et ses racines, en particulier, après l’émergence de nouveaux courants intellectuels et philosophiques, notamment l’islam politique actuel et le courant laïc.

Justement, aujourd’hui quelle est votre opinion sur l’islamisme en Tunisie, au Maghreb ou dans le monde arabe, en général…
Dans notre pays, il y a une expérience, dont je prends le risque de qualifier d’exceptionnelle. Si la démocratie dans notre pays est en train de réussir, « je touche du bois, bien-sûr », nous sortons d’élections libres, dont je suis témoin, car j’ai voté librement, aux présidentielles ou aux législatives. Si l’expérience démocratique dans notre pays est en train de réussir, c’est parce que nos islamistes ont le sens du compromis. C’est ce que vient renforcer ce qu’on appelle l’exception tunisienne. Nous sommes probablement un cas unique dans le monde arabe, jusqu’à maintenant, et un des très rares cas dans le monde musulman, si on compte la Turquie ou la Malaisie, car nos islamistes ont joué le jeu et on n’a jamais truqué les élections.
Pendant les dernières élections, aussi bien présidentielle que législatives, nous n’avons eu aucun slogan religieux. Ils ont compris qu’ils sont attendus exclusivement sur le terrain économique, sur le terrain des réformes ou encore de la lutte contre la corruption, c’est-à-dire les grands chantiers du pays. Et aussi, qu’il n’a y a plus de place, aujourd’hui, pour la confrontation idéologique, qui a été résolue quand on a écrit la nouvelle Constitution en 2014.
Je ne peux que m’en réjouir car je garde la tête froide, je sais que pour beaucoup de gens il y a encore une certaine méfiance vis-à-vis du parti islamiste en Tunisie, et certains considèrent qu’il continue d’avancer masqué, qu’il tient un double discours ou même qu’on n’est pas à l’abri d’un coup de force ou d’une tentative de réislamisation ou d’islamisation massive de la société, mais moi, je reste objectif. Cela fait huit ans qu’ils sont au pouvoir et la société civile ne leur a rien cédé. Bien au contraire, on n’a jamais fermé un bar en Tunisie ni une boîte de nuit, ou une piscine et on n’a jamais empêché la mixité, et j’en passe. C’est vrai qu’ils ont eu une aile radicale, mais ce radicalisme a fait trop de dégâts dans notre pays pour permettre d’être gouverné par un régime islamiste.
Parce qu’on a basculé dans le terrorisme et dans la tentative de changer de mode de vie, les islamistes se sont rendu compte que les Tunisiens n’accepteraient jamais d’être gouvernés par des radicaux. En plus, ils n’ont aucune force sur laquelle s’appuyer pour changer l’identité du pays.
Chez nous, l’armée est aussi neutre, elle ne fait pas de politique. La population lui a offert le pouvoir sur un plateau et elle n’en n’a pas voulu. Elle a dit que ce n’est pas son rôle, « nous, on ne fait pas de politique. Les forces de l’ordre sont au service de la République ». Pourtant, la police et la gendarmerie étaient corrompues et ont servi la dictature pendant plusieurs décennies. Par conséquence, un régime islamique ne peut s’appuyer sur aucune force pour imposer la « charia », par exemple. En plus de cela, la société civile est mobilisée pour vraiment préserver ses acquis, dont à leur tête les acquis de la femme tunisienne, qui sont l’un des biens les plus précieux de notre pays.

Cela signifie-t-il que vous êtes confiant quant à l’avenir de la Tunisie ?
Sur ce terrain-là, je ne suis pas pessimiste, mais tout le reste est un chantier dans notre pays. Je dirais presque une poubelle, tellement la situation est compliquée. Les défis qui attendent le nouveau gouvernement et le président sont énormes, mais j’ai moins de crainte sur l’avenir politique. Je pense que nos islamistes, aujourd’hui, ressemblent de plus en plus à un parti socialiste allemand ou hollandais. Car ils ont su aussi faire le ménage dans leurs rangs, ils avaient des faucons, des gens qui rêvaient d’une saoudisation de la société. Mais cela ne s’est pas fait.

On se souvient du film que vous avez fait sur l’exil « Traversée », si vous deviez refaire ce film, est-ce que procéderiez de la même manière ?
Je l’adapterai bien sûr au présent, mais la question de l’émigration est toujours posée en Europe, à l’intérieur même de Schengen. Si vous allez à la frontière entre l’Italie et la France, il y a non seulement pas de visa, mais également, pas de passeport ni de carte d’identité. Mais, la frontière terrestre est rétablie entre les deux pays pour empêcher le flux d’émigrés en provenance d’Italie, qui essaye d’entrer en France pour gagner l’Allemagne et les pays scandinaves. La situation que j’ai vécue personnellement en 1980, puisque ce film est autobiographique, peut être reproduite en Europe dans les pays de suppression des frontières, à cause de la question des réfugiés et de l’émigration clandestine, à laquelle on a toujours pas trouvé de solution. Sans parler des frontières extérieures de l’Europe, la Tunisie a un contentieux permanent avec l’Italie, puisque entre les côtes tunisiennes et Lampedusa, il y a un jet de pierre.
Ajoutez à cela, le front libyen et tous les Africains qui veulent entrer en Europe, par la Lybie, plus les Tunisiens à cause de la pauvreté ou de la misère… ce qui fait de cette question des frontières une situation d’une actualité brûlante. D’ailleurs, pour ne rien vous cacher, mon prochain film va porter là-dessus. Il est toujours en développement, je ne suis pas encore en tournage parce qu’il faut le produire mais en tout cas, c’est le projet sur lequel je travaille maintenant.

Pourquoi mettez-vous beaucoup de temps à faire un film ? Est-ce une question de financement ?
Il faut être honnête, avant que ce soit une question d’argent, c’est d’abord une question d’écriture, car on cherchera l’argent quand on aura un scénario abouti. Une fois qu’on a ce scénario, le chemin est long, avant de produire et coproduire un film, c’est cela qui fait que je mets quatre ou cinq ans pour faire un film.

Selon vous, comment se porte le cinéma en Tunisie actuellement ?
Bonne question. Je dirai, qu’en ce moment, on a eu une longue période creuse assez déprimante même. Mais, actuellement, il y a une nouvelle génération qui arrive et qui permet aussi au cinéma tunisien de s’illustrer dans les grands festivals.
Cela fait trois ou quatre ans que nous sommes présents, soit à Cannes, à Berlin, à Venise ou à Toronto, ou autres. J’ai eu le Tanit d’or l’année dernière à Carthage, cette année, c’est aussi un film tunisien qui était à Toronto, donc, actuellement c’est une bonne période, car il y a une nouvelle vision qui est arrivée avec de nouvelles sensibilités.
Il y a aussi, surtout, une élite parmi les producteurs très professionnels qui accordent énormément d’importance au scénario, parce qu’il est le capital de départ, pour pouvoir monter une production. Ils ont aussi des réseaux en Europe pour pouvoir conclure des accords de coproduction. Sans cette coproduction, nos films ne pourront pas exister parce que les ressources du cinéma en Tunisie sont très limitées et la coproduction horizontale est très rare, avec l’Algérie ou le Maroc. Par conséquent, on est obligé de coproduire avec l’Europe pour boucler nos plans de financement.

Comment voyez-vous l’évolution politique et sociale dans votre pays ?
Nous avons élu librement un nouveau Président et un nouveau Parlement, maintenant la prochaine étape est la constitution d’un nouveau gouvernement, et pour cela, il faut des alliances politiques parce qu’il n’y a pas une majorité qui s’est dégagée. Un parti est arrivé premier, le parti Nahdha avec 52 sièges, alors que la majorité au Parlement est de 117 sièges. Il doit trouver des coalitions avec des partis avec lesquels il doit se mettre d’accord sur un programme, pour gouverner ensemble, c’est la prochaine étape.
Les enjeux sont colossaux car le pays est endetté, vous n’avez pas idée, la corruption a vraiment gangréné la société, l’administration et tous les rouages du pays, la contrebande, le chômage, la crise l’enseignement et la santé. Il n y’a pas un seul secteur qui ne soit pas un chantier et qui ne nécessite pas des réformes profondes. C’est vraiment ce qui attend le prochain gouvernement, et ceux qui vont lui succéder plus tard, car des chantiers comme cela, il faut 30 ou 40 ans ou plus pour retrouver un semblant pour assainir la situation.

Quelqu’un comme le président Kaïs Saied vous intéresse-t-il comme thème cinématographique ?
Lui, peut-être pas, ou alors comme documentaire, parce que dans le cinéma, le carburant c’est le conflit, c’est avec cela qu’on écrit des scénarios. Relisez Shakespeare, Corneille ou encore Pirandello, ou qui vous voulez, la matière première de n’importe quelle œuvre de fiction, c’est le conflit. Avec lui, il n’y a vraiment pas eu conflit, parce que même son adversaire aux élections, c’est une espèce de mafieux, qui était poursuivi par la justice pour blanchiment d’argent et fraude fiscale, et qui a été libéré de prison trois jours avant le deuxième tour. C’est un candidat populiste très médiocre et il n’y a quasiment pas eu de confrontation. Kaïs Saied l’a emporté avec un score à la soviétique presque. Il faut attendre pour voir comment sa période va se dérouler et si vraiment il aura des conflits avec l’exécutif, à l’exemple de ce que nous avons eu avec l’ancien président Beji Caïd El Sebsi.
Il y a quelques faiblesses dans l’arsenal juridique du pays, dans la Constitution, car on a un pouvoir à deux têtes, un Président avec des prérogatives limitées, parce que les Tunisiens ont eu peur de reproduire un régime présidentiel qui ouvrirait la porte à la dictature, et donc le Président a des prérogatives beaucoup plus limitées que dans un régime présidentiel. Le vrai patron du pays est le Premier ministre, cela n’empêche pas que la diplomatie, la défense, la sécurité intérieure, la diplomatie économique, font partie des compétences du Président de la République. Donc il faudra voir sur la durée, comment cela va s’organiser entre les deux têtes, pour éventuellement trouver une fable ou une intrigue, ou autre chose qui pourrait être traitée à l’écran, c’est trop tôt pour se prononcer.
Mais le personnage est intéressant, parce qu’il est assez atypique. Il ressemble un peu à la population, car il est un peu conservateur, il est proche des gens et il est très humain. Mais c’est un héritier, c’est quelqu’un qui plonge vraiment ses racines dans une éducation tunisienne très spécifique. Il est a aussi une double généalogie, turque par sa mère et andalou par son père. Je le suis aussi, mais dans l’autre sens, donc je porte aussi cet héritage et il s’enracine dans une histoire familiale. Il est ainsi quelqu’un d’assez original, il ne sort pas de la société uniformisée, il n’est pas fils de Ben Ali ou autre, dans le sens réducteur du terme, il est aussi porteur de son histoire familiale, dont ce qu’elle a de plus profond et dans sa dimension historique.
Un dernier mot…
Je suis vraiment ravi de présenter mon film au Festival international du film d’Alger, car c’est sa première fois en Algérie. D’habitude je ne mets pas beaucoup de temps à venir dans ce pays, mes films sont généralement programmés ici, au début de leurs sorties commerciales ou dans les festivals. Je suis content, à chaque fois, de venir en Algérie, car j’ai beaucoup d’amis ici. Beaucoup de gens ont pris mon film, « La Traversée», pour un film algérien, tant il a été commenté ici, c’est quasiment sa deuxième nationalité. On en a même parlé dans les mosquées, c’était un événement en Algérie. Je reviens, donc, en Algérie comme si on rentre chez soi, je le fais avec beaucoup d’émotion.