Karim Moussaoui, comédien, producteur et réalisateur du film « En attendant les hirondelles », au succès retentissant, est l’invité du Festival Cinemed 2019 à Montpellier, en tant que membre du jury longs métrages présidé par Julie Bertucelli, pour décerner «L’Antigone d’or» lors de la cérémonie de clôture du festival. Une première pour lui. Un grand honneur, reconnaît-il. Lui qui est venu à Cinemed pour présenter son 1er long métrage « En attendant les hirondelles », dont on connaît le parcours jusqu’au Festival de Cannes où il a été sélectionné dans la section « Un certain Regard » en 2017. Rencontré avant le palmarès, le réalisateur algérien a bien voulu répondre en exclusivité à nos questions.

De Montpellier, entretien réalisé par  Jacky Naidja avec Ines Iliana

Reporters : Karim, vous voilà aujourd’hui membre du jury  de Cinemed pour décerner l’Antigone d’or, le Premier Prix Longs Métrages. Que ressentez-vous?
Karim Moussaoui : Franchement, c’est une première pour moi. Un grand honneur et une vraie reconnaissance de mon travail, auquel j’associe tous ceux qui ont œuvré avec moi et qui m’ont soutenu. J’ai été très sensible à cette marque de confiance de Cinemed. Et c’est une autre expérience dans ma vie qui m’a enchantée. Je la reçois aussi comme une récompense, une consécration car, de là où j’étais au milieu du jury, j’ai pu me rendre compte comment porter un regard plus judicieux, plus attentif sur les films et leurs auteurs, avec mon affect et ma subjectivité aussi. J’ai bien compris cette distance pour juger un film et surtout le travail d’un autre réalisateur comme moi. Je vous avoue que cela a été difficile pour le choix, mais le jury s’est concerté librement et a fait son choix. Cela n’a pas été facile certes, mais on espère avoir fait le bon choix pour le premier pPrix de l’Antigone d’or de cette 41e édition de Cinemed Montpellier.

Quels sont vos projets au cinéma aujourd’hui ?
Je finis l’écriture d’un scénario d’un film nouveau dont je tairai le titre. Vous comprendrez sûrement pourquoi. Le budget non plus n’est pas encore finalisé. Mais il y a déjà le projet en écriture auquel je tiens fortement avec tout mon espoir dans cette nouvelle aventure que j’ai hâte de réaliser.

 Où se déroulera l’histoire de votre nouveau film ?
A Alger, où j’ai mes habitudes forcément.

Justement, Alger… parlons-en, et aussi d’Algérie. Il y a un climat de protestation depuis le 22 février avec des rendez-vous de manifestations chaque vendredi. Que pensez-vous du Hirak ?
Pour parler juste et vrai, le Hirak continuera tant qu’il n’y aura pas de réponse plausible concertée. Mais il y aura toujours une sortie de crise, car il y a la politique et le reste.  Pour l’élection, je reste persuadé qu’elles n’auront sans doute pas lieu ou alors des élections de faux semblant car la rue est unanime sur ce sujet et doit être écoutée. Tout le monde est d’accord pour une sortie de crise, cela dépendra comment on veut la faire,  l’exercer avec ou sans concertation du peuple et avec qui ? Car il n’y a pas de débat là-dessus, ni sur ce qu’on peut faire ensemble en somme, ni même sur l’avenir du vivre ensemble dans ce grand pays. C’est ce qui est le plus important de mon point de vue, dans un pays malade de ses institutions, de sa pensée unique, qui ne tient plus compte des intérêts des uns et des autres plutôt que des intérêts collectifs du peuple et qui a décidé tout seul des l’élection présidentielle le 12 décembre prochain.

Et que fait-on de cette jeunesse dont on dit qu’un grand nombre est au chômage et même avec des diplômes supérieurs ?
Cela est tout à fait vrai. Elle est dans la rue et manifeste tous les jours. De telle sorte que la jeunesse est désespérée et se sent exclue à cause d’une multitude de raisons, l’emploi pas facile, la formation qui peine ou inexistante dans l’Algérie profonde et même l’éducation, où il n’y a pas de débouchés pour des diplômés. Sans compter le quotidien avec toutes les difficultés matérielles, le transport, le logement, les soins rendus difficiles par un manque de médicaments… En comparaison avec d’autres pays, par exemple, un jeune dès 18 ans a déjà des perspectives d’avenir. A l’université, chez nous, les étudiants n’ont guère de perspectives. C’est-à-dire vivre leur jeunesse, voyager, découvrir l’ailleurs,  aimer librement, rêver en quelque sorte,   réaliser leur bonheur. Car quand le bonheur est pris en charge la réussite suit. Je reste persuadé malgré tout que l’avenir de l’Algérie appartient à toute cette jeunesse qui manifeste aujourd’hui avec une grande responsabilité, lucidité et le sourire. Faute de quoi, la jeunesse continuera de s’exiler ailleurs, à l’étranger, et la crise du régime persistera encore longtemps et dans laquelle on risque de s’enfoncer durablement.

Et sur ces gens qu’on emprisonne à cause de leurs opinions ou parce qu’ils manifestent ?
On sait aussi qu’ils sont de plus en plus nombreux, à côté de ceux qui ont pillé l’Etat. C’est toute une autre question. Mais ce que l’on  croit plus fermement c’est  que la justice en Algérie n’est pas indépendante. Elle est aux ordres du régime en place et se justifie par le manque de moyens. Incompréhensible devant tant d’injustices et c’est l’objet de nombre de revendications du peuple. La justice, la santé, l’éducation, la culture, la sécurité des biens et des personnes sont les piliers d’une nation. Il va falloir tout reconstruire mais sur la base de grands projets indispensables au pays où la liberté et la démocratie doivent exister avant tout comme un  socle de base.

Parlons de l’avenir du cinéma en Algérie, comment le voyez-vous ?
Le cinéma est lui aussi malade de sa culture, de sa production plus souvent contrôlée, dirigée, de ses projets qui n’aboutissent pas toujours mais aussi de ses financements difficiles à obtenir. Malgré tout, les cinéastes notamment ceux de cette nouvelle et jeune génération continuent de travailler à des œuvres mais de là à les réaliser, c’est une autre question pas du tout facile, avec un chemin de croix. Preuve en est, qu’on peut faire du cinéma ailleurs et il est bien perçu. Ce n’est donc pas un manque de professionnalisme sinon comment expliquer que des films produits par des cinéastes algériens et sur  l’Algérie sont reconnus et souvent récompensés. A cela s’ajoute les salles de cinéma, le peu qu’il y a sont en train de se rénover avec difficultés et la plupart sont fermées et délabrées. Personnellement, je le vois comme une forte demande de la jeunesse qui aspire à faire du cinéma, encore faudrait-il de grandes écoles de formation ou des instituts de cinéma spécialisés. Néanmoins, il y a encore des films qui sortent qui circulent, mais pas beaucoup dans l’arrière-pays où le cinéma est inexistant à cause des salles, du public et surtout de la diffusion voire des diffuseurs. Mais j’ai l’espoir qu’un jour on vivra mieux avec un grand projet dans toutes ses dimensions venant de la culture comme dynamique prospère et nécessaire à notre pays.

Un dernier mot, un dernier message ?
Oui celui de garder espoir pour tous les Algériens et pour l’Algérie entière.n

Parcours de Karim Moussaoui
Karim Moussaoui, comédien, producteur et réalisateur de film est né en 1976. Après avoir débuté dans le cinéma avec la réalisation des courts métrages notamment en 2003 avec « Petit Déjeuner », puis « Noir sur Blanc » en 2005 et « Ce qu’on doit faire » en 2006, il s’est attelé depuis à  un nouveau scénario coécrit avec Virginie Legeay pour réaliser « les Jours d’avant », un succès sans précédent nommé aux Césars en 2015. Mais sa carrière a débuté surtout dans « Chrysalide » au milieu de ses potes amoureux du cinéma comme lui. Une association culturelle régie comme un cinéclub sur les hauteurs d’Alger dont il était un membre éminent pour parler cinéma en tant que comédien après une bonne expérience de responsable de la programmation cinéma à l’Institut français d’Alger.