Le procès des 39 détenus et 9 personnes placées sous contrôle judiciaire s’est poursuivi, hier, jusqu’à une heure tardive, où les mis en cause défilaient devant le juge à tour de rôle alors que devant le tribunal se tenait un sit-in de soutien et de solidarité en présence des familles des manifestants arrêtés et d’autres militants et acteurs politiques.

Théoriquement, selon le collectif de défense, le juge prononcera le verdict à l’issue des plaidoiries des poursuivis pour «atteinte à l’unité nationale». Les lois en vigueur lui confèrent également le report du prononcé du verdict à une date ultérieure après délibéré, expliquent des avocats.
Aujourd’hui, les projecteurs seront également braqués sur le même tribunal de l’Algérois où devrait tomber le verdict des 6 porteurs de l’emblème amazigh, qui ont comparus le 22 octobre dernier. Ces derniers qui sont à leur troisième semaine d’attente, après deux reports, dont un dû à la grève des magistrats. Retour sur une journée stressante où s’est ouvert au tribunal de Sidi M’hamed, à Alger, le procès des 42 personnes, dont 9 en état de liberté provisoire. Répartis sur 10 dossiers, les 42 mis en cause ont été jugés au niveau de la section pénale du tribunal.
Confiants et sereins, le premier groupe composé de 8 détenus s’installe dans le box des accusés, en cherchant des yeux leurs familles et proches venus en signe de solidarité avec les leurs et avec tous les détenus d’opinion. Il s’agit de Mouloud Chatri, Samir idir Guerroudj, Nacer Timsi, Amine Ould Taleb, Abderrahmane Boudraâ, Khaled Ouidir, Makhlouf Bibi et Ali Lekehal, arrêtés le 21 juin et placés en détention préventive le 23 du même mois, pour port du drapeau berbère.
D’un ton ferme, le juge exige le silence pour ne pas repousser la date du procès ou faire évacuer la salle pour une séance à huis clos. Après les questions d’usage du nom, prénom, et date de naissance des accusés, le juge a rappelé aux détenus pour quels chefs d’inculpation ils sont poursuivis, insistant notamment sur « l’atteinte à l’unité nationale en exhibant un drapeau autre que le drapeau national », énoncé dans l’article 79 du code pénal. La parole est ensuite donnée aux 8 détenus qui, à l’unisson, « ont dénoncé une arrestation arbitraire et exprimé solennellement leur amour pour leur patrie et leur souci de préserver l’unité et la souveraineté de leur pays », devant une assistance qui peine à se maîtriser, en dépit des mises en garde des avocats et de la juge. Des applaudissements et des slogans en faveur d’une Algérie démocratique retentissent à nouveau sans que cela ne conduise le juge à prendre des « décisions radicales ».
Le procureur, pour sa part, d’une voix à peine audible requiert deux ans de prison ferme et une amende de 100 000 DA à l’encontre des accusés. C’est à partir de là que commencent des audiences-fleuve, les dossiers des 8 détenus du Hirak ont été passés en revue.
Cette journée, d’après une cinquantaine d’avocats constitués dans cette affaire, est un «test de vérité pour le pouvoir judiciaire, dont l’indépendance est à conquérir d’autant que les magistrats ont dénoncé il y a quelques jours la « mainmise de l’Exécutif sur le judiciaire». Les robes noires ont, en outre, plaidé pour la « relaxe des détenus avec la restitution des objets confisqués au moment de l’arrestation», notamment le drapeau berbère, en réclamant l’indépendance de l’appareil judiciaire. «Cette salle sera un tournant décisif dans l’histoire de l’Algérie contemporaine pour reprendre les choses en main et pour la re-légitimation de l’appareil judiciaire», dit M. Mostefa Bouchachi.
Sur un ton d’avertissement, un avocat prévient le juge de saisir les instances internationales dans le cas où les détenus du Hirak sont « condamnés sans aucun fondement juridique ou légal », car aucun « texte de loi n’incrimine le porteur d’une bannière identitaire ou culturelle», tandis qu’un autre se pose la question sur «l’utilité » d’une instruction qui a duré plus de quatre mois sans qu’elle n’aboutisse à quelque chose où trouve des preuves condamnant les concernés. A la base, un procureur réagit quand il constate une infraction, mais dans le cas des détenus du Hirak, « le procureur a réagi suivant un système politique et non au nom de la République algérienne», dénonce l’un des avocats.
L’appareil judiciaire, dénonce un autre, a été mobilisé pour des procès « ségrégationnistes qui puissent diviser et toucher à l’unité nationale». «On a fait de la capitale une deuxième Ghaza pour les Algériens qui veulent rejoindre Alger, afin de marcher les vendredis, en tentant d’exclure l’autre et d’entériner les clôtures dogmatiques dangereuses pour la stabilité du pays». Les avocats rappellent, à ce propos, que le drapeau berbère brandi par les Algériens est un référent et un symbole identitaire de l’ensemble de l’Afrique du Nord.