C’est un aspect méconnu de l’histoire moderne espagnole qui a été présentée, dimanche dernier à la salle Ibn Zeydoun, par le documentaire « le Silence des autres », réalisé par Almudena Carracedo et Robert Bahar, dans le cadre de la compétition documentaire de la 10e édition du Festival international du cinéma d’Alger. Un film impressionnant de qualité et très longuement applaudi par le public.
Le documentaire plonge les présents au cœur de l’Espagne du milieu des années 1970. Le pays sort enfin de quarante ans de dictature, instaurée par Francisco Franco, mais les « Franquistes », eux, sont toujours là, et à tous les niveaux de la société et du système politique. La « solution » trouvée en 1977 prendra la forme d’une loi « d’amnistie générale » censée tourner la page et « oublier » les crimes commis.
Et si elle a contribué à une transition réussie vers la démocratie, les victimes directes ou indirectes, certaines torturées, d’autres à la recherche d’un proche disparu ou des restes d’un parent assassiné, attendent toujours que justice soit faite. Le documentaire nous renseigne également sur le douloureux quotidien des Espagnols durant ces années de dictature. Les réalisateurs abordant, par ailleurs, un autre aspect, peut-être moins connu des crimes du franquisme, l’enlèvement de nouveau-nés à leurs mères, avant d’être « distribués » à des familles proches du régime. Une politique eugéniste longtemps occultée des mémoires.
Documentaire, dont le tournage aura nécessité six ans, notamment en Espagne aux côtés des victimes et des militants des droits de l’Homme, mais aussi en Argentine, où la première plainte a été déposée en 2010. Le documentaire, présenté en compétition du Festival grâce à un partenariat entre le Fica et la représentation de l’Union européenne en Algérie, revient ainsi sur les combats des victimes – peut-être des dizaines de milliers, précise-t-on-, qui se tournent depuis 2010 vers la justice internationale en invoquant la compétence «universelle des tribunaux» lorsqu’il s’agit de crimes contre l’humanité.
Débat qui devait également accueillir l’un des « protagoniste » du film, Jose Maria Galante Serrano, emprisonné à l’âge de 24 ans et torturé. Le documentaire suit son combat jusqu’auprès des tribunaux argentins alors que son bourreau a longtemps bénéficié d’une totale impunité.
Un devoir
de mémoire
face à l’impunité
La projection à la salle Ibn Zeydoun, suivie par un long débat marqué entre autre par l’intervention de l’ambassadeur de l’Union européenne en Algérie, John O’Rourke, ainsi que du conseiller culturel auprès de l’ambassade d’Espagne, Maria Eugenia Menendez, a été l’occasion de revenir sur les principaux éléments mis en avant par le documentaire.
Des réalités de l’histoire espagnole, qui touche également à l’universel, souligne ainsi l’ambassadeur de l’Union européenne en Algérie, John O’Rourke, qui déclare en substance : «Je pense que ce film invite à se réconcilier avec son Histoire.
Tout pays doit arriver à poser un regard objectif sur les faits sans préjugé des réponses qu’ils peuvent apporter.
Et je pense aussi qu’il faut saluer la liberté d’expression qui existe en Espagne et qui a permis à ce film d’être produit, de faire son chemin et d’être récompensé, non seulement en Espagne mais aussi ailleurs dans le monde.» Maria Eugenia Menendez a, quant à elle, précisé à l’issue du débat que la situation avait encore évolué depuis la sortie du documentaire en 2018. Déclarant en référence, comprend-on, au mouvement de plus en plus populaire visant à notamment débaptiser des rues rappelant les figures du franquisme, que «ce film fait également écho à l’actualité, depuis quelques semaines, la dépouille du dictateur a été exhumée du monument qu’il avait lui-même érigé sur le site de la ‘Valle de los Caídos’».
Elle ajoute à propos de la prise en considération des souffrances des victimes, qu’« aujourd’hui, il y a en Espagne une direction générale de la mémoire historique dépendant du ministère de la Justice. Il s’agit d’une histoire qui reste ouverte. (…) L’Espagne a beaucoup lutté pour la démocratie et c’est grâce à cela que de tels films peuvent être faits et sont montrés ».
Festival international du cinéma d’Alger se poursuit jusqu’au 16 novembre. Le programme de ce mardi 12 novembre met notamment à l’affiche de la salle Ibn Zeydoun le documentaire « Tilo Koto » de Sophie Bachelier et Valérie Malek, un film abordant la question du phénomène migratoire. Mais aussi et en avant-première, le film de fiction de Merzak Allouache « Paysages d’automne». <