Blida le 12 octobre. 18H00’. C’est dans une salle des professeurs vide du lycée Mohamed Benteftifa sis à la cité Ramoul à Blida que nous avons rencontré, en marge de la réunion du Conseil National du Cnapeste, Messaoud Boudiba, porte-parole du Syndicat National Autonome du Personnel Enseignant du Secteur Ternaire de l’Éducation (Cnapeste)avec lequel nous avons longuement discuté de la situation des enseignants et de l’école algérienne, de la période Benghabrit et de celle de Abdelhakim Belabed, ministre actuel. Nous avons évoqué cette nouvelle tendance des syndicats à vouloir se regrouper en confédérations, l’implication du Cnapeste et de la Confédération des Syndicats Autonomes dont il fait partie dans le Hirak et dans la recherche d’une solution à la crise actuelle…

Reporters : C’est votre premier Conseil National pour cette nouvelle année scolaire ?
Messaoud Boudiba : C’est un conseil national ordinaire. Le 1erde l’année 2019/2020. L’objectif principal de ce 1er CN est l’évaluation de la rentrée scolaire de cette année. C’est aussi le traitement des problèmes soulevés (posés). Nous chercherons à voir comment résoudre les problèmes qui se posent au niveau des wilayas ainsi que les différentes préoccupations posées. Le CN se réunit durant 2 jours pour discuter de ces problèmes et déterminer les perspectives à venir du syndicat en matière de revendications sociales, professionnelles et en ce qui concerne la situation vécue par l’Algérie du fait du Hirak, pacifique et des revendications de ce Hirak et du peuple.

Vous tenez ce conseil à Blida ? Cela revêt-il un quelconque caractère particulier ?
Nous avons comme d’habitude, demandé au Ministère de l’Éducation nationale (MEN) de mettre à notre disposition un lieu de réunion pour tenir le Conseil national (CN)… La plupart de nos demandes ont été rejetées jusque-là. Cette fois-ci cependant, contrairement aux autres, le Ministère de l’Éducation nationale a bien voulu nous donner son accord pour le lycée Benteftifa dans la wilaya de Blida. C’est la raison pour laquelle nous nous retrouvons ici. Le lycée Benteftifa offre les commodités nécessaires pour la tenue de notre conseil national : salle de réunion, dortoirs pour la nuit, salle de restauration pour les repas qui sont, rappelons-le à la charge du syndicat. La raison est donc aussi simple : le lycée Benteftifa dans lequel nous sommes en réunion aujourd’hui, dispose des infrastructures nécessaires à l’organisation du conseil national …

Les wilayas sont-elles toutes présentes ?
Il est possible qu’il y ait des absents, quelques membres n’ont certainement pas pu venir mais la majorité est là. Toutes les wilayas sont présentes aujourd’hui et elles sont toutes représentées à ce conseil national …
Pouvez-vous nous faire un bilan des actions et réalisations de votre syndicat durant l’exercice de Mme Nouria Benghabrit, l’ancien Ministre de l’Éducation nationale ?
La période de Mme Nouria Benghabrit, ex Ministre de l’Éducation nationale, a été très riche en événements de tous genres et ce depuis son installation à la tête du Ministère au mois de Mai 2014. Mme N. Benghabrit est arrivée à un moment où les problèmes au sein de l’éducation nationale avaient atteint des niveaux tels qu’il n’était plus possible de les ignorer sans courir le risque de mettre en péril la stabilité du secteur. Les accumulations successives depuis l’ère de Aboubakr Benbouzid et Abdellatif Baba Ahmed rendait plus qu’urgent leur prise en charge. Il était nécessaire en effet de leur trouver des solutions sérieuses et définitives… Cette période avait coïncidé pour nous avec l’élargissement du Cnapeste aux autres paliers de l’éducation à savoir l’enseignement primaire et l’enseignement moyen. Les préoccupations d’ordre socio professionnel qui existaient au niveau de ces deux paliers de l’éducation, n’avaient pas été pris en charge durant la période allant de 2008 à 2012, rendant la situation plus difficile et plus compliquée. Le cercle des revendications du syndicat s’en trouva du jour au lendemain affecté : il était devenu plus vaste et les revendications plus nombreuses. Souvenez-vous-en, il y avait d’abord cette histoire des « enseignants appelés à disparaître », des «injustices qui touchaient à l’éducation nationale en matière de promotion des enseignants », « la médecine du travail », « les œuvres sociales », les dossiers de « la retraite », « la prime du sud », « la prime de l‘excellence »… Ces problèmes entassés les uns sur les autres depuis des années exigeaient des solutions… Nos revendications ne pouvaient être ignorées, elles se devaient d’être écoutées, traitées et des solutions trouvées…



Une ligne dure avec Mme BENGHABRIT…
Malheureusement cela n’a pas été le cas. Souvenez-vous de la grève des 35 jours survenue une année à peine après l’arrivée de Mme Benghabrit à la tête du Ministère. Commencée le 16/02/2015, cette grève s’est poursuivie jusqu’au 19/03/2019, en dépit de toutes les pressions subies par les enseignants grévistes et les syndicalistes. Ce mouvement de grève a été sanctionné à la fin par l’établissement d’un PV de réunion entre le Cnapeste et le Ministère qui prévoyait un certain nombre de mesures que le Ministère n’a pas honorées. Pis encore, il s’est retourné contre ses propres engagements en procédant à des ponctions sur salaires arbitraires et abusives au mépris de la réglementation en vigueur, et en reniant les procès verbaux des wilayas de Blida et de Béjaïa signés sous son égide ce qui amena le syndicat à déclencher une autre grève en 2018 qui dura du 30/01/2018 au 01/03/2018 pour non application du PV de réunion entre le Cnapeste » et le Ministère du 19/03/2015… Citons aussi notre refus de signer « la charte de l’éthique de la profession » à la fin de 2015 Sur 10 syndicats, nous étions les seuls avec le CLA, à refuser de signer une « charte » qui visait en fait à porter atteinte « à la crédibilité de l’enseignant et à sa moralité ». Le retrait d’autres syndicats opéré en 2018 soit trois ans plus tard prouve que nous n’avions pas tort…

Des problèmes artificiels au niveau des wilayas
Au niveau des wilayas, des problèmes artificiels sont créés par des cadres de l’éducation nationale que Mme Benghabrit soutenait sans réserves. Le cas de Blida qui a vécu de gros problèmes en est un bon exemple. Une grève est déclenchée au mois de décembre 2016. Les parties en conflit, la direction de l’éducation et le syndicat finissent par se réunir et signent un PV dans lequel sont consignés les engagements de chacun. Les syndicalistes, méfiants, avaient demandé la présence de représentants du Ministère comme caution de garantie pour l’exécution des termes de l’accord. Ce PV restera sans suite, le Ministère qui avait pourtant donné sa garantie par le biais de son représentant se soustrait à ses obligations, la direction de l’éducation en fait de même… Blida se retrouvera encore une fois en grève à la fin 2017, pour trois mois et pour les mêmes revendications… La wilaya de Blida n’était pas seule cependant, Tizi Ouzou et Béjaïa avaient lancé « leur grève de trois mois », Skikda, elle, avait eu droit à « 1 mois et demi … ».Ces grèves qui n’en finissaient pas et que le Ministère n’arrivait pas à arrêter donnait parfois l’impression que ce dernier les recherchait… Elles prouvaient en tout cas que Mme Benghabrit avait manqué de mérite dans la gestion des crises qui secouaient le secteur de l’Éducation nationale…

Absence de volonté de la part du Ministère…
De nombreuses revendications pouvaient facilement trouver solution pour peu que les responsables du secteur et à leur tête Mme Benghabrit aient fait montre de quelque bonne volonté. Malheureusement, c’est l’entêtement qui avait pris le dessus à chaque fois, mettant en péril la cohésion de l’école… Ainsi, à la fin du mois de janvier 2018, le CnaPeste lance une grève illimitée. Elle durera un mois, du 30/01/2018 au 01/03/2018 avec des revendications qui remontent à l’année 2015. Nos demandes étaient simples, nous voulions que le Ministère remplisse les engagements qu’il avait pris à savoir la mise en application du PV du 19/03/2015, la concrétisation des PV des wilayas de Blida et Bejaïa, l’annulation des mesures de ponction sur salaire, arbitraires et abusives… C’est la crise la plus aigüe vécue par le secteur, les examens de fin d’année n’étaient pas loin, 5ème pour le primaire, BEM pour le moyen et BAC pour le lycée, le spectre de l’année blanche avec tout ce que cela pouvait avoir de conséquences… Une pression immense s’exerçait sur nous, sur les élèves, les parents… D’une simple crise à l’école, nous sommes passés à une crise de tout le secteur, puis à celle de toute la société… Les appels à la raison des uns et des autres, les interventions des différentes parties n’ont pas suffi à faire fléchir Mme BenGhabrit qui gardait la même attitude, le même entêtement… Ce n’est que lorsque nous avons appelé à des grèves « cycliques » en date du 24/03/2018, que celle-ci, sentant les dangers de sa position, avait décidé de renouer avec le dialogue…

Une période de recrutement irréfléchie…
Cette période a été vécue comme celle des décisions irréfléchies et aléatoires telles celles qui concernent les réformes en matière d’examens (changements touchant les modèles d’examens), celles relatives à la politique de recrutement basée sur des concours formels. Il y a aujourd’hui, une crise dans le recrutement. Le recrutement s’effectue aujourd’hui, en puisant dans des listes de réserve constituées en base de données mais qui n’obéissent pas aux normes. Nous avions averti, en 2016, lors de la marche des contractuels qui a duré 18 jours et lors du sit-in organisée à Boumerdès et Boudouaou dans la wilaya de Boumerdès sur les dangers de la politique de recrutement. Tout le monde est d’accord aujourd’hui pour reconnaître que nos avertissements étaient fondés. Nous avions relevé alors, que la politique suivie par le Ministère en la matière touchait aux produits des Ecoles nationales supérieures (ENS) aux fins de porter atteinte à l’école publique et à la place qu’elle occupait en Algérie. Lorsque le recrutement se fait de cette façon en effet, cela veut dire que l’on essaie de porter atteinte à la crédibilité de l’école publique, à la formation dans le secteur de l’Éducation nationale, à l’école algérienne. Cela veut dire encourager les écoles privées.
Nous nous sommes opposés à cette orientation dans le cadre des lois de la République algérienne pour préserver l’école algérienne, l’école publique forte, la place et le rang de l’enseignant sur le plan moral, la préservation des acquis de la société algérienne.
En bref, nous avons travaillé sur les plans pédagogiques et socioprofessionnels pour préserver les acquis de l’école algérienne pour l’ensemble de la société.

Vous avez parlé des ENS et de recrutement sur concours. Vous expliquiez cela par une volonté de casser l’école publique au profit d’une école privée ?
Le CANAPESTE a montré en de nombreuses occasions que la fermeture qui avait touché les Instituts de Technologie de l’Éducation (ITE) en 2002 a été le moyen principal utilisé dans la déstabilisation de l’école algérienne. Les ITE en effet, qui faisaient office de réservoirs de recrutement pour le Ministère de l’Éducation nationale présentaient l’intérêt d’offrir un personnel formé en matière de savoir et de pédagogie, des enseignants « prêts à l’emploi » qui pouvaient prendre en charge les tâches difficiles de l’enseignement dès l’entame de leur carrière au niveau du primaire et du moyen, les deux paliers obligatoires…
Pour les lycées, les Écoles Normales Supérieures (ENS) fournissaient l’essentiel du personnel enseignant. Là aussi, les étudiants-stagiaires arrivaient à l’Éducation nationale avec des savoirs et des compétences avérées qui leur permettaient sans difficultés de s’adonner à leur travail d’enseignement. A partir de 2003 cependant, ces écoles ont commencé à faire l’objet d’une politique d’étranglement qui limitait le nombre de sortants, faisant baisser du coup le pourcentage du recrutement… Ce qui est frappant dans cette affaire, c’est que la décision de fermeture des ITE et celle qui concernait l’étranglement des ENS avaient été prises au moment où le secteur de l’éducation semblait être tout prêt de régler la question des recrutements (source, qualité, nombre). Nous avons bien sûr, en tant que syndicat, attiré l’attention des responsables. Nous avons même dénoncé ces agissements, mettant en garde contre les risques d’un retour au point zéro, aux années 70 et 80, lorsque les recrutements d’enseignants formés et compétents s’avéraient impossibles…

Pouvez-vous citer d’autres questions, d’autres décisions ayant visé l’école ?
La question du départ à la retraite anticipée sans condition d’âge. L’annulation de l’ordonnance n°97/13 du 31/05/1997avait provoqué un départ massif à la retraite de la part des enseignants. Des dizaines de milliers d’enseignants ont quitté l’école par suite de la promulgation du décret exécutif ouvrant droit au départ à la retraite anticipée sans condition d’âge mettant en péril la pérennité de l’enseignement, provoquant un déséquilibre en matière de postes d’enseignement que la fermeture des ITE et l’étranglement des ENS venaient compliquer un peu plus. Il fallait en effet, recruter, le faire rapidement pour parer au vide laissé par les départs. Deux cent mille enseignants (200000) sont finalement recrutés qui, il n’est pas leur faute bien sûr, ils manquent de tout : de la formation nécessaire, des pré requis et des connaissances indispensables en matière de pédagogie, de méthodes, de psychologie… Le Cnapeste, lors de ses différentes rencontres avec le ministère, avait attiré l’attention sur les conséquences négatives de l’annulation de l’ordonnance n°97/13 en rappelant que le secteur de l’éducation nationale était une priorité pour l’Etat, que l’école algérienne allait se vider de ses éléments les mieux formés et les plus expérimentés, que toutes ces expertises acquises durant des années de travail devaient servir à la formation des nouvelles recrues mais personne n’écoutait… On ne nous écoutait pas parce que les objectifs poursuivis n’étaient pas du même ordre que les nôtres. Une politique destinée à porter atteinte à l’école algérienne était mise en œuvre depuis la fermeture des ITE, l’étranglement des ENS et l’ouverture des départs à la retraite sans condition d’âge, elle se poursuit aujourd’hui par un recrutement massif et externe aux ITE (fermés) et aux ENS (dont le nombre de sortants est de plus en plus réduit). Ceci remet en cause une des missions principales de l’école : la préparation du citoyen de demain. De lieu de savoir en effet, l’école est passée à un lieu pour l’absorption du chômage des universitaires…

Cette question de départ massif à la retraite n’est pas de la responsabilité de Mme Benghabrit, vous dites vous-même que c’est une décision du gouvernement ?
Mme Benghabrit n’a rien fait pour s’opposer à la décision du gouvernement Aucun effort n’a été déployé de sa part alors qu’elle se devait, en tant que ministre de l’Éducation nationale de préserver le secteur d’une telle saignée. Malheureusement, elle ne l’a pas fait… Elle n’a pas hésité cependant, à intervenir dans l’affaire des ENS en 2018 pour annuler l’article 4 de la convention signée entre le MESRS et le MEN. L’article 4, rappelons-le, donnait la priorité en matière de recrutement aux sortants des ENS… Les étudiants, contractuels de l’Éducation nationale, devant un tel déni, se sont lancés dans un mouvement de grève qui dura de 5 à 6 mois selon les écoles…Par cette décision irréfléchie pour les conséquences qu’elle impliquait sur la qualité des enseignants recrutés en matière de formation, injuste pour les étudiants des ENS qui se retrouvaient classés à la même enseigne que ceux qui n’avaient aucun contrat avec le MEN, la Ministre de l’Éducation signifiait qu’elle ne reconnaissait plus la nécessité des ENS, ni le rôle que celles-ci pouvaient jouer dans le cadre de la promotion d’un enseignement de qualité… En fait, la position de Mme BENGHABRIT concernant les ENS montrait son parti pris contre la politique de formation des enseignants pour une école de qualité et de performance…

Vos revendications en la matière ?
Nos revendications en la matière sont simples : le retour aux ENS comme base de formation et de recrutement. Il est nécessaire que la politique de recrutement soit revue pour que les ENS redeviennent la règle et le recrutement externe (concours, listes d’attente), l’exception…

En avez-vous discuté avec le Ministère ?
Ces problèmes ont été soulevés lors des différentes discussions avec le Ministère. Cela n’a rien donné malheureusement… C’est même tout le contraire, une campagne visant à isoler le syndicat a été lancée par les responsables du secteur dès que ces derniers ont compris que nous étions au courant de leur stratégie… Ils n’ont ménagé aucun effort pour nuire au syndicat, porter atteinte à sa crédibilité… Aux arguments pédagogiques avancés par le CNAPESTE à propos de la formation, du recrutement, ils n’opposaient que des arguments politiques… Ils sont responsables du glissement des débats de la pédagogie vers la politique et l’idéologie. Incapables de justifier leurs choix, ils ont politisé l’école…

Mme Benghabrit avait quand même un projet de réforme visant à arrimer l’école algérienne à la modernité ?
Il est vrai qu’en matière de pédagogie, Mme Benghabrit avait son projet. Elle était venue avec un programme clair, une orientation définie à l’avance qu’elle a voulu cependant imposer par la force à l’école et ce dès la « Conférence nationale de la réforme de l’École algérienne »tenue en juillet 2015…
Mais étaient-ce ses propres réformes ? L’exécution de certaines tâches laissent penser le contraire. Des signes indiquent que Mme Benghabrit agissait en « chargée de mission ». Nous n’avons eu de cesse d’attirer l’attention, comme en attestent nos nombreuses déclarations, sur les dangers liés au travail mené dans l’urgence et la précipitation surtout lorsqu’il s’est avéré que les réformes en questions et les nouveaux changements portaient sur le programme dit de 2ème Génération, programme apparu subitement, faut-il le signaler ! Nous n’avons pas hésité à critiquer « la politique du secret » prônée et suivie par le ministère, son refus d’impliquer les acteurs du secteur et l’adoption d’une politique qui vise à imposer des réformes conçues en catimini, sans préparation, ni formation. Une bataille importante commencée au début du mois de septembre 2016

Qu’en est-il des revendications élaborées du temps de Madame Benghabrit ? Y a-t-il des progrès dans le sens de leur concrétisation ? Avez-vous senti une quelconque disponibilité au niveau du ministère actuel même si vous ne lui reconnaissez pas de légitimité ?
Comme vous savez, certaines revendications nationales concernant le secteur de l’Éducation ne peuvent trouver de solution qu’au niveau du Ministère, le bureau national du Cnapeste s’en charge…D’autres par contre, circonscrites aux wilayas, trouveront leur solution au niveau des directions de l’éducation. Les bureaux de wilaya du syndicat ont pour cela l’autonomie et les prérogatives nécessaires. Les bureaux de wilaya du Cnapeste sont habilités en effet, à demander aux directions de wilayas de l’éducation la résolution des problèmes posés par la voie du dialogue et, si nécessaire, par le recours aux protestations… D’autres revendications encore telles celles relatives à la « retraite anticipée sans condition d’âge », au « statut du travailleur », aux « libertés syndicales » qui dépassent le cadre du ministère de l’Éducation Nationale ont été laissées à l’appréciation de la Confédération des syndicats autonomes (CSA). Il en est de même de toutes les revendications qui touchent à la compétence du gouvernement et qui l’engage … Sur le plan pratique, notre adhésion au mouvement populaire pacifique, le Hirak, a fait que nos relations avec le ministère de l’Éducation Nationale soient limitées à la demande de règlement des problèmes posés qui dépendent des directions du ministère. Nos contacts, pour rester fidèle à notre position de boycott, se limitent aux directeurs centraux, aux inspecteurs généraux, aux chefs de services concernés par les problèmes posés…

Vous boycottez le ministère de l’Éducation nationale, pourquoi ?
Nous boycottons le ministère de l’Éducation Nationale et tout le gouvernement Bedoui parce que nous considérons qu’il est indigne de faire passer « ses intérêts d’enseignants » sur ceux du peuple algérien en ces temps de crise. Si nous avons adhéré au Hirak, ce n’est pas pour profiter de la situation induite par le mouvement populaire du 22 février mais pour le servir. Le Hirak ayant demandé le départ du gouvernement Bedoui, nous ne pouvions décemment nous engager dans des discussions et des négociations avec lui ou avec l’un de ses membres, sans trahir l’engagement pris d’être aux côtés du peuple. Notre position à ce sujet est très claire… Dès le 28 février déjà, avant même la mise en place du gouvernement Bedoui, nous avons convenu avec les autres syndicats membres de la Confédération des syndicats autonomes (CSA), de la nécessité de remettre à plus tard la question des revendications socioprofessionnelles. Il nous paraissait en effet incongru de mettre en avant des revendications aussi étroites lorsque le peuple demandait la rupture définitive avec le système et l’instauration d’un nouvel état à caractère franchement social. La résorption de la crise et le triomphe des revendications populaires ouvrirait la voie devant nous à la concrétisation de nos propres revendications. Il était donc dans notre intérêt de boycotter le gouvernement Bedoui, un gouvernement, faut-il le rappeler, sans aucune légitimité du point de vue du Hirak …

Puisque vous citez la CSA, pouvez-vous nous en parler un peu plus ? Est-elle liée à la conjoncture actuelle ou va-t-elle durer dans le temps ?
La création de la Confédération des syndicats autonomes (CSA) découle de notre intime conviction que l’étape actuelle- tout lien avec la crise induite par le Hirak exclu- est celle des regroupements. L’organisation de l’économie nationale telle qu’elle apparaît impose aux syndicats une vision nouvelle des luttes sociales pour la concrétisation des aspirations des travailleurs, des vues et des actions moins sectaires et beaucoup plus communes qui permettent de faire aboutir les revendications que nous avons ensemble. L’idée de la création de la Confédération des Syndicats Autonomes (CSA) remonte en fait, à la période du gouvernement Sellal. La première rencontre entre syndicats issus de différents secteurs a eu lieu le 12 juin 2016. Pour rappel, c’est le gouvernement Sellal qui avait introduit, au mois de juin 2016, le décret portant annulation de la loi 13/97 relative à « la retraite anticipée sans condition d’âge ». Cette décision, jugée injuste par les travailleurs et leurs syndicats respectifs, avait débouché sur l’organisation de nombreuses grèves, marches et sit-in à l’échelle nationale, régionale et locale qui se sont poursuivis durant le reste de l’année… L’annonce officielle de la création de la Confédération des syndicats autonomes (CSA) n’aura cependant lieu, qu’à la fin de l’année 2018, le 12 du mois de décembre exactement, soit deux ans et demi après la première réunion. Nous avons pris le temps qu’il faut pour que l’idée de ce « nouvel espace syndical » mûrisse et prenne forme dans l’esprit de chacun et le 17 février 2019, quelques jours seulement avant le début du Hirak, nous avons déposé le dossier de demande d’agrément au niveau du ministère du Travail et de la Sécurité Sociale. Nous n’avons pas encore reçu d’accusé de réception mais cela ne nous a pas empêché d’entamer nos activités car, comme le stipule la réglementation en vigueur, passé le délai d’un mois, le syndicat peut s’adonner légalement à ses activités. Nous avons d’ailleurs émis de nombreuses déclarations jusqu’à maintenant et procédé à plusieurs réunions…

Vous avez eu le même problème lors de la création du Cnapeste ?
Effectivement nous avons eu un problème similaire à la création du Cnapeste en 2003. Nous avons déposé un dossier d’agrément en date du 29 avril 2003 pour obtenir le récépissé de dépôt quatre ans plus tard, le 10 juillet 2007. Mais malgré cela et en dépit des pressions subies, nous n’avons jamais cédé, nous avons continué à lutter…

Les syndicats qui forment la CSA gardent intacte leur identité et jouissent de l’indépendance nécessaire au développement de leurs activités, comment conciliez-vous tout cela ?
Les syndicats formant la CSA ont l’autonomie nécessaire qui leur permet de prendre les décisions qui s’imposent à eux dans le secteur qu’ils représentent dans l’intérêt de leurs affiliés. Ils sont en même temps tenus par des engagements vis à vis de la CSA. Nous avons des revendications communes à concrétiser pour lesquelles nous collaborons. La CSA n’est pas un concurrent pour les syndicats, ce n’est pas une alternative destinée à les supplanter non plus, mais un nouvel espace où s’exprime le syndicalisme dans sa pluralité…

Si on revenait à la crise que nous traversons. Tous les vendredis, le Hirak investit la rue et les places publiques pour exercer l’article 7 et 8 de la Constitution. On ne voit cependant pas les travailleurs. Où sont-ils passés ?

Le Hirak est l’œuvre du peuple algérien et de ses jeunes. Le peuple et le Hirak se confondent, ils sont un et indivisibles. Personne ne peut prétendre le contraire et nul ne peut exercer de tutelle sur le Hirak. Quelles sont ses causes ? Serait-il le résultat d’accumulations ? Est-il une conséquence de luttes ? Si oui, lesquelles ? Est-ce le fruit d’un quelconque travail de sensibilisation ? Les académiciens le diront certainement un jour. Ils répondront probablement à toutes ces questions… Ce qui se passe est historique. Le Hirak dure depuis huit mois sans interruption. Seul le peuple peut tenir si longtemps, seul un peuple décidé peut le faire durant une période aussi longue. S’agissant de votre question, je dirais que les syndicats sont présents à travers leurs représentants. Ils le sont aussi par le biais des travailleurs, des enseignants, des fonctionnaires… qui participent depuis le début aux marches du vendredi. La Confédération des Syndicats Autonomes (CSA) comme le regroupement des syndicats de l’éducation ont toujours été présents dans le Hirak. L’un et l’autre ont appelé à l’organisation de grèves de soutien au Hirak, le regroupement des syndicats de l’éducation, le 13 mars, la Confédération des Syndicats Autonomes, le 10 avril.
Notre adhésion au Hirak, en tant que syndicats est totale. Nous le soutenons sans conditions, aucune. Mais nous ne cherchons pas à l’influencer, nous voulons simplement le servir, l’aider du mieux que nous pouvons. La Confédération des syndicats Autonomes (CSA) a initié dans ce sens, un certain nombre d’actions qui visaient le règlement de la crise politique induite par le Hirak et la concrétisation des revendications populaires…
Ces actions circonscrites dans un premier temps aux syndicats, tentaient de réunir le plus d’organisations syndicales autour de tâches pouvant contribuer à la concrétisation des revendications exprimées par le Hirak. Ce que nous avons en partie réussi à faire puisque pas moins de 13 organisations syndicales s’étaient impliquées dans le projet (aujourd’hui, nous en sommes à 15). Je dis en partie parce que nous nous sommes aperçus qu’il nous serait impossible, en tant que syndicats, d’imposer une vision qui incarnerait les revendications du peuple. Nous avons décidé alors d’étendre cet espace de dialogue aux dynamiques de la société civile (rencontre du 18/05/2019), puis aux associations dans le cadre de la Conférence nationale de la société civile (rencontre du 15/06/2019) qui avait rendu publique une feuille de route intitulée « Projet d’initiative des forces de la société civile pour une sortie de crise et la transition démocratique ». En outre la feuille de route recommandait l’ouverture du dialogue avec les partis politiques, les personnalités nationales et les activistes du Hirak…
Le 26 juin, nous avons organisé la « Conférence nationale de l’alternative Démocratique » et le 06 juillet, « la conférence nationale des forces du changement »… Mais en dépit des efforts déployés, ces deux dernières rencontres n’ont pas donné les résultats escomptés…
Après cette expérience mitigée, nous avons pensé qu’il valait mieux s’engager, en tant que dynamiques sociales, dans un processus de regroupement des différentes tendances présentes sur le terrain si on voulait un tant soit peu contribuer à la solution de la crise vécue par le pays. Nous pensons en effet, que sans une reproduction des tendances présentes au sein du Hirak, il nous serait impossible d’aller vers un règlement de la crise.
Il est essentiel donc, c’est une obligation, de réunir les différentes tendances et visions qui existent dans un même espace afin d’essayer de trouver les convergences nécessaires au dépassement des clivages politiques, idéologiques…
Nous avons dans ce sens engagé des consultations bilatérales avec les partis politiques, les personnalités nationales, les élites et les activistes du Hirak afin de les convaincre de la nécessité de se retrouver dans un même espace, afin de discuter de la crise et dégager, si possible, une vision commune qui puisse nous tirer de la situation dans laquelle nous nous trouvions.
Le 24/08/2019, une rencontre rassemblant les différentes tendances et visions est organisée au siège du Cnapeste. L’«Alternative Démocratique» avec toutes ses tendances, les «Forces du changement» avec toutes leurs tendances… sont présentes. Ces premières consultations donnent lieu à un accord de principe pour une deuxième rencontre qui se chargerait de la préparation d’une conférence nationale « rassembleuse » qui permettrait de dégager une vision claire pour le règlement de la crise algérienne…
Malheureusement le mois de septembre, prévu pour la tenue de la deuxième rencontre, avait coïncidé avec la convocation du corps électoral et l’annonce de la date de élection présidentielle. Ces deux décisions ont eu pour effet de court-circuiter l’initiative. Certains participants ont décidé d’aller vers les élections, d’autres sont restés sur leur position de refus, des personnalités nationales ont été arrêtées et mises en détention…
La dynamique engagée a quelque peu été malmenée et ralentie, elle ne s’est pas totalement arrêtée cependant. Nous nous sommes en effet, en tant que dynamique de la société civile, réunis le 12/10/2019 et nous avons rendu publique une déclaration dans laquelle nous rappelions « notre attachement à la feuille de route élaborée lors de la rencontre du 24/08/2019 » ainsi que « notre détermination à poursuivre l’orientation qui vise à unir tous les Algériens ».
Lors de votre dernière rencontre, vous avez parlé de la désignation d’une personnalité nationale ou d’un comité pour diriger la période de transition que vous limitez à 6 ou 12 mois… Vous avez parlé d’un gouvernement de compétences nationales, ne pensez-vous pas que ces demandes sont dépassées aujourd’hui ?
Les autorités ont pris la direction d’organiser une élection présidentielle dans des conditions qui nous paraîssent peu propices à une adhésion populaire forte. Nous avons, quant à nous, tenté dès le départ d’instaurer un climat de confiance et de sérénité. Mais en l’absence d’une réelle volonté d’éloigner les figures du système corrompu de la part des autorités actuelles, il nous sera difficile d’offrir un tel climat et une telle atmosphère, si nécessaires pourtant… Malgré l’attachement montré par le peuple à la revendication du départ des symboles du système, force est de constater qu’ils sont toujours là. Cela n’aide pas bien sûr à créer ce climat et cette atmosphère de confiance dont tout le monde a besoin pour avancer… Il y a aussi toutes ces arrestations d’activistes du Hirak pour délit d’opinion, port d’emblème berbère… Le mouvement populaire est pourtant pacifique, il l’a bien prouvé durant ses 8 mois d’existence. Une telle situation ne peut pas décider le peuple à s’engager dans le processus des élections présidentielles.
Nous sommes favorables au processus électoral mais à la condition que la voie qui y mène fasse consensus au niveau populaire. Sans un engagement populaire franc et fort en effet, les institutions futures, y compris la présidence de la République après élection d’un nouveau président, manqueront de légitimité. Une légitimité indispensable, faut-il le rappeler, si on veut mener à bien les chantiers qui nous attendent sur tous les plans, particulièrement ceux, économiques et sociaux, qui touchent à la vie des algériens.
L’adhésion massive de la population au processus électoral, tout en offrant la possibilité à chacun de nous d’apporter sa contribution à l’édification d’institutions légitimes, constitue une garantie contre les risques futurs de leur dérive…
Le vendredi s’est peu à peu transformé en arène où s’affrontent des forces antagoniques rivales par Hirak interposé et pour son orientation aussi… Ne pensez-vous pas que ce dernier a perdu de sa spontanéité et qu’il n’exprime plus que les revendications de ces forces qui se déchirent entre elles ?
Notre présence au sein du mouvement populaire pacifique, le Hirak, est l’expression de notre soutien aux revendications du peuple. Le Hirak n’a pas dévié à notre sens, il maintient les mêmes exigences. Il parle toujours de rupture avec l’ancien système et exige l’instauration d’un état de droit et des institutions légitimes. Cela ne l’empêche pas d’interagir avec les nombreuses questions qui surgissent au cours de la semaine et qui ont des liens directs avec le processus en cours dans le pays (déclarations, événements, incidents divers…). Mais une fois le Hirak du vendredi terminé, nous ne voyons aucun conflit au sein de la population. Un travail dans ce sens destiné à faire croire que le mouvement populaire est divisé et sujet aux luttes reste cependant probable…
Mais lorsqu’on est dans le Hirak, lorsqu’on se situe à l’intérieur et qu’on le regarde de là, on ne voit pas ces divisions, ni ces luttes. Le Hirak n’est certes pas homogène dans sa composition humaine, cela est très visible, ni dans les tendances politiques et les références idéologiques des uns et des autres, mais il est uni dans ses revendications face à l’ancien système. La force du Hirak réside dans la clarté de ses exigences qui sont, contrairement à ce qu’on prétend, tout à fait réalisables…
La résistance du peuple pendant 8 longs mois, les récents rassemblements de plus en plus similaires à ceux du mois de mars au regard des mobilisations et du nombre de participants atteint ces dernières semaines prouvent on ne peut mieux l’attachement du peuple algérien aux exigences du 22 février…
A la lumière de tout cela, nous disons qu’il est du devoir de tous, des autorités actuelles en premier, d’améliorer leur perception du Hirak et la compréhension qu’ils se font de ses exigences afin d’aller dans le sens de la construction de l’état algérien. Les tentatives de division visant le peuple n’aboutiront pas, ce dernier n’a cessé de le prouver durant ces longs mois de Hirak pacifique…
Si on revenait à des activités plus conformes à vos engagements. Que faites-vous pour élargir votre base syndicale surtout que les conditions semblent favorables ?
C’est aux bureaux de wilayas de le faire. C’est leur devoir, surtout que les conditions semblent favorables. Le dernier congrès national du Cnapeste, a incité les responsables syndicaux au niveau des wilayas à élargir la base syndicale à tous les paliers de l’éducation nationale, primaire, moyen et secondaire.

La situation a-t-elle changé depuis le départ de Mme Benghabrit ?
Malheureusement non. La situation est la même. Le ministre actuel ne fait que poursuivre la politique prônée par Mme Benghabrit. Ce n’est pas étonnant bien sûr, Monsieur ….était son secrétaire général et, en tant que tel, il était l’architecte de sa stratégie et l’organe d’exécution de sa politique…Cette année, la rentrée scolaire a été très difficile : une accumulation de problèmes sans précédent, un manque de moyens pédagogiques flagrant, de nombreuses manifestations de protestations à travers les wilayas…