Le mouvement de grève des magistrats a cessé avant-hier. Il a débuté le
27 octobre et a pris fin le 5 novembre après un accord entre leur syndicat, le SNM, et la chancellerie. Entre ces deux parties, durant dix jours, le conflit aujourd’hui terminé a été marqué par des échanges et des accusations jamais vus et entendus publiquement.

La magistrature algérienne, qui a connu des crises dans le passé, n’a, en effet, jamais étalé ses querelles internes ni montré un visage aussi fracturé que celui qu’elle a exhibé durant cette dizaine de jours de crise lors des sit-in et rassemblements organisés par le SNM notamment. Le pic a été atteint le dimanche 3 novembre lorsque des gendarmes antiémeutes sont intervenus de façon musclée à la Cour d’Oran pour déloger des juges qui, suivant le mot d’ordre de leur syndicat, observaient un sit-in en protestation à la réaffectation de 3000 juges par le ministère de la Justice.
La chronique politico-judiciaire retiendra de cet incident grave – c’était la première fois que des magistrats étaient chargés par un corps de sécurité dans un palais de justice – les images vidéo qui continuent de circuler sur les réseaux sociaux et montrant des femmes et des hommes de loi se faire bousculer jusque dans une salle d’audience.
Elle fera rappeler également combien les dirigeants du SNM dont son président Mabrouk Yssad ont été virulents à l’égard du garde des Sceaux accusé de servir un sombre agenda politique et d’être un faux lutteur contre la corruption, armé d’une «faucille rouillée » allusion au terme populaire qui a surgi au lendemain de l’arrivée aux affaires de M. Zeghmati, le 1er août dernier, après une mise à l’écart en tant que procureur général durant l’ère Bouteflika pour avoir cherché à poursuivre Chakib Khelil, l’ex-ministre de l’Energie et protégé du président déchu dans l’affaire dite de « Sonatrach ».
Mouvement maintenu et recours au
« cas par cas »
Elle ne manquera pas non plus de faire souvenir que cette grève des magistrats a provoqué la réaction des magistrats tunisiens et libanais choqués par le spectacle de la charge de la Cour d’Oran. Plus sérieusement, elle aura permis de mesurer le fossé énorme qui s’est creusé durant ces dernières années et en particulier depuis le début du mouvement populaire pour le changement entre les juges et l’opinion publique qui ne le tient pas en haute estime.
Ce qui a contraint un membre du SNM à demander à ses « concitoyens de ne pas confondre entre de mauvais juges et l’institution judiciaire qui est à leur service et au service de la justice ». Et qui a, selon de nombreux observateurs, obligé le syndicat à insister sur la nature de son mouvement et sa revendication d’une « indépendance de la justice qui n’a jamais existé depuis 1962 », a déclaré son président le magistrat Mabrouk Issad. Pour autant, ce fossé risque de se creuser davantage si le SNM continue dans le silence qu’il observe depuis son accord donné au gouvernement de cesser son mouvement de protestation. Depuis mardi dernier, en effet, le syndicat n’a fait aucune déclaration sur le contenu de l’arrangement passé avec le ministre de la Justice. Tout ce qu’on sait des raisons de la reprise d’activité des magistrats est qu’elle est intervenue après un effort de médiation multiple et l’engagement de la chancellerie de ne poursuivre aucun magistrat ayant participé à la grève. Le mouvement pour lequel elle a été menée demeurera en revanche dans la forme et l’ampleur voulue par le garde des Sceaux. Son département, a-t-on appris, examinera « au cas par cas » tous les recours et contestations.
On parle également d’un « atelier » ouvert pour un échange sur le respect des prérogatives du juge ainsi que de la demande que l’enquête ouverte par la chancellerie sur le dérapage de la Cour d’Oran soit « sérieusement menée ». Cependant, le verdict de l’opinion est que les magistrats ont, sous la pression qu’ils subissent du pouvoir qui a besoin d’eux pour organiser le scrutin du 12 décembre ou par le souci de ne pas rajouter aux éléments de la crise politico-institutionnelle aigue que vit le pays, décidé de faire marche arrière en dépit du faible gain engrangé tant pour leurs revendications socioprofessionnelles que pour leur appel à une justice souveraine.
Les revendications satisfaites sont « limitées », a soutenu ainsi le Club des magistrats, hier mercredi, en disant comprendre « l’ampleur des pressions, des menaces et des sanctions publiques, implicites et secrètes », contre les magistrats. Il considère que cet accord est une « soumission » au ministre de la Justice dans ses efforts pour casser la grève et rompre la cohésion des magistrats. Venant d’un cercle de juge, c’est d’une délibération plutôt assommante. A suivre. <