Comme promis, le Hirak était au rendez-vous. Grand moment de communion entre l’histoire et le destin d’un peuple. Alger a renoué avec les manifestations d’antan, celles des 8 et 15 mars notamment. Avec cette particularité, le Hirak de ce vendredi a débuté jeudi en début de soirée.

C’était dans l’air. On sentait que ce 1er novembre, coïncidant avec le vendredi, allait être différent de tout ce que l’on a célébré à ce jour, 57 ans durant et que, naturellement, cela allait impacter le Hirak qui s’est réapproprié une date historique, longtemps apanage des gouvernants et de la « famille révolutionnaire ». En 2019, le peuple en a décidé autrement. C’est une semaine fébrile qui a précédé ce 37e vendredi du Hirak et 65e anniversaire du déclenchement de la révolution de libération nationale. Toute une symbolique. Des marcheurs arrivant de partout, des quatre coins du pays, bravant les check-points de la Gendarmerie et les contrôles policiers. Et c’est en début de soirée que tout commença. Un premier groupe de jeunes arrivés de wilayas limitrophes improvisent une manif qui sillonnera le boulevard Amirouche jusqu’à la Grande-Poste où, progressivement, par dizaines puis par centaines jusqu’à devenir quelques milliers, se rassemblent pour
« faire parler » le Mehraz. Ils n’attendront pas 20h. Ni 23h59, comme cela a été suggéré sur Facebook. Le Mehraz, c’est maintenant ! Beaucoup de ces ustensiles mythiques en bronze se sont retrouvés dehors avec pour mission, à la fois, de sonner le tocsin à l’adresse du Hirak et le glas du système. L’ambiance est festive, joviale. Bon enfant. Jusqu’au moment où les forces de police, jusque-là en stand-by, reçoivent l’ordre de repousser la foule qui grossissait à vue d’œil, au-delà du périmètre de l’avenue Khettabi. L’évacuation est brutale. Sans ménagements. Mais les manifestants insistent. Persistent. Et cela durera une bonne partie de la nuit. Entre Didouche Mourad, Place Audin, Place des Martyrs. Les coups de canons rappelleront juste qu’il est minuit. Cette veillée d’armes se soldera par l’arrestation de quelque 200 personnes, selon des témoins visuels fiables, aux alentours du TNA. Un véritable coup de filet. Deux cents manifestants en moins pour le Hirak du lendemain. Combien d’autres personnes ont fait les frais de ces arrestations arbitraires ? Et surtout, y a-t-il un risque pour que certains d’entre eux encourent le risque d’être présentés devant le procureur ?

Les irréductibles étaient légion
9h. Un vendredi matin particulier à Alger, même si commerces et marchés connaissent leur affluence habituelle. Beaucoup de marcheurs rue Hassiba et Didouche Mourad. Beaucoup de contrôles policiers aussi. Une vingtaine de jeunes sont bloqués à hauteur des escaliers venant de la gare de l’Agha vers la rue Hassiba, en attendant d’être fouillés. Même les paquets de cigarettes sont minutieusement inspectés… De loin, d’autres jeunes préfèrent rebrousser chemin et prendre des chemins détournés pour rejoindre le « carré des irréductibles », cantonné depuis le matin, en haut de Didouche Mourad, dans la ruelle attenante au siège du RCD. On y reconnaît les figures habituelles du Hirak d’avant le Hirak. Rabah, Sami, Farid… Slogans et chants en faveur de la démocratie, contre la tyrannie. Au nom du peuple, contre le système. Pro-transition et anti-élection. Les chouhadas sont à l’honneur. Ali la pointe en guest-star et en toile de fond, certaines répliques cultes du film, « La Bataille d’Alger». Les tintements de Mehraz se font entendre ce matin aussi. La foule est ceinturée par un cordon de police intransigeant sur les débordements sur la chaussée. Sans animosité. Juste parce que les ordres sont les ordres. Mais vers 10h, un autre carré des irréductibles qui s’était formé au niveau de Meissonnier rejoint celui coincé au niveau du RCD. Cette jonction enclenchera une dynamique de mouvement et voilà qu’une déferlante humaine dévale Didouche Mourad en direction de la Grande-Poste.
Le cordon finira par céder le passage. Et toutes les tentatives de juguler ce flux de manifestants en cris et en chants finiront par échouer. Le Hirak du vendredi était en marche ! Un millier de manifestants pour se réapproprier l’espace public, habituellement soumis au diktat des forces de police. « Lebled bladna ou n’dirou rayna ! » (Le pays est nôtre et nous sommes libres de nous y comporter comme nous l’entendons) scandent par une sorte de défi à la police les manifestants. Samir relèvera : « Ils veulent imposer des heures d’ouverture et de fermeture du Hirak. Sauf qu’ils ne savent pas que le Hirak n’a pas d’heure ! Et surtout qu’il ne fonctionne pas aux injonctions ». La foule impose son rythme, occupe toute la chaussée et arrive à l’orée de la rue Khemisti, séparant les manifestants de la Grande-Poste. Certainement que la crainte que les manifestants de ce vendredi veuillent récupérer un de leur symboles perdus, en l’occurrence les marches de la Grande-poste, même protégées par une balustrade, y est pour quelque chose. Mesure d’anticipation ?
Les manifestants ne demanderont pas à aller plus loin. Le caractère « silmiya » impose cette démarche, celle d’éviter au maximum les situations frontales pouvant amener à quelques débordements. Donc c’est entre le jardin Khemisti, l’avenue Khettabi et le lycée Barberousse que les manifestants vont « siéger ». Au bout d’une quarantaine de minutes, ce sont quelques milliers d’autres manifestants qui rejoignent la « légion » des irréductibles, avec l’apparition des premiers drapeaux amazighs. Et nous ne sommes plus dans l’apparition furtive, mais bel et bien volontaire et assumée.
Des policiers en civil ne manqueront pas d’exfiltrer quelques porteurs de drapeaux, ce qui préfigurent quelques échauffourées et jets de bouteilles en… plastique et quelques slogans peu fraternels.

Drapeaux amazighs et emblème national au gré du Hirak
L’occupation de l’aire Khettabi et d’une partie de la rue Didouche Mourad jusqu’à Audin durera même pendant la prière du vendredi. Il y eut un léger mouvement de flottement, mis à profit aussi bien par les manifestants que par les policiers pour déjeuner. Frugalement. Chez les policiers, au dessert, il y avait une pomme. Et du côté des manifestants, de la zlabia distribuée en quantité, gracieusement, par des volontaires.
On aurait aimé avoir des pommes plutôt. Sans discorde. Il y eut aussi beaucoup de couscous ce vendredi, offert par de nombreux habitants d’Alger-Centre aux « pèlerins » du Hirak venus de loin. Hier, beaucoup d’Algérois aussi ont hébergé de nombreux manifestants extra-muros, pour la plupart des jeunes, avec peu de ressources pour se payer une chambre d’hôtel.
Un essaim fort de dizaines de milliers de manifestants s’agglutine à Alger-Centre. Le point focal : l’axe Khettabi – Grande-Poste. Le drapeau amazigh continuera à flotter sous le regard impuissant des policiers. Les manifestants lancent comme un défi : « Le voici ce drapeau, venez le prendre ! » Un, deux, trois… six, sept drapeaux flottent au-dessus des têtes des manifestants.
La foule est en délire. Le « iwa nigui imazighen ! » (Qui sommes-nous ? Des Amazigh) scandés à un moment par des milliers de manifestants, fait vibrer le cœur d’Alger. Grande émotion, la foule est en délire. Presque. Mais pour certains, c’est le délire total. Un jeune grimpe sur un des lampadaires de la rue Khettabi, s’installe tout à fait en haut. Se roule une cigarette agrémentée de cannabis et savoure cet instant de liberté, par de longues bouffées et des selfies, entre ciel et terre. Une fois redescendu, un autre jeune lui emboîtera le pas, pour un autre instant de liberté. Celui de voir flotter, haut dans le ciel, le drapeau de la patrie et celui de l’identité. La foule en bas scande : « Nous sommes tous frères, pas de régionalisme ! »
Une marée humaine déferle sur le centre d’Alger dès 14h. Les trois vagues humaines hebdomadaire : Didouche Mourad, Casbah-Bab El Oued et Belcourt-Alger est, sont de véritables tsunami.
Nous en sommes désormais à des centaines de milliers de manifestants. Des familles entières ont fait le déplacement des quartiers d’Alger et de la périphérie, sans compter les manifestants venus d’ailleurs.
De Tlemcen, Oran, Béjaïa, Skikda… La marche de ce 1er novembre rappelle par son ampleur celles des 8 et 15 mars, les plus imposantes du Hirak. D’ailleurs, on y retrouve l’ambiance et la densité. Difficile de se frayer un chemin, rue Addoun, tant la concentration est forte. Jusqu’à quatre personnes et parfois cinq quand ça n’avance pas, au mètre-carré.
Les pancartes de ce vendredi mémorable sont belles et nombreuses. On y retiendra celle qui revenait tel un leitmotiv : « Un seul héros le peuple ! », tellement galvaudée, mais qui prend ici tout un nouveau sens, en phase avec l’esprit du Hirak. Et il y eut celle avec une note d’humour, par allusion aux derniers propos de Bensalah, comportant une flèche vers la foule qui avance et au-dessus : « Ici quelques énergumènes du Hirak. » Les détenus d’opinion sont aussi la grande démonstration de ce vendredi. Avec le Collectif des parents de détenus, arborant une immense banderole avec les photos et les noms de tous les détenus et le Réseau de lutte contre la répression, avec des plaques de rue au nom des détenus. Chaque détenu avait la sienne, une rue virtuelle portée par un manifestant. Souad Leftissi portait celle de Messaoud, son frère. Fatiha, celle de son frère, El Hadi Kichou… Et beaucoup d’anonymes portaient celle de l’un ou de l’autre, ou encore des autres. Lakhdar Bouregaâ a eu droit cette fois-ci à un masque à son effigie. Beaucoup de citoyens lors de cette marche étaient Bouregaâ, dont la popularité et l’estime sont montées de plusieurs crans après son refus, avec panache, d’accepter d’être jugé par des magistrats aux ordres.
Grandiose vendredi qu’un seul article ne suffira pas à raconter tant les Algérien.ne.s étaient belles et beaux dans leurs accoutrements aux couleurs de leur pays et de leur identité, tant leur détermination et leur foi inébranlables, enfin, tant leur espoir d’une Algérie nouvelle, belle et rebelle aussi dur que de l’acier trempé.