Après plus d’une année et demie d’incarcération, l’ancien président du Brésil Luiz Inacio Lula Da Silva a été libéré vendredi dernier par la justice de son pays au lendemain d’un arrêt de la Cour suprême qui affecte des milliers de détenus. Acclamé à sa sortie du pénitentier de Curitiba dans le sud du pays par une marée rouge de militants de gauche, il a promis de «continuer à lutter» pour le peuple brésilien.

Des milliers de personnes ont acclamé l’ex-président, certains en larmes, devant le siège de la police fédérale de Curitiba, où il purgeait une peine de huit ans et dix mois de prison pour corruption. Combatif, il a rapidement harangué la foule de sa voix rauque. «Je veux continuer à lutter pour améliorer la vie du peuple brésilien», a-t-il dit, attaquant d’emblée le gouvernement du président d’extrême droite Jair Bolsonaro.
«Le peuple a de plus en plus faim, il est au chômage, le peuple travaille pour Uber ou livre des pizzas», a lancé Lula, qui avait pu, au cours de ses deux mandats (2003-2010) extraire près de 30 millions de Brésiliens de la pauvreté dans une période de forte croissance économique. Vous avez apporté «la démocratie dont j’avais besoin pour résister aux canailles du côté pourri de l’Etat brésilien, de la justice brésilienne, qui a tout fait pour criminaliser la gauche», a poursuivi Lula, dont le discours a été interrompu à plusieurs reprises par des «Lula je t’aime !».
Polarisation
Après ce premier bain de foule à Curitiba, Lula devait se rendre hier samedi près de Sao Paulo, au syndicat des métallurgistes de Sao Bernardo do Campo, où il était resté retranché avec ses partisans avant de se rendre aux autorités pour commencer à purger sa peine en avril 2018. Au-delà de l’ex-président de gauche, d’autres détenus pourraient bénéficier de l’arrêt pris jeudi soir par la Cour suprême : ils sont près de 5.000 à être concernés par cette décision qui sera appliquée au cas par cas et change radicalement l’application des peines au Brésil. Sur un score serré de six voix contre cinq, les magistrats de la haute cour ont mis fin tard jeudi à une jurisprudence selon laquelle une personne peut être emprisonnée avant l’épuisement de tous ses recours si sa condamnation a été confirmée en appel, comme c’est le cas pour Lula. De nombreux autres détenus condamnés dans le cadre de l’opération anticorruption «Lavage Express», une enquête tentaculaire qui a fait trembler l’ensemble de la classe politique, pourraient prochainement eux-aussi recouvrer la liberté. Adulé par une partie des Brésiliens fascinés par cet ex-ouvrier métallurgiste arrivé au sommet de l’Etat, Lula est devenu la bête noire de la droite et de l’extrême-droite brésilienne

«Caravanes» en vue
«La Cour suprême a voté contre le peuple», a ainsi déploré Major Olimpo, le leader au Sénat du PSL, la formation du président Jair Bolsonaro animée par une farouche haine du PT, le parti des Travailleurs fondé par Lula en 1980. Le président Bolsonaro, habituellement très disert sur Twitter, est resté muet sur le sujet, préférant tweeter sur l’action de son gouvernement. En 2018, il avait lâché en pleine campagne qu’il souhaitait voir Lula «pourrir en prison». Son fils député Eduardo a en revanche déploré sur Twitter qu’«on libère les brigands». Lula a déjà fait part de son intention de participer à de grandes tournées à travers le Brésil, les fameuses «caravanes» qui lui ont permis d’accroître sa popularité auprès des plus pauvres, pour incarner l’opposition à M. Bolsonaro. Si la justice l’autorise à quitter son pays, il compte également voyager à l’étranger : le journal O Globo croit même savoir qu’il a été invité à l’investiture du nouveau président péroniste argentin Alberto Fernandez, le 10 décembre.
Des rebondissements judiciaires sont aussi possibles ces prochaines semaines : Lula est mis en cause dans d’autres affaires et la Cour suprême doit rendre de nouveaux arrêts le concernant. Mais il ne risque pas d’être incarcéré de nouveau prochainement. Le président élu argentin, le péroniste de centre gauche Alberto Fernandez, a salué sa sortie de prison, soulignant son «courage» et son «intégrité» et dénonçant le «processus judiciaire arbitraire auquel il a été soumis».
«Le peuple vénézuélien est heureux et salue la libération du frère Lula», s’est quant à lui exclamé le président du Venezuela Nicolas Maduro. Cuba s’est aussi félicité de sa libération après «580 jours de détention injuste».

Lula, l’espoir de la gauche au Brésil

Ancien métallo au destin fabuleux et tumultueux, l’ex-président du Brésil Lula, libéré vendredi après plus d’un an et demi de prison, n’a pas renoncé au combat politique et incarne toujours l’espoir d’une gauche orpheline de son chef historique. Emprisonné depuis avril 2018 pour corruption et blanchiment, Lula, 74 ans, avait dû renoncer à son rêve de se présenter à un troisième mandat présidentiel en 2018. Il avait laissé la voie à l’arrivée au pouvoir du député d’extrême droite Jair Bolsonaro, dont il a fustigé la politique de précarisation des Brésiliens vendredi. Un revers d’autant plus amer que, huit ans après son départ du pouvoir avec un taux record de 87% d’opinions favorables, le chef historique du Parti des Travailleurs (PT) était donné grand favori. Se disant victime d’un complot politique, Lula, avec ses avocats, s’est battu sans succès, du fond de sa cellule du siège de la Police fédérale de Curitiba (sud), pour être blanchi. Lula avait été rattrapé par les méandres de l’enquête sur le plus grand scandale de corruption de l’histoire du Brésil, «Lavage express», sur un gigantesque réseau de pots-de-vin autour de la compagnie publique pétrolière Petrobras. Son ennemi intime, le juge anticorruption Sergio Moro, l’avait condamné en 2017 à neuf ans et demi de prison pour avoir obtenu un triplex en bord de mer d’une entreprise de bâtiment en échange de contrats publics. Une peine ensuite réduite à huit ans et dix mois. Depuis, le juge Moro est devenu le ministre de la Justice de Jair Bolsonaro. Et des soupçons de connivence avec les procureurs, pour accabler Lula, pèsent contre lui.
Lula reste perçu comme «près du peuple» et est resté très aimé, surtout dans les régions pauvres du Nord-est. Rien ne prédisposait à un tel destin ce cadet d’une fratrie de huit enfants, né le 6 octobre 1945 dans une famille d’agriculteurs pauvres du Pernambouc (nord-est). Enfant, Lula a arpenté les rues pour cirer des chaussures dans l’espoir de ramener un peu d’argent à la maison. Il a sept ans lorsque sa famille déménage à Sao Paulo pour échapper à la misère. Vendeur ambulant puis ouvrier métallurgiste à 14 ans, il perd l’auriculaire gauche dans un accident du travail. A 21 ans, il entre au syndicat des métallurgistes et en devient le président en 1975. Personnage charismatique, il conduit les grandes grèves de la fin des années 1970, en pleine dictature militaire (1964-1985). Fondateur du PT au début des années 80, Lula se présente pour la première fois à l’élection présidentielle en 1989 et échoue de peu. Après deux nouveaux échecs, en 1994 et 1998, la quatrième tentative sera la bonne, en octobre 2002. Il est réélu en 2006.
Premier chef de l’Etat brésilien issu de la classe ouvrière, il a mis en oeuvre d’ambitieux programmes sociaux, grâce aux années de croissance portées par le boom des matières premières. Sous ses deux mandats (2003-2010), près de 30 millions de Brésiliens sont sortis de la misère. Lula a incarné un pays qui s’ouvrait sur le monde, et a conféré au Brésil une stature internationale, lui permettant de décrocher l’organisation des deux plus grands événements sportifs planétaires: le Mondial de football (2014) et les jeux Olympiques (2016) à Rio de Janeiro.

Échec cuisant
Idéaliste mais pragmatique, Lula est passé maître dans l’art de tisser des alliances parfois contre-nature ou de se débarrasser d’amis devenus gênants. En 2005, il a décapité la direction PT, impliquée dans un scandale d’achat de votes. En octobre 2011, il a souffert d’un cancer du larynx après son départ du pouvoir. Sa tentative de retour aux affaires en tant que ministre de sa dauphine, Dilma Rousseff, en mars 2016 avait été un échec cuisant, tout comme la destitution de celle-ci en août de la même année. En février 2017, l’ex-président a subi une épreuve intime avec la mort de son épouse, Marisa Leticia Rocco, son soutien indéfectible durant 40 ans de lutte. Mais Lula a aujourd’hui un nouvel amour, qu’il souhaite épouser rapidement maintenant qu’il est sorti de prison : Rosangela da Silva, surnommée «Janja», une sociologue et militante du PT.