La crise qui oppose, depuis la semaine passée, le ministère de la Justice et le Syndicat national des magistrats (SNM) se durcit jour après jour, donnant lieu à un secteur qui évolue plus que jamais dans une ambiance très tendue. La crise tend visiblement à se dérouler sur plusieurs fronts.

Il y a d’abord, la poursuite de la grève entamée le 26 octobre dernier et qui a connu, hier, un taux de suivi estimé à 98 %, selon le SNM, qui, la veille, a dénoncé l’incident de la Cour d’Oran, tout en réclamant la tête du ministre de la Justice, Belkacem Zeghmati.
La crise a connu également son onde de choc au niveau de la capitale, où l’installation des nouveaux désignés dans les tribunaux de Sidi M’hamed et de Ruisseau s’est déroulée dans une ambiance électrique. Aussi, la crise a vu l’implication du Conseil national des droits de l’Homme (CNDH) et son nouveau président Bouzid Lazhari, qui a reçu une délégation du SNM, menée par son président Issad Mabrouk, dans une tentative de dénouer la crise.
Le ton a été, cependant, donné en fin de journée de dimanche, quand le SNM et, en réaction à ce qui s’est passé à la Cour d’Oran, s’est montré intransigeant et intraitable allant jusqu’à réclamer la tête de Zeghmati. Qualifiant l’incident d’Oran de « violation flagrante de l’intégrité des Cours de justice, reconnues mondialement en temps de paix et en temps de guerre », le SNM a estimé que le précédent d’Oran « contredit les discours officiels du ministère qui prétend au dialogue».
Le SNM dit regretter, dans ce sens, qu’au moment où il s’apprêtait à répondre à toutes les demandes de médiation qui lui sont parvenues, pour trouver une solution à la crise qui touche la magistrature, des magistrats et l’opinion publique nationale ont été « choqués par les graves dépassements » enregistrés dans la capitale de l’Ouest. Estimant que la répression des magistrats à Oran « va aggraver la crise», le SNM dit dégager « sa responsabilité pour d’éventuelles réactions de la part des juges ». Exaspéré par la tournure violente de la crise, le SNM dit abandonner « tous les efforts de médiation et de dialogue pour solutionner la crise et qu’il ne les reprendra pas avant le départ de Belkacem Zeghmati ».
Le Conseil supérieur de la magistrature (CSM) a, lui aussi, fait part de sa colère d’une telle évolution. En effet, des membres du CSM ont condamné « énergétiquement » la répression contre des magistrats enregistrée dimanche à l’intérieur de la Cour d’Oran.
« C’est une atteinte grave à la souveraineté du pouvoir judiciaire et à son indépendance, et un précédent dangereux dans l’histoire de la magistrature au niveau international, et un comportement interdit », ont dénoncé les membres du CSM.
L’indignation dans la corporation prendra vite forme à travers le rassemblement, tenu hier, des magistrats de la Cour suprême, ceux du Conseil d’Etat et les membres du CSM en signe de solidarité et de soutien avec les magistrats grévistes et de dénonciation du recours à la force à la Cour de justice d’Oran.

Le CNDH s’en mêle et dialogue en vue
Le SNM, qui a haussé le ton contre le ministre de la Justice, s’est montré cependant favorable à l’offre de dialogue émanant du CNDH. Le président de cet organisme de l’Etat a, en effet, reçu le président du SNM, Issaâd Mabrouk. «Les discussions ont porté essentiellement sur la situation actuelle du secteur, notamment le mouvement annuel des magistrats opéré le 24 octobre 2019 », selon un communiqué du CNDH, qui précise que «la rencontre s’inscrit dans le cadre des missions légalement conférées au CNDH, notamment pour la prise d’initiatives louables». Pour le CNDH, la délégation du SNM « a présenté un exposé détaillé sur la situation préoccupante que connaît le secteur, réaffirmant sa pleine disposition à contribuer à la résolution de ce problème qui doit être réglé sans délai ».
De son côté, le président du CNDH a promis à la délégation « de transmettre aux autorités concernées ses propositions visant à résoudre la crise », appelant tout un chacun à faire preuve d’un haut sens des responsabilités pour aboutir à une solution qui préserve l’intérêt suprême du pays ». « Le CNDH a saisi, cette occasion, pour exprimer sa profonde préoccupation quant aux échauffourées enregistrées au niveau de la Cour d’Oran », selon le même communiqué, appelant les autorités publiques à agir selon les règles de professionnalisme, adoptées tout au long du Hirak populaire et exhortant le corps des magistrats à se comporter de façon à préserver leur statut de magistrat et leur indépendance ».
La proportion prise par l’incident de la Cour d’Oran a fini vraisemblablement par imposer aux autorités une réaction autre que celle pouvant générer le pourrissement. En effet, le ministère de la Justice a ordonné l’ouverture d’une enquête approfondie sur les incidents survenus dimanche à la Cour d’Oran pour « déterminer les responsabilités et éviter que de tels faits ne se reproduisent », selon un communiqué du ministère.
« Le ministère a ordonné l’ouverture d’une enquête approfondie sur ce qui s’est passé pour déterminer les responsabilités et éviter que de tels faits susceptibles de ternir l’image de la magistrature ne se reproduisent », précise le communiqué. La tutelle dit, dans ce sens, déplorer «ces agissements qui ont conduit à l’intervention des services de sécurité et entraîné des incidents qui auraient pu être évités si les différentes parties avaient fait preuve de retenue ». Le ministère annonce, à cet effet, avoir toujours « privilégié» la voie de la raison et du dialogue pour parvenir à une solution garantissant l’intérêt du magistrat et des justiciables et l’intérêt suprême de la société, à la veille d’une échéance cruciale pour l’avenir du pays.