Nommée récemment ambassadrice du prix international de poésie Léopold-Sédar-Senghor, Amina Mekahli est poétesse et romancière passionnée, auteure de plusieurs romans, recueils de nouvelles et de poésies. Elle aborde, pour Reporters, ses missions en tant qu’ambassadrice de ce prix international, ainsi que sa démarche en tant que traductrice du roman de Rabiaa Djalti, « le Fou de Marylin », une nouveauté des éditions Dalimen, présenté au Sila 2019, mais aussi son constat sur la littérature algérienne et le sens qu’elle donne au mot poésie.

Reporters : Tout d’abord, un mot sur votre participation au Prix international de poésie Léopold-Sédar-Senghor et votre nomination en tant qu’ambassadrice de ce prix ?
Amina Mekahli : C’est la troisième année consécutive où je participe au Prix Léopold-Senghor. En 2017, j’ai eu le second Prix Senghor pour un poème intitulé «Je suis de vous». En 2018, j’ai eu le grand bonheur d’avoir le Prix d’honneur Senghor pour l’ensemble de ma poésie. Et cette année, je suis aussi finaliste du prix avec un texte intitulé «Lèvres», qui parle de l’Algérie, mon éternelle source d’inspiration. Cette année, j’ai aussi été nommée par la Fondation Senghor et la Fondation Africa Solidarita, basée à Milan, en tant qu’ambassadrice de ce prix pour porter ses valeurs, à savoir l’humanisme, la paix et la liberté du peuple et aussi porter le nom de Senghor en Algérie et à travers le monde.

En tant qu’ambassadrice du Prix de poésie Senghor, quelles seront vos missions ?
Ma principale mission est la promotion de la poésie à travers de nouveaux espaces d’expressions. On dit souvent que la poésie est le parent pauvre de la littérature, car c’est un produit très difficile à éditer et à promouvoir en Algérie, à travers le constat que la poésie n’a pas sa place, surtout pour la poésie en langue française. Alors que la poésie en langue arabe a un festival qui lui est dédié, mais même dans cette langue, les espaces d’expression sont assez épisodiques. Ce qui fait que la poésie a besoin d’un nouveau souffle, d’être plus médiatisée et de quelque chose qui s’appelle le récital, c’est-à-dire, que l’on doit faire des événements dédiés à la lecture poétique. Ma mission serait dès lors de créer des tables rondes autour de la poésie, de créer des lectures poétiques et de promouvoir le Prix de poésie Senghor, en informant les jeunes poètes en Algérie pour les encourager à participer à ce prix et envoyer leurs textes.

Justement, pour revenir au Prix Senghor, en tant qu’ambassadrice, comment allez-vous transmettre ce que vous appelez l’esprit Senghor ?
Tout d’abord, il faut savoir que Senghor, qui a été président du Sénégal, on l’appelait le président-poète, a été l’un des pionniers de la poésie et de la francophonie en Afrique. Comme Aimé Césaire, ce sont des personnalités littéraires, qui ont fait la promotion de la poésie en langue française, mais qui ont fait aussi la promotion de la paix et de la liberté des peuples, c’est très important de souligner cela.
Cette âme et cet esprit de Senghor, j’ai envie d’aller plus loin, d’autant plus que je suis ambassadrice d’un prix africain qui est basé à Milan, en Italie. Il s’agit ainsi de transmettre les valeurs d’universalité à travers la poésie.
Sachant que la poésie en vérité n’a pas de langue, c’est avant tout une âme, un souffle et un cri.
Et j’ai envie de dire que quelle que soit la langue dans laquelle on écrit, il faut arriver à dépasser les frontières de l’écriture pour aller vers d’autres publics, aller vers d’autres écoutes et d’autres maisons d’éditions… Donc ma modeste ambition, c’est non seulement de porter la poésie algérienne qui est africaine dans son ensemble, au-delà des frontières géographiques et des frontières politiques, mais aussi des barrages de la langue. De montrer comment un texte est beau, peu importe dans quel langue il est écrit, quand on le récite, on arrive à transmettre l’essence des mots. Par exemple, il m’est arrivée de faire des lectures de textes en Roumanie, où les gens ne comprenaient pas la langue française, mais comprenaient l’âme de la poésie, ce qui a fait qu’ensuite, ces poèmes ont été traduits. C’est pour cela que les lectures poétiques sont très importantes, parce qu’il y a quelque chose de musical qui se transmet à travers le rythmes des mots et, aujourd’hui, nous avons besoin de créer des espaces poétiques.

Vous êtes également présente à la 24e édition du Sila 2019, où vous participez dans une rencontre littéraire mais, également, en tant que traductrice du roman de Rabiaa Djalti intitulé « le Fou de Marylin » aux éditions Dalimen. Quelle a été votre démarche de traductrice ?
C’est un honneur pour moi de participer à une table ronde au Sila autour de la thématique de l’écriture au côté du grand écrivain et poète sénégalais Hamadou Sall, qui a été un ami de Léopold Senghor. Les éditions Dalimen présentent également dans le catalogue de leurs nouveautés «le Fou de Marilyn», une traduction en français que j’ai faite du roman de la grande écrivaine Rabiaa Djalti, qu’elle a publié en arabe sous le titre «Azab Hay El Mordjan ». Je tiens à dire que l’écriture de Rabiaa me bouleverse et je ne pense pas que j’aurais traduit un livre que je n’aurais pas aimé. C’est un roman très touchant et fabuleux. Quand j’ai lu ce livre, je me suis dit que la plume de Rabiaa Djelti est difficile à traduire parce que, justement, il faut saisir cette sensibilité qui traverse son écriture.
Rabiaa Djalti est très courageuse et très audacieuse, parce qu’elle aborde des sujets qui sont très sensibles dans le roman «le Fou de Marylin », à l’image des relations hommes/femmes, la sexualité, la religion, la décennie noire et cette détresse des jeunes qui sont enfermés dans un quotidien difficile. Mais, elle a toujours cette plume qui est un regard de tendresse sur le monde. Elle n’est pas dans le jugement, mais elle est dans le constat, toujours avec une énorme tendresse. Et c’est ce qui était important de véhiculer, c’est-à-dire tous ces aspects de l’écriture de Rabiaa Djelti, sinon on passe à côté de quelque chose. J’espère avoir réussi à traduire ce livre aussi fidèlement qu’elle l’a écrit. Evidemment, la fidélité dans la forme est juste impossible, mais la fidélité dans le fond et la sensibilité du texte, il faut qu’elle soit respectée au millimètre près. C’est-à-dire qu’il faut respecter l’âme d’un roman, en reproduisant les caractères des personnages avec fidélité.
Pour moi, le roman de Rabiaa Djalti est un très grand roman. L’histoire se déroule à Oran, où elle balaye deux décennies, dont la décennie noire, d’un groupe de quatre jeunes qui se connaissent depuis l’école primaire et qui ont grandi ensemble avec les mêmes espérances et la même envie d’une Algérie meilleure. C’est un roman très tendre et très dur en même temps. C’est vraiment un roman à lire.

Vous parlez avec tellement de passion que vous donnez envie aux lecteurs de lire «le Fou de Marilyn »…
Si je ne suis pas passionnée par quelque chose je ne la fais pas. Dans mon parcours, je traite seulement les sujets qui me passionnent et je vais seulement vers les textes et les auteurs qui me passionnent. Je suis pour une littérature algérienne en Algérie et je me bats pour retrouver la grandeur de cette littérature. Parce qu’une nouvelle génération de grands écrivains et poètes est là et on est en train de vivre un moment très important de la littérature algérienne, car c’est une étape charnière.

Pourquoi vous pensez que la littérature algérienne est actuellement à une étape charnière ?
C’est un tournant décisif, aujourd’hui, pour la littérature algérienne car il y a une riche production qui existe, en plus de celle de la jeunesse qui est écrite d’une manière talentueuse. Il est important de promouvoir cette production, il est aussi important de savoir la promouvoir et la vendre aussi à l’étranger. Il est important aussi que l’on prenne conscience que la traduction de la littérature et de la poésie est le seul avenir de la littérature algérienne. Si on n’arrive pas à amener vers nous des personnes qui ont envie de nous traduire dans le monde entier, la littérature algérienne mourra très vite. C’est pour cela que j’insiste sur le fait que l’avenir de la littérature algérienne, c’est la traduction. Il ne faut pas avoir peur de le dire et d’aller vers les gens qui peuvent le faire. Par exemple, nous avons cette année au Sila la présence de nombreux éditeurs sénégalais, il faut aller vers eux et voir les moyens de faire connaître et traduire cette littérature algérienne pour qu’elle soit lue au Sénégal.

En dehors de votre présence au Sila 2019, avez-vous de nouveaux projets ?
En ce moment, un recueil de poésies, intitulé « Isolations » qui va sortir en Italie en langue italienne vers le mois de janvier ou février 2020. Mes poèmes sont traduits par une très grande poétesse italienne qui s’appelle Cinzia Deni. C’est un recueil de cinquante-deux poèmes inédits. En tant que finaliste du Prix Senghor, je pars au mois de décembre prochain pour recevoir ma consécration en tant qu’ambassadrice du Prix international de poésie Senghor lors de la cérémonie qui doit se dérouler le 15 décembre prochain à Milan.

Pour conclure, que veut dire être poète aujourd’hui ?
En toute modestie, il y a beaucoup de gens qui écrivent de la poésie, mais qui ne sont pas poètes, car devenir poète est un cheminement personnel. Ce n’est pas écrire quelques vers ou publier un recueil et ensuite se revendiquer poète. J’écris depuis l’âge de six ans et j’ai commencé à publier mes œuvres seulement à l’âge de quarante-neuf ans. Parce que justement, je suis perfectionniste par respect de la littérature. Quand je dis que je suis poète, je pèse mes mots, c’est un mot qui est très lourd de sens et qui représente un chemin de vie. Et j’insiste sur cette notion de cheminement personnel, car pour prétendre être poète, il faut être dans le partage, dans l’humanisme, dans le soutien des autres et prôner la paix. J’espère en tant que poétesse être toujours éclairée pour aller vers le meilleur de moi-même et le meilleur pour ceux qui m’entourent.