Le long métrage documentaire «L’envers de l’histoire » de Mila Turajlic, portrait de la militante et universitaire serbe Srbijanka Turajlic et de sa famille, avec un focus sur son parcours durant les années 1990, réalisée par la Serbe Mila Turajlic, a été projeté, dimanche dernier, à la salle Ibn Zeydoun dans le cadre de la compétition catégorie documentaire, du 10e Festival international du cinéma d’Alger.
Le film commence par une conversation entre la réalisatrice et sa mère militante dans un appartement de Belgrade, que possède la famille depuis trois générations, et qui a été divisé à la fin des années 1940, jugé trop grand pour une seule famille par les services de sécurité yougoslave. Cet appartement, divisé à l’époque communiste puis réunifié plus de cinquante ans plus tard, représente à lui seul l’histoire de ce pays qui a pris plusieurs formes et plusieurs couleurs politiques.
Professeur de mathématique à l’université de Belgrade, Srbijanka Turajlic raconte son parcours de militante qui a accompagné et encadré les mouvements de protestation des étudiants contre l’instabilité politique, la politique de Slobodan Milosevic et la guerre civile qui a déchiré le pays. Avec ses amis universitaires, la militante raconte le déchirement de l’élite intellectuelle mais aussi au sein de la population, qui s’est souvent retrouvée face à face dans des confrontations sanglantes, ainsi que la dureté de la crise économique qu’a traversé la Serbie. Entre deux tâches ménagères ou deux passages à la télévision, la militante évoque sa prise de responsabilité et les conséquences en résultant avec des images d’archives de ces discours. Elle explique également des conflits ethnique et religieux, créés de toute pièce pour accroître l’intensité de la crise. Près de vingt ans après la chute de Slobodan Milosevic (en octobre 2000), Srbijanka Turajlic porte ainsi un regard très critique sur l’évolution de la vie politique de son pays, avouant de manière très philosophique son « échec en matière de lutte pour les libertés » et reprochant à l’élite de ne pas avoir tracé l’après-octobre 2000.
La réalisatrice relate ainsi l’histoire chaotique de la Yougoslavie, à travers un regard intimiste, en jouant pleinement de la géographie même de l’univers des Turaljic, à savoir leur appartement. Ainsi, la petite et la grande histoire se confondent et la notion de vivre tout près de ses voisins sans les voir devient si concrète qu’elle évoque immanquablement ce qui a pu se passer entre Serbes, Croates et Bosniens. Mila Turajlic filme aussi le dialogue entre deux générations de militants, avec le constat que c’est la personne la plus âgée qui reste optimiste et dans une logique d’action, et c’est la génération plus jeune qui est dans un pessimisme presque paralysant. A ce sujet, Mila Turajlic avait confié dans les médias : «Ma mère a fait partie de la génération de 68 et ils étaient vraiment dans la logique qu’un individu peut faire la différence et je pense que nous sommes devenus beaucoup plus cyniques parce que nous les avons vus échouer.» Ajoutant qu’ «en voyageant avec ce film, je constate que partout il y a des divisions, l’incapacité de se parler, de s’entendre, une telle hystérie dans les médias, tout ça ressemble à la Yougoslavie en 1990, juste au début de la guerre, c’est inquiétant». Le documentaire serbe à été primé dans plusieurs festivals internationaux, notamment en 2017 au Toronto International Film Festival (Canada), à l’International Documentary Festival d’Amsterdam, au Doc NYC de New York et, en 2018, à Visions du Réel à Nyon, en Suisse, et au Dokumentarfilmfestival de Munich, en Allemagne.<