L’évolution de ce qu’on appelle désormais la grève des magistrats a fortement marqué l’opinion dans ses différentes étapes. La suspension, inattendue dans sa promptitude, par le Syndicat nationale des magistrats d’une grève qui donnait l’impression de dépasser le cadre corporatiste stricto sensu a donné cours à moult commentaires.

Rentrée par effraction dans la crise politique qui divise le pays, l’action des juges a vite attiré la curiosité des observateurs avant de déchanter. Débutée en protestation au large mouvement inédit initié par le ministère de la Justice à la veille des élections, la grève aura vite pris des connotations politiques que les initiateurs de la grève ne feront qu’accentuer probablement pour des raisons tactiques. Après avoir opté pour une forme de « rupture » pour défendre leur cause, les magistrats du SNM sont vite revenus à des considérations d’ordre interne qui contrastent justement avec le discours « politique » selon lequel cette action revendiquait la « libération de la justice ». Le bras de fer engagé avec la tutelle donnait l’air d’être plus profond. Ce qui a vite suscité un élan de sympathie au sein même du Hirak satisfait de voir les magistrats, souvent perçus comme adversaires, rejoindre indirectement le rang des contestataires. Le discours politique prôné par le porte-parole du SNM ne fera que confirmer cette posture inédite. La « volte-face » du SNM a suscité une grande déception notamment au sein du mouvement de contestation qui y avait vu un « réveil » des juges considérés comme un rempart inexpugnable dans la citadelle du pouvoir. Non sans conséquences. L’issue de cette tension pourrait à l’évidence avoir une incidence sur l’image du corps de la justice au sein de l’opinion. Une image qui n’était pas déjà positive, notamment avec les récentes arrestations de ce qu’on appelle les détenus d’opinion et la gestion des affaires les concernant. Le club des Magistrats s’est d’ailleurs dit « surpris » par la « décision unilatérale » du SNM de suspendre la grève illimitée des juges après « la satisfaction de quelques revendications limitées qui constituent leurs derniers soucis ». La crise des juges et son évolution inattendue auront été symptomatiques d’une décrépitude du système politique visiblement en mauvais état. Le corps des juges s’est toujours démarqué par une « discipline » inébranlable au sein du pouvoir politique. La crise politique actuelle caractérisée par une situation de blocage sans fin depuis le 22 février ne fera que pousser la désarticulation vers des extrêmes jusque-là inimaginables. D’autres signes antérieurs, notamment de par leur côté inédit et touchant des secteurs sensibles, avaient marqué l’actualité. L’on ne pourrait omettre de rappeler à cet égard la crise de 2014 lorsque des policiers ont manifesté devant le palais du gouvernement à Alger. Dans un mouvement absolument inédit, plusieurs centaines de policiers des compagnies anti-émeutes ont manifesté dans les rues d’Alger et convergé vers le siège de la présidence de la République exigeant de rencontrer le Premier ministre de l’époque. Cette sortie avait suscité alors un grand étonnement de par son ampleur.
Et ouvert le débat sur la fragilité des structures de l’Etat. L’affaire de la grève des magistrats au cœur d’une crise politique tout aussi inédite est ainsi venue encore pour démontrer, si besoin était, que la crise politique en cours est bien le résultat de soubresauts systémiques qui pourraient façonner l’Algérie de demain. <