Reporters : Le thème de votre communication portait sur les nouvelles techniques de dessalement de l’eau de mer. Au fait, est-ce qu’on dit dessalement ou désalinisation ?
Noreddine Ghaffour : On peut utiliser les deux appellations aujourd’hui. Mais on est en train d’aller vers le dessalement, c’est plus moderne d’ailleurs, car même en anglais on dit désalination.
Lors de mon intervention, j’ai abordé plusieurs nouvelles technologies, celles datant de moins de 10 années qui sont déjà opérationnelles, celles très récentes remontant à une année et celles du futur proche qui sont, aussi, au point.
J’ai mis l’accent sur les technologies prêtes pour l’industrie. Il faut se souvenir que les premières SDEM (celles des années 60 à 70) étaient des stations thermiques, puis celles-ci ont évolué vers des stations à multiples effets, puis, il a eu la distillation à étages pour arriver à la technologie dite à osmose inverse, c’est-à-dire les stations membranaires. Au départ, celles-ci avaient beaucoup de problèmes car les membranes se colmataient, mais elles étaient tellement intéressantes sur le plan économique qu’elles ont eu des développements très rapides. Je dirai même énormes qui ont permis de baisser le coût de 10 fois et ont amélioré la technologue de manière spectaculaire.
C’est cette technologie qui est utilisée en Algérie, excepté pour des anciennes stations. Malheureusement, cette technologie a un défaut, celui de consommer beaucoup d’énergie.
Elle est performante, mais elle consomme beaucoup d’électricité qui est, de nos jours, l’énergie la plus chère puisqu’elle vient du pétrole et du gaz, c’est-à-dire qu’on revient encore une fois aux énergies fossiles.
Depuis, on a réfléchi et on essaye de développer des technologies moins énergivores dont celle dite par absorption (adsorbtion) de la vapeur qui est transformée en énergie. L’avantage de cette technique est que l’eau n’est pas du tout chauffée, elle entre dans le système de manière directe, et à travers ces matériaux absorbants on crée un sous vide avec de la vapeur d’eau à température très basse. La seule énergie utilisée sert à la désorption, c’est-à-dire récupérer la vapeur.
Le deuxième avantage de ces techniques, c’est qu’elles sont capables de traiter des eaux à très forte concentration en sels, c’est-à-dire plus de 150 g par litre, alors que l’osmose inverse obtient 50 g par litre, ce qui n’est pas négligeable.
Les autres avantages se situent au niveau des volumes de rejet à savoir qu’on peut pousser la technologie jusqu’à réduire à zéro rejet.
Celui-ci peut être récupéré en produit solide, c’est-à-dire du sel, mais que faire de ses quantités, ou les stocker, là est la question. Sans oublier que leur inconvénient est que ce sont des stations énormes, de très grandes capacités.

Actuellement, les sels sont rejetés en mer. Y a-t-il un risque de pollution ? En Algérie, on nous a toujours répondu qu’il n’y avait aucun risque pour la biodiversité marine et l’écosystème…
Oui, il y a le rejet en mer de ce qui est appelé la saumure. Il y a eu beaucoup d’études dans le monde où cette technologie est très développée avec une réglementation très stricte, comme par exemple en Australie. Le problème de pollution ne vient pas du sel, mais, plutôt, des produits chimiques utilisés pour la dessaler et qui peuvent être toxiques.
Au point de vue de rejet du sel, il n’y a aucun effet négatif, selon des études faites par nos camarades, car la quantité rejetée est négligeable, à condition, bien sûr, qu’on ne rejette pas en un seul endroit. On réalise un pipe avec divers points de diffuseurs. Pour le problème de produits chimiques, on essaye d’en réduire les effets en neutralisant ces produits avant de les rejeter en mer. J’ignore si cela se fait en Algérie. Ces inconvénients ont poussé les chercheurs à proposer d’utiliser moins de produits chimiques, voire même des produits biodégradables, mais il y a, aussi, la troisième option qui est de les neutraliser.
En technique de distillation, le problème est plus important, car on rejette des eaux chaudes (40°) en mer qui peuvent avoir un effet sur la zone, la solution est de diluer cette eau avant son rejet en mer.
Pouvez-vous nous dire quelques mots sur la situation des STEP en Algérie ?
Ah oui, c’est aussi ma spécialité. Je suis bien sûr tout ce qui se fait en Algérie, car c’est notre patrie. Notre travail consiste en le suivi de toutes les stations dans le monde dans celles de l’Algérie.
Il y a une dizaine de grandes capacités de traitement qui utilisent des technologies de pointe très connues qui ont fait leurs preuves. J’ai eu l’occasion de visiter quelques-unes dont celle de Fouka, dans la wilaya de Tipasa, et je dois dire que j’ai été impressionné car elle fonctionne très bien comparée à d’autres visitées à travers le monde.

Mais comment expliquez-vous qu’elle tombe souvent en panne. On nous dit qu’il s’agit d’arrêts destinés à l’entretien, mais quelquefois, cela dure longtemps, comme cela a été le cas cet été à Tipasa…
Ah non, ce n’est pas normal. Si elle tombe en panne souvent c’est qu’il y a un problème quelque part. En tout cas, quand je l’ai visitée, elle marchait bien. A mon avis, cela peut venir d’un problème de colmatage des membranes (utilisées dans l’osmose inverse), ce qui veut dire que le système de prétraitement n’est pas suffisant. Cette étape est très importante dans l’osmose inverse, sinon il faut arrêter.
En plus, il y a des garanties sur la durée de vie des membranes à condition qu’on respecte les normes, à savoir l’alimenter en eau de bonne qualité. Car le job de la membrane d’osmose inverse est d’enlever le sel pas les bactéries et autres détritus.

S’il y a un problème, il faut chercher du côté de la pollution et c’est cas par cas. Notre travail est de faire du consulting, mais personne ne nous a contactés pour ce problème. Concernant la question d’entretien de la station, une personne comme vous ou moi doit le savoir, car s’il est fait régulièrement et selon les normes et s’il n’y a pas de problème au niveau du site, cette action doit passer inaperçue. Si ce sont arrête la station, cela veut dire qu’il y a un problème énorme. Si c’est des arrêts de 4 à 5 jours cela doit être un problème de détérioration des pompes mais cela ne justifie pas un arrêt long car il doit toujours y avoir des pompes stand-by, de remplacement immédiat. A mon avis c’est un problème de qualité d’eau et le prétraitement est mal fait.

Un dernier mot sur le choix du site d’implantation d’une SDEM, est-ce un point important dans l’étude ?
Bien sûr, c’est déterminant. A Fouka, il me semble que c’est un bon site, mais je ne peux pas me prononcer en tant que scientifique, car j’ai juste fait une visite touristique de la station de dessalement.
Par contre, il y a pire, ailleurs en Algérie. Comme c’est le cas à Alger où la station est implantée près d’un port. C’est anormal, même si la technologie existe, je sais que l’eau n’est pas très propre dans cette zone ; il y a des courants marins et c’est surtout à proximité d’un grand port.
J’ai visité des stations installées près des ports, mais celles-ci sont destinées à des industriels qui ont les moyens, avec des étapes supplémentaires de traitement et qui peuvent dépenser beaucoup pour dépolluer l’eau utilisée. Eux, ils sont toujours gagnants quelles que soient leurs dépenses, mais une station destinée à l’eau potable, il est permis de se poser des questions sur le choix du site.
Pour conclure, je dois dire que le choix du site est très important sur plusieurs volets, à savoir technique, touristique et environnemental, mais il faut reconnaître qu’il y a souvent des contraintes pour les décideurs qui ne trouvent pas de terrain adéquat. Soit ces derniers sont privés, soit des contraintes liées à la technologie utilisée mais si on avait le choix, on choisirait le terrain le plus intéressant au niveau technique, c’est-à-dire là où il y a une qualité d’eau irréprochable. D’où notre travail d’experts qui consiste en une multitude de prélèvements (hiver, été) en plusieurs endroits différents puis, on passe à l’étape de tests sûrs, avant de trancher. Généralement, on installe une petite unité pour faire les essais pendant quelques mois pour ne pas avoir de surprises et s’ils sont concluants, on y va. Je ne sais pas si cela se fait chez nous. Ça c’est le rôle, bien sûr, des bureaux d’études qui doivent être bien choisis car leur expertise est primordiale.


bon à savoir

Noreddine Ghaffour a fait ses études universitaires à Boumerdès, puis à Montpelier, en France, où il s’est spécialisé dans les questions de l’eau. Parti du pays en 1990, Noreddine Ghaffour est considéré comme un spécialiste dans les questions de SDEM. Professeur à l’Université internationale King Abdullah, spécialisée dans les sciences et les technologies d’Arabie Saoudite depuis 2010. Le centre de recherche dans lequel il exerce est dédié aux traitements des eaux et de dessalement de l’eau de mer et des eaux saumâtres.
Lors du colloque de Bou Ismaïl, il a présenté les nouvelles techniques de gestion des SDEM pour réduire les coûts exorbitants en matière de consommation énergétique.