«Où va l’informatique ?» est le thème de la conférence initiée par l’Institut français et donnée avant-hier samedi à Tlemcen à la librairie Alili par Gérard Berry, informaticien français, professeur émérite au Collège de France (chaire algorithmes, machines et langages), membre de l’Académie des sciences françaises, de l’Académie des technologies, et de l’Academia Europaea, médaille d’or 2014 du CNRS, la plus prestigieuse récompense scientifique française.

Un exposé fort intéressant inspiré de son ouvrage intitulé «L’Hyper puissance de l’informatique: Algorithmes, données, machines, réseaux» (écrit lors d’une année sabbatique en 2016-2017, et publié par les Éditions Odile Jacob en octobre 2017). Trois savants sont évoqués dans ce cadre : Al-Khawarizmi (algèbre et chiffres arabes), Alan Turing (informatique) et Claude Shannon (communication). L’informatique et ses algorithmes conduisent à une nouvelle façon de penser et de faire qui change le monde, selon le conférencier qui dira que le monde a connu un grand basculement en l’an 2000. Avant d’expliquer la nature de ce changement : «L’informatique ne pèse pas, ne brûle pas, ne sent pas, et pourtant elle est vraiment sensible ; elle se stocke, se transport et se duplique très facilement». Il s’agit d’une véritable révolution, à l’instar du télégraphe auquel le train doit son existence en termes de temps, selon l’orateur. Au trinôme «matière/énergie/ondes» viendra se greffer le binôme «information/algorithmes», selon le conférencier qui indiquera que l’informatique est basée sur plusieurs piliers dont les données, les algorithmes, les programmes, les machines, les interfaces et les interactions. «C’est une science de construction, très différente des sciences naturelles», soulignera l’expert, en faisant remarquer qu’«en couplant informatique et physique, on peut faire des choses inaccessibles à la physique seule». Par ailleurs, il ne manquera pas d’invoquer les concepts ou paramètres de sûreté (bon fonctionnement) et sécurité (protection des données et des systèmes). «Les problèmes de sûreté et de sécurité sont durs et vont limiter l’expansion, en particulier pour l’Internet des objets», relèvera-t-il. Et de constater : «Un grand problème reste l’ignorance du public général, d’où l’importance de l’éducation, trop longtemps en jachère», plaidera-t-il. Gérard Berry mettra en exergue le caractère puissant et universel de l’informatique en précisant cependant que cette spécificité achoppe sur une difficulté mentale majeure, à savoir que «le raisonnement et l’action sur l’information sont très différents de ceux sur la matière ou l’énergie». En effet, «comprendre l’essence de l’informatique est essentiel pour la plupart des activités de demain», estime l’expert. Le conférencier ne manquera pas d’évoquer la question de ce qu’il appelle «les inversions mentales» en matière de communication et de comportement, «secrétées» par l’intrusion de ladite technologie dans la vie matérielle. L’informatique est tellement puissante qu’elle provoque de véritables inversions mentales entre façons de faire et générations, selon l’académicien. Dans le sillage de son propos, l’orateur parlera de l’incroyable essor du Smartphone «à utiliser avec modération !» (en guise de conseil l’adresse des parents et des enfants). Le conférencier passera par la suite en revue les diverses inventions, comme le Smartphone, le sans fixe, le GPS, l’appareil photo numérique, la voiture intelligente… On constate une numérisation progressive de la société à travers l’explosion d’acteurs privés (réseaux sociaux, moteurs de recherche), les services (banques, hôtels, médias…), l’avènement de sites participatifs (Wikipédia, Google Maps…). Au sujet de la simulation (et son corollaire la modélisation), le spécialiste la définira à travers trois procédés, à savoir remplacer matière et énergie par la seule information, remplacer les lois de la nature par leur équivalent algorithmique programmé sur ordinateur et remplacer le temps physique par le temps de calcul. «Il faut bien sûr de la matière et de l’énergie, mais celles de l’informatique sont universelles et sans rapport avec celles du phénomène simulé !», tient-il à préciser en ironisant «on ne trouve pas de pétrole en forant la carte !». Par rapport à la psychologie des enfants à l’égard de la technologie, Gérard Berry estime que ceux-ci considèrent que «l’ordinateur, le Smartphone et Internet sont des parties de la nature, comme la mer, la montagne, le vélo ou le chat …». «L’hyper puissance de l’informatique n’est pas un vain mot ; bien faite, elle rend des services inestimables, mal faite, elle peut conduire à des désastres», conclura l’illustre hôte de l’IFT. Le débat qui s’en suivra aura permis aux présents de poser quelques questions ayant trait à la contribution de la science arabe, l’automatisme, le bug 2000, l’intelligence artificielle, la numérisation du patrimoine…A noter que la conférence s’est déroulée au sein de la librairie Alili devant un public clairsemé (faute de médiatisation ou à cause de la fête du Mouloud ?).Force est de constater paradoxalement que Facebook n’a pas joué le jeu à cette occasion. n