Relatant l’actualité dans ses dessins incisifs, Ghilas Aïnouche aborde dans cet entretien sa conception du métier de caricaturiste, ses déboires, les nombreux débats qu’il a suscités, son expérience à Charlie Hebdo auprès de Cabu, ainsi que ses convictions profondes dans les valeurs de la démocratie, du respect de soi et des autres et surtout en la liberté d’expression.

Reporters : La caricature offre le plus de liberté d’expression possible. Etes-vous d’accord ?
Ghilas Aïnouche : Oui ! De manière générale, on peut facilement faire passer un message avec le dessin et l’humour que de le dire directement.

Quelle définition faites-vous de la pratique de la caricature ?
Pour moi, c’est un moyen d’expression, une passion, un boulot. Je la définis toujours comme « métier-passion ». C’est ce que j’ai toujours aimé faire, dès mon enfance.

Faites-vous une différence entre la caricature et le dessin de presse ?
La caricature est le portrait chargé d’une personne ou d’une chose. Le dessin de presse est la caricature avec ou sans texte qui commente ou parle, soit d’un événement soit d’une actualité. En Algérie, un dessinateur de presse est communément appelé caricaturiste. Quand on dit caricaturiste, on fait référence directement au dessinateur de presse, même si le sens n’est pas le même. 

Pour certains, vous êtes un caricaturiste polémique et, politiquement, dans le sens général du mot, incorrect, certains qualifient vos caricatures même de provocatrices. Que répondez-vous ?
C’est une stratégie utilisée par certains pour me faire du chantage et essayer d’influencer mon travail, afin que j’arrête de dénoncer ce qui ne va pas. Je ne me laisse pas intimider par les jugements des uns et des autres. Rien ne m’arrête quand je décide de faire un dessin. Ni les insultes ni les menaces, ni les clichés ! En tout cas, aucun intellectuel, scientifique ou simple citoyen ayant une certaine culture et un sens de l’humour ne m’a traité de raciste, d’islamophobe ou autre. Ceux qui me suivent savent très bien que je ne le suis pas. Coluche, dont je suis un grand fan, fait des blagues sur les Noirs, les Arabes, les Belges… A l’époque, certains l’ont traité de raciste alors que l’un de ses plus grands combats, il le menait contre le racisme. Il combat le racisme avec l’humour et le second degré. On ne peut pas juger un dessinateur de presse ou un humoriste sur ce qu’il dessine ou affirme si on le prend au premier degré, car il y a le fond et la forme. La forme peut être choquante, ça peut avoir l’air raciste ou je ne sais quoi, mais le fond ne l’est pas du tout. Surtout quand ça vient d’un auteur antiraciste. En 2010, j’ai publié un dessin sur les Kabyles et le Ramadhan, certains m’ont traité d’anti-kabyle. Ils ne savaient pas que j’étais kabyle. Je n’étais pas vraiment connu à l’époque. En 2015, juste après les attentats contre Charlie Hebdo, certains m’ont traité d’islamophobe avec les insultes et menaces qui vont avec pour l’unique raison que je travaillais à Charlie. En 2017, j’ai réalisé un dessin sur les Arabes qui n’était rien de plus qu’une réponse à une députée anti-kabyle, juste pour signifier qu’on ne joue pas avec ça. Ce n’est pas une prise de position, c’est une forme d’humour. Et voilà qu’on m’a traité de d’anti-Arabe. C’est du second degré, de la satire, du sarcasme, de l’ironie, de la dérision ou de l’autodérision. Ce ne sont pas des appels aux meurtres, des appels à la guerre contre les Arabes ou autres… Encore une fois, c’était juste de l’humour ! J’ai des amis arabophones. Si j’étais vraiment raciste et anti-Arabe, ils auraient coupé le contact avec moi. Mais non, on est restés amis et nous continuons à demander de nos nouvelles. Parfois, ça devient ridicule. Quoi que je dessine, il y a souvent des gens qui vont essayer de faire le lien entre mon dessin et l’Arabe, le musulman pour me classer comme ils l’entendent, me mettre une mauvaise étiquette. C’est même devenu une habitude chez eux. A chaque fois que je fais des dessins pour dénoncer le comportement des intégristes islamistes ou défendre les chrétiens persécutés, ils me traitent d’islamophobe. Et quand, par contre, mon dessin prend la défense des Palestiniens ou des musulmans en Birmanie, ils disent que je le fais uniquement pour me racheter (rires). Ils ont une logique illogique. Aussi, à chaque fois que je défends le port du drapeau amazigh, ils me disent que je suis anti-Arabe… Ça n’a rien à voir, bien sûr mais bon, ils sont tellement méchants et à court d’arguments que je m’attends à tout de leur part. Ajoutons leur manque de culture et de sens de l’humour et leur incapacité à lire au second degré… Ils choisissent la facilité, les étiquettes pour me dénigrer et me rabaisser : raciste, vulgaire, islamophobe, harki, main de l’étranger, séparatiste… la liste est longue ! Et le grand malheur, c’est ce phénomène des « mouches électroniques». Je n’aime pas me présenter comme donneur de leçons. Seulement, j’aimerais juste dire à ces gens-là ceci : je m’en fous de ce que vous dites mais pour votre bien, essayez plutôt ces exercices en urgence, lire beaucoup de livres, voyager, discuter avec des gens d’assez bon niveau intellectuel, assister à des conférences…
Mais avant de faire tout cela, ouvrez votre esprit, car comme disait Pierre Daninos « le cerveau, comme le parachute, doit être ouvert pour fonctionner ».
Après tout ça, vous allez enfin comprendre ce que c’est que la liberté d’expression, la démocratie, la laïcité, la liberté de culte, le sens de la caricature, l’humour, le respect de soi et des autres, le débat contradictoire, la satire… Comme ça, vous n’allez plus perdre votre temps à insulter gratuitement ou pour de l’argent, mais vous allez contribuer au développement de vous-même, de la société, du pays et de toute l’humanité.

Vous imposez-vous des limites dans vos caricatures ?
Aucune ! Politique, société, sexe, religion… Quitte à ce qu’on me tax d’islamophobe, de raciste, de vulgaire… Je m’en fous, du moment que ma conscience est tranquille. Je sais qu’il n’y a aucune haine dans mes dessins, juste de l’humour pour détendre un peu l’atmosphère en faisant passer un message. Je ne suis pas obligé de réfléchir comme la majorité. Si j’ai raison, tant mieux. Sinon, rien de grave, ce ne sont que des dessins !

Pensez-vous que la caricature est libre en Algérie ? « Libre » par rapport aux autres formes d’expressions existantes… Et où en est la liberté d’expression par rapport aux autres pays aussi ?
Libre, non ! Par rapport aux autres formes d’expressions existantes, je dirai que oui ! Un paradoxe. A cause de mes dessins, j’ai été menacé, insulté, tabassé par la police, licencié du journal où je travaillais. Aucun autre journal ne voulait me recruter, aucun festival et aucune chaîne de télévision en Algérie ne m’ont invité… Boycott total. Heureusement qu’il y a Internet.
J’ai créé mon propre journal en ligne, autrement cela aurait été la fin de ma carrière depuis longtemps déjà ! Et le plus inquiétant encore, ce sont les arrestations arbitraires depuis quelque temps. N’importe qui peut se retrouver en prison juste en disant ce qu’il pense. Si je la compare à la Corée du nord, l’Arabie saoudite, l’Erythrée… il y a une certaine liberté d’expression en Algérie. Mais si je la compare à la Norvège, le Danemark, la Suisse… je dirai qu’il n’y a pas de liberté d’expression en Algérie. Un long chemin reste à faire dans ce domaine.

Le caricaturiste est un « journaliste » ou un « reporter » de l’actualité ?
Ni l’un, ni l’autre ! Un caricaturiste n’est qu’un caricaturiste.
Comment peut-on expliquer le caractère local et universel de la caricature ?
Le caractère universel est le dessin lui-même qui est un langage universel. Même un extra-terrestre peut le comprendre. Le caractère local est la langue utilisée, les codes, les clichés, le sens de l’humour qui diffère d’une région à l’autre… Exemple de cliché bien connu, le Parisien avec un béret et une baguette sous le bras.

Quel est votre caricaturiste préféré en Algérie ou ailleurs ?
Je les respecte tous. Mais si je suis obligé de citer un nom d’un seul dessinateur qui m’a le plus fasciné que ce soit sur le plan humain et professionnel, je dirai sans aucune hésitation Cabu. En plus, il m’a formé indirectement par ses différents conseils. Il m’a pris sous son aile, je n’oublierai jamais ça. La majorité des gens que j’ai connus à Paris en 2014, c’est grâce à Cabu.
Entre mars 2014 et janvier 2015, je suis resté plus de trois mois en France et entre deux et trois jours par semaine avec Cabu. J’ai vu comment il travaillait, comment il faisait ses gammes. En dehors de Charlie Hebdo, il me demandait de l’accompagner quand il allait au Canard enchaîné, dans les cafés, restaurants… Lui, c’était un vrai génie ! Rapidité et facilité d’exécution, grande culture… En plus, il était humble, généreux, gentil… Pour moi, Cabu restera le meilleur de tous, le Dieu du dessin de presse !

Dernière question, si vous devez faire une caricature sur le Hirak au moment où je vous parle, qu’est-ce que vous allez me dessiner ?
Une boîte à vitesse sans marche arrière !