Notre attention, en présence du programme d’ouverture du Festival, fut retenue d’emblée par «Hamada», qui dresse le portrait d’un groupe de jeunes Sahraouis, vivant dans un camp de réfugiés et qui rêve d’un hypothétique avenir en-dehors du camp… Ce documentaire d’une heure 29’ était parlant en arabe et sous-titré. Le fait est rare de voir «la question sahraouie» évoquée dans le cinéma européen. De fil en aiguille, nous avons pu remonter la trace du réalisateur Eloy Dominguez Serén. Et entrer en contact avec lui en Allemagne où il se trouvait.
Ci-contre, l’entretien réalisé à distance avec lui en espagnol et en français, grâce aux bons soins d’une enseignante d’espagnol à la retraite, Mme Françoise Bosc. Qu’elle soit, ici, remerciée.

Reporters : De prime abord, pourriez-vous nous raconter votre parcours dans le monde du cinéma. Pourquoi le cinéma, la réalisation ?
Eloy Dominguez Seren : C’est une histoire longue et complexe, mais on peut la résumer ainsi. Au départ, j’ai étudié l’architecture, mais c’était un sujet qui ne m’intéressait pas tellement au point que j’y consacrerais ma vie. A un moment décisif et existentiel, j’ai découvert au cinéma une motivation et une inspiration que je n’avais jamais expérimentées auparavant et j’ai décidé de tout miser sur cet art. Cela a été la meilleure décision de ma vie.

Par quelle étape êtes-vous passé ?
Avant de me consacrer professionnellement au cinéma, j’ai fait beaucoup de choses. J’ai été immigré en Suède et j’y ai travaillé dans la construction, en tant que serveur, dans un hôtel, pour nettoyer la neige… De cette expérience est né un journal filmé qui était mon premier film. Suite au succès de ce premier film, j’ai pu commencer ma carrière.

«Hamada» est-ce votre premier documentaire ?
Mon premier film s’appelle «No Cow On The Ice», un journal de 2015 qui a remporté le prix du meilleur documentaire à Cinespaña en 2016. Ce film raconte mon expérience d’immigré en Scandinavie pendant près de trois ans. C’est un travail influencé par le travail de cinéastes comme Jonas Mekas, dans lequel j’ai réfléchi sur des questions telles que l’identité, la langue, l’amour, le travail, le paysage, etc.
Ce film sera projeté le jeudi 28 novembre à la Médiathèque José-Cabanis à Toulouse

Comment vous êtes-vous particulièrement intéressé aux réfugiés sahraouis ?
Le conflit du Sahara occidental est une question qui m’intéresse depuis mon adolescence. Je me souviens que notre professeur d’histoire avait traité la question sur la pointe des pieds, mais la question était restée gravée dans ma mémoire. Les informations que nous avions alors reçues à ce sujet étaient, du moins à l’institut, biaisées, inventées et souvent justificatives. Petit à petit, il m’informa de plus en plus sur l’origine et les conséquences de ce conflit, sur la responsabilité espagnole dans ce conflit et sur la situation des milliers de personnes déplacées dans des camps de réfugiés en Algérie. En 2014, quand je vivais en Suède, j’ai contacté une ONG espagnole (CEAS), qui m’a donné l’occasion d’aller dans les camps, où j’ai travaillé comme enseignant bénévole pendant plus de deux mois. Au cours de cette période, j’ai développé une relation intime et belle avec plusieurs de mes voisins, basée sur la confiance, le respect et l’intérêt mutuels. J’y retourne chaque année et j’y ai passé sept mois au total au cours des quatre dernières années.
Généralement, le regard européen s’intéresse avant tout à la «magie» du désert.

Vous, vous avez choisi surtout la condition humaine. Vous montrez le côté tragique, mais aussi le rêve que portent ces jeunes Sahraouis qui veulent repousser les frontières. Mais comment faire quand on reste sous bonne garde ? Vous avez tourné votre film en arabe. Est-ce un choix ou une contrainte ?
La première fois que je suis allé là-bas, je l’ai fait en tant qu’enseignant et je n’avais pas l’intention de filmer. Bien au contraire, mon travail consistait à aider les garçons et les filles sahraouis à filmer leurs propres histoires. C’était un travail fascinant et très enrichissant, car la plupart d’entre eux n’avaient jamais touché à un appareil photo auparavant. C’était merveilleux de voir comment ils ont développé leur propre langage cinématographique, sans préjugés et sans beaucoup des conventions audiovisuelles considérées comme acquises dans le monde occidental. C’était une question de coexistence, de respect et de confiance. Nous avons passé plusieurs mois ensemble à tout faire ensemble. Le film n’était qu’une petite partie d’un processus vital beaucoup plus vaste. Un jour, nous avons aidé un voisin à reconstruire sa maison, un autre jour, nous avons improvisé de petites bêtises comme électriciens, un autre où nous avons essayé d’aider à la distribution de médicaments… Nous étions voisins, amis, collègues et confidents. Je crois que la confiance que nous développons tout au long de ce temps se reflète d’une manière ou d’une autre dans le film. La dynamique était toujours la même. Les jours où aucun d’entre nous n’avait rien de plus important à faire, je leur ai demandé s’ils voulaient enregistrer et, le cas échéant, ce qu’ils voulaient enregistrer. Ils ont toujours proposé les situations et improvisé les dialogues. Il s’agissait de leur faire pleinement confiance et de passer du temps ensemble, en observant leurs relations, en écoutant ce qu’ils avaient à dire.

Quel accueil a reçu votre film en Espagne et en Europe ? Les Maghrébins (Tunisiens, Marocains, Algériens et Mauritaniens) ont-ils pu voir votre film ?
Heureusement, le film a fait une excellente tournée en Europe et en Amérique latine, où il a été présenté dans de nombreux festivals, cinémas et même à la télévision. En Afrique, cependant, il n’a été montré qu’en Egypte et en Afrique du Sud. J’ai eu l’occasion de parler à des personnes d’Algérie et de Mauritanie qui ont vu le film en France et leurs réactions ont été très positives et émotionnelles. Et, bien sûr, les Sahraouis, qui considèrent ce film comme un grand pas en avant grâce à l’énorme diffusion qu’il a eue. En ce qui concerne le public marocain, j’avoue qu’il est très difficile de le convaincre d’approcher un film sur ce sujet, bien qu’il y ait eu des cas en Espagne dans lesquels nous avons eu des débats très intéressants. Il est très important de construire des ponts de dialogue entre les deux communautés, les Sahraouis et les Marocains, et ce film tente de faire connaître les rêves, les désirs et les frustrations d’adolescents qui ont sûrement des inquiétudes très similaires à celles de leurs voisins maghrébins.

Quels sont vos projets dans l’immédiat, toujours dans le documentaire ou vers le film de fiction ? Et un dernier mot…
En ce moment, je suis à une période très active dans ma carrière. J’adore le cinéma documentaire et je suis sûr de continuer à travailler dans ce langage, mais je travaille actuellement sur trois projets de fiction : deux courts métrages en Galice et un long métrage en Norvège.

Palmarès de la 24e édition du Festival Cinespaña
Violette d’or du Meilleur film
Entre dos aguas d’Isaki Lacuesta
Prix du Meilleur nouveau cinéaste
Marta Lallana et Ivet Castelo pour Ojos Negros zvec la collaboration de Iván Alarcón et Sandra García
Mention spéciale
Juan Rodrigáñez pour Derechos del hombre

Prix du Meilleur documentaire
Mudar la piel de Cristóbal Fernández et Ana Schulz
Mention spéciale
La Máscara de cristal de Ignacio Guarderas Merlo
Prix du Meilleur réalisateur
Carlos Marqués-Marcet pour Els dies que vindran
Prix du Meilleur scénario
Jonás Trueba et Itsaso Arana pour La virgen de agosto de Jonás Trueba
Prix de la Meilleure interprétation audio
María Rodriguez Soto et David Verdaguer pour Els dies que vindran de Carlos Marqués-Marcet
Prix de la Meilleure interprétation féminine
Itsaso Arana pour La virgen de agosto de Jonás Trueba
Prix de la Meilleure musique
Eusebio Mayalde et Pablo Crespo pour Zaniki de Gabriel Velázquez
Prix de la Meilleure photographie
Diego Dussuel pour Entre dos aguas d’Isaki Lacuesta
Mention Spéciale du jury longs-métrages fiction
Les Perseides d’Alberto Dexeus et Ànnia Gabarró
Prix du Public
Diecisiete de Daniel Sánchez Arévalo