Le long métrage « Desrances », de la réalisatrice burkinabée Apolline Traoré, sur la quête d’un père et d’une fille en pleine crise ivoirienne, a été projeté avant-hier soir à la Salle Ibn Zeydoun de l’Office Riadh El Feth, dans le cadre de la 10e édition du Festival international du film d’Alger (Fica).

D’une durée de 1 heure 45 minutes, le film met en avant l’histoire de Francis Desrances, âgé de 45 ans, qui a quitté Haïti, fuyant l’horreur de son pays, laissant derrière lui les corps sans vie de ses parents massacrés par des soldats du régime dictatorial. Face à ce déracinement forcé, Francis essaye à tout prix de retrouver ses origines et découvre qu’il est l’héritier de son illustre ancêtre Lamour Desrances, un esclave devenu général dans l’armée de Napoléon.


Etabli à Abidjan, en Côte d’Ivoire, avec sa femme ivoirienne, Aïssey, et sa fille Haïla, 12 ans, il attend avec impatience la naissance d’un héritier, dernier descendant de la famille Desrances. Pour Francis, avoir un fils est crucial depuis l’anéantissement de son pays d’origine, ravagé par un terrible tremblement de terre en janvier 2010.
Obsédé par la transmission de son nom de famille, il délaisse sa petite fille qui ne demande qu’un peu d’amour de la part d’un père pour lequel, elle était prête à donner sa vie. Francis, impatient d’avoir son héritier, passe, ainsi des nuits blanches pour lui préparer un nid douillet sans jamais s’apercevoir que son unique fille était chagrinée et triste. Mais, tout ne se passe pas comme prévu, à quelques jours de l’accouchement de sa femme, une guerre civile éclate à Abidjan. La capitale est à feu et à sang. Et Francis doit amener sa femme à l’hôpital, sous la menace des voyous qui ont pénétré chez lui, avec des armes afin de lui prendre tout ce qu’il a. Il réussira ensuite à les maîtriser et prendre leur voiture. En arrivant à l’hôpital, un drame surviendra. Le suspense est à son comble dans la salle, Francis constate que son fils nouveau-né et son épouse ont disparu. Bien décidé à conjurer le malheur qui s’est, une fois de plus abattu sur lui, il part à leur recherche avec courage et détermination. Malgré son refus, sa fille Haïla décide de l’accompagner dans sa quête. Ensemble, père et fille traversent la ville et affrontent ses multiples dangers.
Au fur et à mesure de leur périple, Francis découvre le courage insoupçonné de sa fille Haïla, qui le sauve de la main de malfaiteurs. Il découvre à la fin que sa femme et son fils ont trouvé la mort à l’hôpital, et finit par comprendre que son unique fille sera la seule est digne héritière de son nom.

Haïla la fille héroïne
A la fin de la projection, la talentueuse réalisatrice, qui a décroché l’Etalon d’or du Fespaco, Festival de cinéma et de télévision panafricain à Ouagadougou, avouera aux présents que cette histoire a débuté par son propre vécu, en précisant : «Je suis issue d’une famille de quatre enfants, nous sommes trois filles et un garçon. Nous, les filles, nous avons très bien réussi notre vie mais notre frère tâtonne un peu. » Elle expliquera ensuite que durant toute son enfance, elle a senti la déception de son père due au fait que son fils soit à la traîne et qu’il n’a pas été à la hauteur de ses espérances. La réalisatrice précise : « Mon père s’est concentré sur l’avenir du garçon, sans jamais admirer ce que nous, on faisait, alors j’ai voulu mettre l’accent sur cela dans mon film.»
D’autre part, Apolline Traoré a expliqué qu’elle a également voulu rapporter les tragiques événements survenus lors de la guerre civile en Côte d’Ivoire, en 2010. «Je ne les ai pas vécu personnellement, mais cela a touché le Burkina énormément, car en Côte d’Ivoire, il y a non seulement trois millions de Burkinabés dans la ville, mais aussi des étrangers. Sachant que dans tous ces pays, il y a énormément d’ethnies et d’autres langues. Quand ces peuples, nés et grandis ensemble, se déchirent, cela peut être quelque chose de très mauvais», a-t-elle déclaré. Elle ajoute à propos de son choix du lieu de tournage : «J’ai choisi d’aller tourner en Côte d’Ivoire, car dans mon pays, nous n’avons pas eu de guerre civile. Mais, aujourd’hui, j’ai même peur que cela risque d’arriver au Burkina, avec ce qui est en train de se passer, j’espère qu’on n’en arrivera pas là.»
En marge de la projection, la réalisatrice nous confie que c’est la première fois qu’elle vient en Algérie et à « ce Festival, qui est pour moi très important, car ça parle du cinéma engagé. Depuis que j’ai débuté ma carrière cinématographique je parle de thèmes assez importants au niveau social».
« Quant à l’histoire du film qui parle du nom et de sa transmission qu’un homme a envie de donner à un garçon et, si il a une fille, il ne la voit même pas, je dénonce le fait, d’être obsédé pour avoir absolument un garçon afin de lui transmettre son nom, mais c’est plus important de transmettre l’éducation et les valeurs que cela soit pour une fille ou un garçon», dira elle. Abordant l’état des lieux du septième art dans son pays, Apolline Traoré estime que le cinéma au Burkina Faso «s’est très bien porté à un moment, mais ensuite, il a régressé. Mais, aujourd’hui, beaucoup de choses se sont passées et les gens comprennent l’importance de ce média. De plus, nous sommes en train de remonter la pente petit à petit. J’espère que cela va aller de l’avant».
Apolline Traoré a étudié et vécu aux Etats-Unis durant plusieurs années. Elle a décidé de revenir à ses origines et d’entamer sa carrière. Elle nous expliquera à ce propos qu’« aux Etats-Unis, c’est un nœud qui est fermé, en tout cas, à mon époque, ils n’étaient pas encore ouverts au monde. Parler de mon continent ne leur convenait pas et la meilleure façon de le faire était de rentrer chez moi ». Quant aux producteurs qui, aujourd’hui, s’intéressent au cinéma africain, la réalisatrice affirme à ce sujet : «L’Afrique est un cinéma et des histoires de jeunes. En Occident, ils sont saturés, ils n’ont plus rien à raconter. Aujourd’hui, ils viennent sur un terrain neutre. Mais j’espère qu’ils ne viennent pas accaparer nos histoires, mais seulement pousser les jeunes Africains à produire des choses plus belles en les accompagnant.»