Le premier roman de la jeune écrivaine algérienne Salima Rahmoun « he, toi La gitane… tu vas tomber malade », édité au Liban aux éditions Dar Al Farabi, est disponible pour les lecteurs algériens au niveau du stand de la maison d’édition qui participe à la 24e édition du Sila 2019. Salima Rahmoun aborde, dans cet entretien, les messages qu’elle a voulu transmettre à travers ce roman, où elle relate la condition féminine dans la société kabyle, tout en partageant avec nos lecteurs sa conception de l’écriture romanesque et du statut de l’écrivain en Algérie.



Reporters : Dans tout roman, il y a le sujet apparent et le sujet profond. Quel est le sujet profond de votre roman ?
Salima Rahmoun : Tinhinane, la protagoniste, relate son histoire d’amour avec Nassim en s’adressant à lui, une tentative de raviver leur histoire passée et de rendre hommage à un homme qui lui a offert suffisamment d’amour. Mais l’espace-temps où se déroule l’histoire est souvent coupé. Le personnage central Tinhinane interpelle en fait sa propre culture, l’hypocrisie de sa ville de Aïn El Hammam, ballotée entre l’archaïsme et la liberté. Figure de rébellion en apparence, elle cache ses peurs dans ses ruelles, enfouit sa haine dans les foyers à surveiller les pas de ses filles, leurs corps, leur rêves… Le sujet profond, c’est cette personnification de la ville.

Le roman est intitulé « he, toi la gitane …tu vas tomber malade », pourquoi ce titre ?
C’est tout simplement la première phrase par laquelle le protagoniste Nassim a abordé Tinhinane… Gitane, car elle avait les cheveux longs et bouclés, et concernant la maladie, c’est parce qu’elle musardait sous une pluie de décembre. Elle était complètement mouillée lorsqu’il l’a surprise dans cette rue. Malheureusement, le sort nous réserve des maladies que seule l’écriture peut nous sauver. Les saints de la ville qu’elle a affrontés ne manquaient pas d’anathèmes, elle a eu les maladies de l’émoi, du deuil, de l’exil, de l’amour sans avenir et de la gestation sans amour.

Est-ce un constat sur la condition féminine?
Sans vous mentir, à 17 ans, on ne pense pas trop aux messages. J’ai écrit parce que c’était le seul moyen. Je ne sais si je fuyais ou si j’allais vers un point, c’est comme si j’avais besoin de faire le deuil de quelque chose, mais à un moment donné, la littérature m’a ramenée vers mes propres angoisses, celle de vivre au sein d’une ville dardant ses regards vigiles, emboitant vos pas, surveillant vos mots, vos habits, vos rêves… C’est ce que j’ai ressenti à 17 ans. Mais le lien avec ma ville reste le même et ma ville surtout reste la même. Je pose des questions et grâce au personnage de Tinhinane je cogne contre les murailles de la Kabylie, j’interpelle sa mémoire, sa terre, ses villages, ses ruelles et ses gens, les pères surtout.

Etes-vous féministe ?
Me concernant, je parle de ce qui m’émeut, de ce qui me gêne, en l’occurrence la situation de la femme dans ma société – qui se croit libérée mais selon les normes qu’on lui impose, celle du père, des frères, des cousins, du village, de la ville… La liberté que je conçois est asexuée, je suis pour une redéfinition des dogmes sociétaux, une réflexion approfondie sur ce qui nous a toujours ligotés. La définition que je donne au féminisme est très simple, c’est celle d’une femme demandant l’égalité.
En tant que femme, issue d’une société kabyle, la condition de la femme, à mon sens, est liée directement à l’archaïsme des idées. Sur la base de mon vécu, je vois que la femme est ligotée par la phobie du déshonneur non pas celle du péché, mais par les yeux de son entourage.
On a encore peur de l’érudition féminine car c’est elle qui mène à une véritable émancipation. A un moment donné, on a permis à la femme de participer à la scène politique, économique et sociale, mais n’oublions pas que tous ces domaines sont régis par des lois. La seule chose qui s’écarte de la loi, c’est bel et bien l’art, c’est là que la figure féminine devient effrayante, c’est là que le nœud se resserre et qu’on remet tout en cause.

Revenons à votre écriture romanesque…
Jusqu’à présent, tout débute d’une idée, puis se met petit à petit le décor, les personnages. J’écris les scènes de manière parcellaire, c’est-à-dire par chapitres, jamais en respectant la chronologie. Je me laisse aller dans la métaphore lorsque le personnage le permet. C’est ce qui me ressemble le plus.

Avez-vous d’autres projets d’écriture ?
« he, toi la gitane… tu vas tomber malade » est mon premier livre publié, je l’ai écrit entre mes 17 et 20 ans. Dans quelques mois, je sors un recueil de poésies en français et mon deuxième roman est presque fini. Il est écrit en langue française également et à travers un fatras de styles disparates.

Qu’elle est la place de l’écrivain dans l’Algérie d’aujourd’hui ?
Je vous réponds en tant que lectrice acharnée. L’écrivain pour moi se doit de poser les problèmes de sa société, écrire un livre ce n’est pas noircir du papier. C’est une responsabilité. Ce noble acte est pesant, il l’oblige de sortir des axes sociétaux, d’explorer de nouvelles idées, de gommer les crédos de l’Ecole algérienne.
Malheureusement, dans mon pays, on aime les démagogues, on aime les conformistes, on aime surtout les livres conjoncturels. Proust n’avait pas besoin d’être engagé, il n’a eu qu’à se confiner dans sa chambre bourgeoise pour écrire le chef-d’œuvre « A la recherche du temps perdu ». Malheureusement notre époque, notre situation nous obligent à écrire d’une autre manière, à transformer le poème en libellé, la prose en liste de revendications.

Vous êtes une écrivaine algérienne, vous avez écrit un roman dont l’histoire se passe en Algérie, mais vous l’avez édité au Liban, pourquoi ?
Honnêtement, j’ai essayé de l’éditer en Algérie, mais ça n’a pas marché. C’est un mal pour un bien certainement. En choisissant Dar Al Farabi, une édition libanaise, l’histoire qui se déroule en Kabylie peut désormais être connue ailleurs, comme le printemps amazigh et ses victimes. Ma culture, par cette histoire écrite en arabe, trouve d’autres latitudes.

« He, toi la gitane… tu vas tomber malade », le synopsis

Nous sommes à l’aube des années 2000. En Kabylie. Cœur battant de la lutte contre l’oppression où le peuple scande haut et fort le mot liberté. Tinhinane, une lycéenne en terminale, pourtant non moins sensible à ce sujet, sait qu’il n’en est rien, du moins pour les filles de son âge, elle qui est issue d’une famille de haut parage mais très conservatrice, dans laquelle le père impose son éducation spartiate craignant les corps de ses trois filles comme des bombes à retardement. Tinhinane vit avec la peur de subir le même sort que ses deux sœurs aînées, l’une obligée à se marier à un homme riche qu’elle ne connaissait point et l’autre empêchée de poursuivre ses études à l’université. Dès lors, elle est là, emmurée dans cette immense maison à attendre. Tinhinane ne fait pas d’erreurs, elle rêve de faire des études supérieures, une érudition salvatrice qui la mènera à la liberté tant convoitée. En attendant, elle surveille ses pas que sa ville natale, Aïn el Hammam, ne manque pas d’épier avec des regards vigiles. Que le châtiment parental menace. Que la peur étouffe. C’est une simple photographie qui bouleversera cet équilibre apparent. Lors d’un rassemblement commémoratif, Tinhinane reçoit une photo d’elle, prise lors de son premier acte insolite, une allocution pour l’événement… Elle a peur. Puis la peur disparaît. D’autres photos viennent suggérer un amour secret nourrissant une curiosité féminine qui ne tardera à être submergée de belles émotions. Désormais, elle ne se pose qu’une seule question « et si le photographe se manifestait ? » Le roman est intitulé « He, toi la gitane… tu vas tomber malade », première phrase que prononcera le protagoniste, l’homme mystérieux qui mène aux maladies, aux anathèmes et au parjure. Le roman est une longue confession de Tinhinane, dont le style laisse transparaître l’émotion. Dans la diégèse, on suivra le destin d’une adolescente devenue femme, vieille portant sa malle de souvenirs. La protagoniste relate, provoque, accuse, cogne sur les portes du passé et revisite dans ses divagations les dogmes de sa société, tels que l’honneur, la paternité, le mariage, la patrie, avec la langue acérée d’une femme qui n’a plus rien à perdre.