L’œuvre théâtrale d’Abdelkader Alloula a été abordée par la professeure et spécialiste de littérature maghrébine Naget Khadda et le journaliste et écrivain sénégalais Pape Samba Kane, à l’occasion de la rencontre organisée, lundi dernier, dans le cadre des animations culturelles du Salon international du livre d’Alger (Sila 2019) Naget Khadda souligne d’emblée que celui qui se voyait déjà héritier d’Ould Abderrahmane Kaki et Kateb Yacine avait « mis en place une réelle réflexion théorique sur le théâtre algérien », saisissant dès le départ la nécessité d’« adapter sa formation faite dans les méthodes occidentales à sa propre culture ». Lors de ce vibrant hommage au dramaturge et homme de théâtre, l’universitaire a aussi évoqué le parcours exceptionnel de ce « géant du théâtre algérien », à travers son parcours exceptionnel d’intellectuel en perpétuelle écoute de sa cité, soucieux de donner à la pratique du quatrième art, les outils didactiques nécessaires qui lui permettent de répercuter sur les planches la réalité et les préoccupations de la société algérienne. Elle expose ainsi aux présents la vision du dramaturge par rapport aux notions de « l’espace, du temps et de l’action », trois éléments constituant la règle des trois unités dramaturgiques. Naget Khadda, illustrant ses propos par une série d’anecdotes vécues par Alloula, a souligné le souci du dramaturge de s’imprégner du «terrain pour esquisser l’identité et l’essence du théâtre algérien », rapporte l’APS. S’appuyant sur une expérience vécue par l’homme de théâtre, où des paysans, venus assister à une de ses représentations en pleine montagne, loin du modèle de l’architecture du « théâtre à l’italienne », ont mis les chaises de côté pour s’assoir à même le sol et en rond, ont provoqué l’imaginaire du metteur en scène qui adoptera la « halqa » comme premier trait du théâtre qu’il recherche.

«Halqa » ou l’essence du théâtre algérien
C’est avec « El Adjawad », passant par « Legwal » que Abdelkader Alloula, poursuit Najet Khedda, parvient, après de longues recherches, à une conception d’une scénographie minimaliste, quasiment sans décor, faite d’une combinaison judicieuse de la « halqa » et l’architecture du théâtre à l’italienne. La disposition du public en forme de cercle incitera le comédien Alloula à tirer profit de cette proximité pour créer le personnage du « Gouwal », qui apparaît après un brouhaha provoqué par des comédiens se déplaçant dans tous les sens, puis, qui s’arrêtent et se taisent brusquement. Dans ce bel élan de recherche, Alloula ira jusqu’à faire participer quelques spectateurs, auxquels seront confiées les premières répliques du spectacle qui poseront les termes du sujet à traiter et mettront en situation le public, explique encore la conférencière. A chaque représentation, ses enseignements et les différentes expériences vécues en temps réel par le dramaturge avec le public, aiguiseront davantage son sens de l’observation, lui permettant ainsi de saisir la prépondérance de la « temporalité de la prestation » (temps présent), sur celle de l’auteur de l’œuvre originelle, ajoute l’intervenante. Naget Khadda conclura sa contribution en soulignant que c’est avec le verbe, le texte, la langue dialectale « châtiée » et la poésie du melhoun, considérés par Alloula comme des éléments «importants» dans la dramaturgie, qu’il va se défaire de la linéarité dans le déroulement d’une trame, faisant de l’interaction avec les spectateurs une de ses priorités. Alloula va aussi s’investir dans l’un des plus importants chantiers de son œuvre, la quête de la « langue intermédiaire », à travers une recherche approfondie et minutieuse de la parole juste, puisée du terroir et à la portée de tous. Pour sa part l’écrivain et romancier sénégalais Pape Samba Kane, deuxième invité à rendre hommage à Abdelkader Alloula, disparu le 14 mars 1994, victime d’un attentat terroriste, soulignera la ressemblance, dans l’un des genres de théâtre au Sénégal, de la disposition en cercle du public, avec celle pratiquée dans la halqa, confirmant l’ « importance du rôle de l’interaction des comédiens avec le public dans ce genre de configuration».  Rappelons qu’Abdelkader
Alloula a été lâchement assassiné, le 10 mars 1994 à Oran, au 27e jour du Ramadhan, alors qu’il se rendait à une conférence sur le théâtre au Palais de la culture de la ville. Par devoir de mémoire, en commémoration de sa disparition tragique, Alloula et son œuvre dramaturgique ont été ressuscités, en mars dernier, sur la scène du Théâtre d’Oran, avec la représentations de deux nouvelles productions, la première coproduite avec le Théâtre national algérien, qui est une nouvelle mise en scène « Arlequin valet de deux maîtres », par Ziani Cherif Ayad. La seconde est la pièce « El-Ajouad » (les généreux) mise en scène par Jamil Benhamamouch, et coproduite par la Fondation Abdelkader-Alloula.