Dans cette interview qu’il a accordée à Reporters, Mouloud Hedir, économiste, revient, chiffres à l’appui, sur les conséquences de la chute des cours de brut sur les positions financières internes et externes de l’Algérie. Quant à la réponse des différents gouvernements qui se sont succédé au gouvernail par rapport à la situation induite par la dégringolade des prix du pétrole, notre interlocuteur les qualifie d’inefficaces tant en matière de réduction des importations qu’en matière de soutien à la croissance. Mourad Hedir analyse également certaines mesures incluses dans le projet de loi de finances 2020, dont le recours à l’importation des véhicules de moins de trois ans d’âge.

Reporters : Comment analysez-vous l’évolution du commerce extérieur depuis la chute des prix du pétrole en 2014 ?
Mouloud Hedir : Il suffit de regarder les chiffres. Avec la chute du prix du baril de pétrole sur le marché international, la balance commerciale enregistre un important déficit ; celle des échanges de services est, quant à elle, structurellement déficitaire depuis 1962. Cela se répercute directement sur la balance des paiements qui, depuis 2014, accuse elle-même un déficit annuel oscillant entre 20 et 30 Mds de $US. Les réserves de change enregistrent une véritable saignée ; elles étaient de 194 Mds de dollars à début 2014, elles devraient se rapprocher des 60 Mds de dollars à fin 2019.
Ce qui est particulièrement notable, toutefois, c’est l’incapacité des autorités économiques à rétablir un minimum d’équilibre des comptes extérieurs. Différentes formes de restrictions administratives (système de licences, interdictions d’importation, tarifs douaniers aggravés, etc.) ont été tentées pour diminuer l’importation, sans résultat probant. La dépréciation sévère du taux de change du dinar (perte de 45% de sa valeur par rapport au dollar entre 2014 et 2018) se révèle elle-même inefficace.
L’échec de la réduction des importations met davantage en lumière l’incapacité à agir sur des volets plus complexes. Ainsi, les incohérences de la politique énergétique du pays ont conduit à la baisse sérieuse des quantités d’hydrocarbures disponibles à l’exportation. L’environnement économique interne demeure fortement hostile aux IDE, qui auraient pu être d’un apport essentiel pour la balance des paiements, en même temps qu’un gisement de croissance essentiel. Par-dessus tout, les excès du recours à la planche à billets ont pour effet d’aggraver le phénomène de surévaluation structurelle du taux de change du dinar algérien, avec des répercussions négatives majeures sur le développement futur de la production nationale.
Au total, et plus que jamais, l’absence de vision de l’avenir de nos relations économiques extérieures pénalise lourdement une économie nationale prisonnière de son excessive dépendance à l’égard de l’exportation d’une ressource naturelle non renouvelable.

Quel a été l’impact des mesures administratives appliquées depuis pour réduire la facture importations, licences d’importation, suspension de 1 000 produits à l’importation, forte taxation de produits pour favoriser l’émergence de filières industrielles de substitution aux importations, sur l’économie nationale, les entreprises et le pouvoir d’achat des citoyens ?
Sans une politique commerciale extérieure cohérente dans l’ensemble de ses compartiments, toutes ces restrictions administratives ne sont efficaces ni pour réduire l’importation ni pour favoriser la croissance économique.

Pensez- vous que l’institution de quotas pour les kits automobiles et l’assainissement projeté de la filière électroménager-électronique soient des mesures adéquates pour réduire la facture des importations ?
Il faut rappeler qu’à la base, l’institution, en 2016, de quotas sévères sur les importations de véhicules automobiles visait surtout à rétablir l’équilibre de la balance des paiements. Par la suite, dans le contexte trouble de la fin de règne du président déchu, une pseudo-politique industrielle a été improvisée, soi-disant pour promouvoir une industrie automobile locale, en réalité, pour pérenniser des programmes d’importation au bénéfice de la clientèle du régime. Pour l’heure, le seul résultat visible pour le citoyen aura été la multiplication par deux du prix des véhicules vendus sur le marché interne. Cette politique ruineuse n’a pas d’avenir. Le moment venu, il sera nécessaire d’en faire une évaluation indépendante et sérieuse, dans une perspective d’avenir et loin de toute pression démagogique.

Quelle est votre appréciation sur la disposition du projet de loi de finances 2020 autorisant l’importation de véhicules de tourisme de moins de trois ans par les particuliers ?
Ce que nous dit cette disposition, c’est que le gouvernement ne semble lui-même pas faire confiance à la nouvelle industrie automobile locale qu’il a décidé de développer par ailleurs. De plus, il s’appuie pour le financement de cette catégorie d’importation sur un marché informel de la devise qu’il est censé combattre et éradiquer. Dans un contexte où tous les équilibres de notre système d’échanges extérieurs sont rompus, ce type de mesure relève du bricolage sans intérêt.

Partagez-vous l’avis de plusieurs spécialistes du commerce extérieur selon lequel nous n’avons pas encore une véritable stratégie nationale en matière d’exportation hors hydrocarbures ?
Le Fonds national de soutien aux exportations, qui est géré par le ministère du Commerce, renferme l’équivalent de 200 millions de dollars de crédits destinés à encourager les exportateurs, mais qui restent gelés depuis de très longues années. Le Conseil national de promotion des exportations, créé légalement en 2003, installé soi-disant en 2017, n’a pas tenu une seule réunion à ce jour. Les quelques entrepreneurs qui se hasardent sur le terrain de l’exportation doivent faire face à une bureaucratie infernale quand ils ne sont pas traduits devant les tribunaux pour des manquements abusifs à des réglementations absurdes. Mais avant cela, et avant de prétendre exporter quoi que ce soit sur les marchés étrangers, il faut d’abord commencer à produire et répondre à la demande de son propre marché. La chape de plomb économique et administrative qui pèse sur l’investisseur comme sur le producteur national est le premier obstacle face à toute stratégie d’exportation. Nos gouvernants semblent totalement démunis et impuissants face au climat des affaires exécrable qui enserre l’économie nationale.

Que préconisez-vous pour rationaliser le commerce extérieur algérien dans la conjoncture actuelle marquée par les sérieuses difficultés financières que vit le pays ?
En l’état, rationaliser le commerce extérieur n’a pas de sens, sinon celui de le mettre au service du développement de la production locale, comme font tous les pays du monde. Le système qui régule actuellement nos échanges extérieurs est tout entier organisé pour promouvoir l’importation. Il en est ainsi de la surévaluation structurelle du taux de change du dinar qui est une prime permanente octroyée aux importateurs. Ou du système de subventions qui, loin d’être orienté vers le soutien aux producteurs, est organisé pour stimuler la consommation de produits importés comme les céréales, les laits, les carburants, etc. Le refus des IDE agit dans le même sens, de même que le refus d’appliquer toute la législation et les réglementations en place pour organiser la lutte contre les pratiques de dumping, de subventionnement de produits importés, la sauvegarde des entreprises en difficulté, etc.
Au-delà, il faut redonner de la cohérence à la politique commerciale extérieure de notre pays. Aujourd’hui, celle-ci offre l’image de politiques disparates que se disputent chacune des nombreuses administrations économiques concernées à un titre ou un autre par l’échange extérieur de biens ou de services. Chacune de ces administrations (la défense, l’énergie, le commerce, les finances, l’industrie, l’agriculture, les Douanes, les transports, etc.) obéit à une logique intrinsèque qui lui est propre. Les instances d’évaluation ou d’arbitrage ont été systématiquement dévitalisées. Pour bien s’en rendre compte, il suffit d’observer que, de mémoire, aucun conseil des ministres ou de gouvernement et aucune session de l’APN au cours des vingt dernières années, n’ont inscrit à leur ordre du jour le bilan annuel des échanges extérieurs du pays. Le conseil national de l’énergie ne s’est jamais réuni. Le seul rapport public consacré à l’évaluation d’un accord commercial aussi important que celui liant notre pays à l’Union européenne a été réalisé par cette dernière en 2009. Notre négociation d’accession à l’OMC se prolonge interminablement depuis 32 années, sans qu’une explication officielle n’ait jamais été donnée. Aucun institut d’analyse ou de prospective ne se consacre à la relation économique de notre pays avec le reste du monde. L’INESG, dont c’était l’une des fonctions, a quasiment disparu des radars.
En définitive, le domaine des échanges extérieurs de notre pays est actuellement un véritable champ de ruines. Le moment venu, des efforts gigantesques seront nécessaires pour lui restituer sa cohérence, sa stabilité et sa lisibilité.