A près d’un mois et demi de l’échéance électorale et à défaut de « mesures d’apaisement », d’aucuns espéraient une détente sur la question des détenus politiques et d’opinion. En vain. D’autant plus que ces derniers ne sont pas perçus par l’institution judiciaire comme tels…

La reconduction par le parquet de la mise sous mandat de dépôt des premiers détenus porteurs du drapeau totalisant quatre mois de détention préventive laisse planer de sérieux doutes quant à la volonté des pouvoirs publics d’aboutir à de vraies solutions à une problématique relevant désormais des droits humains, avec le maintien en prison de plus d’une centaine de personnes pour des prétextes pour le moins fallacieux, plusieurs fois dénoncés par la défense. En effet, certaines juridictions, à l’instar de celles d’Annaba, de Chlef et de Mostaganem ont, pour les mêmes grieffes, énoncé la relaxe ou l’acquittement des prévenus, alors que d’autres, comme à Bordj Bou-Arreridj ont prononcé des condamnations fermes. S’il est clair que la loi est la même sur l’ensemble du territoire national, il semblerait que les interprétations diffèrent d’une région à l’autre, d’un contexte à l’autre… Le tribunal de Annaba aurait-il « acquitté » le jeune Ftissi aujourd’hui, tant l’«exception algéroise » si décriée semble s’étendre progressivement aux différentes juridictions ? La condamnation du Dr Chouiter à 18 mois de prison dont six ferme a choqué l’opinion, les associations et les collectifs des droits humains. Sur un autre registre, le recours systématique à la mise sous mandat de dépôt qui, au lieu d’être une pratique exceptionnelle, prend désormais des allures de mesure punitive avant même la sanction judiciaire, inquiète avocats et défenseurs des droits de l’homme, surtout au regard des grieffes retenus qui consacrent désormais le délit d’opinion…

Chasse ouverte aux activistes du Hirak
Le trait commun entre la centaine de détenus happés depuis juin dernier, soit pour port de drapeau amazigh, soit pour délit d’opinion ou encore pour atteinte à la sécurité nationale et au moral des troupes, est d’être tous, sinon pour la plupart, des activistes du Hirak. D’une manière ou d’une autre. Que l’on se nomme Samir Belarbi ou Yasmine Dahmani ou encore que l’on soit vendeur de pin’s, le lien et le lieu commun, c’est cet impressionnant mouvement populaire qui ne cesse de s’opposer au système et à ses résidus depuis huit mois déjà et qui s’oppose aujourd’hui à l’élection présidentielle. Ces détenus du Hirak semblent être des têtes de pont et pour certains des têtes d’affiche. Se peut-il qu’il y ait un «yetnahaw gaâ» inversé, une sorte de «Yethabsou gaâ» ? Chaque vendredi, les manifestants semblent ne pas en douter avec leur « Mettez-nous tous en prison, nous ne céderons pas ! » En tout cas, dans le lot des détenus politiques et d’opinion, toutes les catégories sociales et professionnelles sont représentées : des journalistes, des médecins, une étudiante, des élus et des militants, des femmes, des vieux dont un moudjahid de 86 ans, Lakhdar Bouragaâ… Et la liste ne cesse de grandir. Selon le Comité national de libération des Détenus (CNLD) qui rapporte sur sa page Facebook qu’à Sidi Belabbès, « l’activiste Ahmed Abdellaoui, arrêté jeudi 17 octobre devant sa maison a été placé en détention provisoire par le juge d’instruction près le tribunal de Sidi Bel Abbès, dans l’après midi de ce dimanche 20 octobre. » Il est accusé d’atteinte à l’unité nationale et d’outrage à corps constitué. Pour Maître Madjid Haïchour, avocat, qui note au passage « le renvoi à Alger de tous les dossiers des détenus pour port de drapeau amazigh devant le tribunal correctionnel de Sidi M’hamed » et donc pas devant le tribunal criminel, « j’ai toutes les chances d’être optimiste. Malgré les apparences, il y a de fortes chances pour une issue salvatrice car là il faudra présenter des preuves tangibles et matérielles. Et ni les textes de loi ni les faits ne définissent que porter l’étendard amazigh soit une atteinte à l’unité à la sécurité nationale ! Je dis cela du point de vue strictement juridique, sinon ces procès peuvent ne pas échapper à l’instrumentalisation et à l’interprétation erronée comme cela a été le cas à Bordj Bou-Arreridj avec le cas du Dr Chouiter. Cependant, il y a toujours la possibilité de faire appel et toutes les chances d’obtenir l’acquittement.» De procédures en renvoi et de jugement en appel, ne semble-t-il pas que l’appareil judiciaire tente de gagner du temps et d’éterniser cette question des détenus politiques et d’opinion au-delà de la date butoir du 12 décembre ? Une aubaine pour le prochain président de la République qui, pour gagner en popularité, aurait à portée de main et de signature sa première mesure d’amnistie… En attendant, à Tlemcen, Aïssam Sayah, cet universitaire et activiste du Hirak, déjà incarcéré, deux mois durant, puis acquitté, le 24 septembre dernier, renoue avec la garde à vue et la présentation devant le juge…

Les jours à venir risquent d’être encore plus durs…
La volonté des pouvoirs publics à tenir vaille que vaille à l’élection présidentielle dans les délais suggérés par le chef d’Etat-major dans son discours du 2 septembre dernier, à partir de Ouargla et énoncés par Bensalah dans son discours de convocation du corps électoral, le 15 septembre, pousse à des situations incongrues, démocratiquement parlant. Hormis ces deux dernières semaines, chaque manifestation du mardi et du vendredi ramenait son lot d’interpellations, d’arrestations, de comparutions et au final, des mises sous mandat de dépôt. Les militants du RAJ en savent quelque chose… Mais qu’en sera-t-il au cours des jours et des semaines à venir, d’autant plus que l’échéance éléctorale se rapproche à grands pas ? Si l’on se réfère au dernier discours du chef d’Etat-major, marquant son retour médiatique après deux longues semaines d’absence, les pouvoirs publics seraient déterminés à agir contre toutes « oppositions» à l’élection présidentielle. « Quiconque ne respecte pas les lois de la République se verra infliger la sanction méritée ». La menace est à peine voilée, ce qui poussera un quotidien national à titrer : «Gaïd Salah à ceux qui oseraient perturber le bon déroulement du scrutin présidentiel : Le glaive de la loi sévira.» A propos de presse et de journaux, aujourd’hui 22 octobre 2019, c’est la journée nationale de la presse, décrétée par Bouteflika en 2013 et toujours en vigueur, trois journalistes sont sous mandat de dépôt pour délit d’opinion. Peut-être que la presse se contentera de reprendre comme en 2016, au temps de Hamid Grine, ministre de la Communication : «qu’il n’y a pas de journalistes en prison pour délit d’opinion»… Pour la petite histoire, Abdelkrim Zeghilèche, activiste de Mouwatana et directeur de Radio-Sarbacane à Constantine, sera présenté aujourd’hui devant le juge. Il est poursuivi pour atteinte à la personne du président de la République… Abdelaziz Bouteflika ! Enfin, plus prosaïquement, le 22 octobre c’est aussi « la journée mondiale du bégaiement ». Cela vaut certainement une célébration, bien plus que celle de la presse, au nom de la liberté d’expression.n