Manifestants et forces de l’ordre s’affrontent dimanche dans le centre de Bagdad devenu un champ de bataille à l’air saturé de gaz lacrymogène, les protestataires tentant de rester mobilisés face à une répression qui va, selon Amnesty International, vers un «bain de sang». Le mouvement de contestation, lancé le 1er octobre et réclamant la chute d’un pouvoir jugé corrompu et incompétent, a un temps semblé faire trembler les autorités. Mais plus d’un mois plus tard et environ 300 morts selon un bilan compilé par l’AFP, leurs rangs sont plus resserrés que jamais. Elles se sont même accordées avec la majorité des forces politiques pour en finir avec les manifestations, où elles sont conspuées ainsi que le puissant voisin iranien, considéré comme l’architecte du système politique irakien rongé par le clientélisme et la corruption. Après cet accord pour un «retour à la vie normale», les forces de sécurité ont intensifié samedi la répression dans un pays toujours coupé du monde, sans Internet et sans réseaux sociaux. Le même jour, neuf manifestants ont été tués par des balles réelles ou des grenades lacrymogènes tirées dans la tête à Bagdad aux abords de la place Tahrir, épicentre de la contestation, et trois à Bassora, deuxième ville du pays, à sa pointe sud, selon des sources médicales. Les affrontements ont repris dimanche sur la place Khallani dans le centre de Bagdad, où l’air est rempli de gaz lacrymogènes tirés. Des dizaines de manifestants couraient se mettre à l’abri avant de revenir vers les forces de l’ordre entre les charges.

«Nous resterons»
Depuis samedi soir «les forces essayent d’avancer vers Tahrir pour disperser les manifestants», assure un jeune protestataire à l’AFP. Mais, prévient un soignant qui aide les blessés, «nous sommes sur Tahrir et nous y resterons». Les forces de l’ordre ont érigé des murs de béton pour séparer la place Khallani de celle de Tahrir, où elles sont restées pour le moment à l’écart. La veille, à la faveur de la nuit, elles ont chassé les manifestants de trois camps de fortune sur trois ponts proches de ces places. Dans la ville pétrolière de Bassora, les forces de l’ordre empêchent désormais les manifestants d’approcher du siège du Conseil provincial après avoir mené de nombreuses arrestations. Et à Nassiriya (sud), elles tirent des grenades lacrymogènes sur les manifestants qui tentent de faire fermer une nouvelle administration, dans le cadre de la désobéissance civile qui continue de paralyser de nombreuses institutions du sud du pays. Avec un jeune sur quatre au chômage et un habitant sur cinq sous le seuil de pauvreté, les manifestants disent qu’ils bloqueront le pays tant qu’ils n’auront pas obtenu «leur part du pétrole» en Irak, deuxième producteur de l’Opep. Le mouvement qui réclamait au départ emplois et services, veut désormais une refonte totale du système politique et un renouvellement complet des dirigeants. Amnesty International a appelé dans un communiqué les autorités irakiennes à «ordonner immédiatement la fin de l’usage continu et illégal de la force létale». Elle leur a également demandé de contenir leurs forces de sécurité pour «éviter un bain de sang». Aux violences -qui ont fait plus de 12.000 blessés depuis le 1er octobre- s’ajoute ce que de nombreuses voix en Irak appellent désormais la «nouvelle République de la peur», dans un pays sorti il y a 16 ans de décennies de dictature du parti Baas de Saddam Hussein. Militants et médecins soutenant les manifestants se disent visés par une campagne d’arrestations, d’enlèvements et d’intimidations menée par les forces de l’Etat et des groupes armés. La représentante de l’ONU en Irak, Jeanine Hennis-Plasschaert, a dit recevoir «chaque jour des informations sur des manifestants tués, enlevés, arrêtés arbitrairement, passés à tabac ou intimidés». Dénonçant un «climat de peur», elle a estimé qu’aujourd’hui en Irak, «les droits fondamentaux» étaient «constamment violés». Les instances étatiques de défense des droits humains accusent elles-mêmes les autorités de «mal gérer la crise». La Commission parlementaire des droits humains et la Commission gouvernementale des droits humains ont réclamé dimanche aux autorités des réponses alors que «des blessés ont été touchés par des tirs de grenaille et des armes de chasse» et que «des bombes sonores explosent» par dizaines aux abords de Tahrir.