Coup dur pour le Hirak irakien, désormais bien seul, après l’accord conclu entre le pouvoir et la classe politique afin de remettre en selle le gouvernement de Adel Abdel Mahdi. Gouvernement toujours aussi décrié par les manifestations populaires, mais qui, subitement, fait consensus au sein des partis et des hommes politiques.

Ce mouvement de contestation populaire risque d’être confronté à la pire répression depuis sa naissance, début octobre dernier à la faveur d’appels sur les réseaux sociaux, dans un Irak exsangue et en proie à une crise multiforme ponctuée de pénuries touchant particulièrement l’eau potable et l’électricité. En effet, l’accord conclu avec des personnalités politiques, dont le très influent Moqtada Sadr, leader chiite, ainsi que le fils du grand ayatollah Ali Sistani, plus haute autorité chiite d’Irak, Mohammed Reda Sistani, donne carte blanche au gouvernement pour mettre fin à la contestation et à l’occupation des ponts et places publics. La décision ne s’est pas faite attendre. Tôt ce samedi matin, les forces gouvernementales ont repris par la force trois ponts à Baghdad, occupés par les manifestants, et dispersé des campements de manifestants dans le sud du pays.
Nul doute, l’Iran est derrière ce revirement. La transaction dans cet OPA sur la classe politique irakienne a été exécutée de main de maître par un militaire iranien, le très médiatique général Qassem Soleimani, commandant des forces chargées des opérations extérieures de l’armée idéologique d’Iran, a persuadé le très influent Moqtada Sadr, ancien chef de milice, devenu ces dernières années le « champion » des manifestations anticorruption, de renoncer au mouvement de protestation alors qu’il l’avait soutenu et appelé dès le 4 octobre, à la démission du gouvernement de Adel Abdel Mahdi : « Pour éviter davantage d’effusion de sang irakien, le gouvernement doit démissionner et des élections anticipées doivent se tenir sous supervision de l’ONU » avait-il écrit dans une lettre à ce moment-là. Que s’est-il passé depuis pour que lui et d’autres notables, personnalités et partis politiques décident d’abandonner à son propre sort le mouvement populaire de contestation ?
A priori, la géostratégie a encore joué. Et grandement. Depuis la chute de Saddam Hussein, ennemi historique de l’Iran des Ayatollahs, l’Irak, même sous influence américaine, est entré de plain-pied dans l’aire d’influence iranienne, par sa proximité immédiate d’une part, et par la présence d’une forte communauté chiite, 60% de la population, d’autre part, longtemps marginalisée par le régime baathiste de Saddam Hussein. L’arrivée de Daesh, ennemi juré de l’Iran, n’a fait qu’exacerber cet intérêt de l’Iran pour la région. L’implication et l’aide de l’Iran aux Irakiens dans la lutte contre l’Etat Islamique n’est pas seulement une vue de l’esprit, mais se traduit dans les faits par un engagement militaire, stratégique et logistique. L’Iran en fait de même avec un autre voisin et non des moindres, la Syrie.
Pourquoi donc un tel revirement de la classe politique à l’égard d’un mouvement d’essence populaire et porteur de tous les espoirs ? C’est le prix de la stabilité. Faut-il le rappeler, ce mouvement est né en dehors des partis politiques dont certains se sont hâtés de lui emboîter le pas, à l’instar de Moqtada Sadr, à la tête d’une coalition majoritaire à l’Assemblée et partie prenante du gouvernement actuel. Beaucoup pensaient pouvoir récupérer le mouvement. Mais devant la persistance et la constance de la contestation, malgré la répression et la suppression d’Internet, les tentatives de caporalisation s’amenuisaient de jour en jour. Et prendre le risque, pour Sadr en particulier, de perdre une majorité et un gouvernement pro-iranien, c’est jouer gros avec les intérêts iraniens dans la région, d’autant plus que les manifestants ont clairement laissé entendre leur rejet de l’interventionnisme iranien dans les affaires de l’Irak en brûlant plusieurs drapeaux iraniens. Voilà pour la géostratégie. De façon plus prosaïque, la caste de militaires et d’hommes politiques en place à Baghdad, qui ont dilapidé près de 410 milliards d’euros d’argent public (équivalent à quatre fois le budget annuel de l’Irak) depuis 2004, ne sont certainement pas prêts à rendre des comptes, encore moins à renoncer à une manne aussi providentielle.
Grand choc ce samedi à l’aube pour le mouvement de contestation populaire irakien, en proie à une répression concertée, menée « sabre au clair » par des forces de répression qui, dès le début, on fait preuve de violences, jusqu’à l’usage de balles réelles, tirées par des snipers. Près de 150 morts et des milliers de blessés plus tard, le Hirak irakien a entamé ce samedi, sa sixième semaine, la pire, peut-être, celle qui augure d’une grande solitude. Et d’une répression à venir sans limites. Qui du régime ou du Hirak actera la chute de l’autre ? A Bagdad et dans les provinces de Najaf, Missane, Zi Qar, Wassit, Diwaniya, Babylone et Bassora, les jeunes Irakiens n’ont rien à perdre…