L’Orient, ses histoires, son Histoire ! Pour les visiter et les revisiter, car, quoi qu’on en en dise, l’histoire se répète souvent dans cette partie éruptive du monde, un des meilleurs historiens français du moment et un des spécialistes attentifs aux convulsions politiques et géopolitiques du Machreq, le professeur au collège de France Henry Laurens.

Par Leïla Zaimi et Halim Midouni
Après deux conférences à Annaba et Batna, le professeur Laurens était avant-hier à l’Institut français d’Alger pour une conférence sur « les crises d’Orient», une intervention académique sur un sujet qu’il explore depuis de longues années dans le cadre universellement reconnu et salué de son travail d’historien et sur lequel il est récemment revenu à l’occasion de la sortie en 2017 chez l’éditeur parisien Fayard d’un nouveau livre qui porte le même nom- « Crises d’Orient ».
C’est d’ailleurs la synthèse de cet ouvrage en deux volumes que M. Laurens a pratiquement présenté au public très nombreux de l’IFA, un effort auquel il a ajouté des appréciations formulées à la lumière de ce qui se passe actuellement en Syrie et des réponses que les questions de ceux qui sont venus l’écouter ont suscitées. Un long voyage rétrospectif, donc, qui nous a fait remonter au XIXème siècle où le Moyen-Orient était ottoman avant que la « Porte sublime » ne cède sous l’emprise croissante des empires européens qui allaient y prendre place pour le même rôle : faire de cette région clé dite du monde arabe un terrain d’enjeux et d’affrontements de puissances étrangères.
Le récit qu’en a fait Henry Laurens est celui d’un « jeu permanent d’ingérences et d’implications » de ces puissances – la Grande Bretagne, la France puis les Etats-Unis à partir XXème siècle- avec l’imputation d’acteurs locaux et régionaux. Sa mise à jour donnerait aujourd’hui comme exemple fulgurant le cas syrien et le nombre d’intervenants qu’il met en scène depuis l’ébranlement du régime sanguinaire des Assad et de l’actuel représentant de cette « dynastie » qui contrôle le « Cham » depuis 1969, le président Bachar : un terrain où l’on retrouve, outre les Syriens de différentes obédiences politiques et groupes ethniques, des Russes, des Iraniens, des Américains, le hezbollah libanais, etc. Au milieu, une question à l’impossible réponse : qui y fait quoi au juste et comment cela finira-t-il ? C’est que la « question d’Orient » n’en est pas qu’une mais plusieurs. Et que c’est un kaléidoscope comme on en voit nulle part et qui fera dire au conférencier, avant-hier, une phrase terrible : comme hier, comme avant, « au Moyen-Orient on fait la guerre ou les guerres pour les autres ». Un constat puisé dans l’histoire mais également – et de manière surprenante- dans le temps présent avec pour protagoniste tragique les Kurdes du Rojava, trahi par les Américains pour lesquels ils ont pris les armes contre Daech et pour un positionnement face à Moscou et Téhéran que la Maison Blanche de Donald Trump ne juge plus d’intérêt stratégique….
« Il n’y pas de questions d’Orient, mais que des questions occidentales », ajoutera de manière tout aussi terrible Henry Laurens dans un rappel que le Machreq est, de phase en phase, d’époque en époque, depuis la fin de la domination ottomane, le terrain des ambitions de puissance et d’intérêts étrangers.
« Au début des années, 1800, les ottoman se sont alliées avec les français, et puis avec les anglais pour affronter le danger des russes », rappellera-t-il dans un assourdissant écho à ce qui se déroule aujourd’hui dans cette malheureuse Syrie dont l’actualité tragique renvoie à une autre réalité, historique aussi : l’incapacité des « Orientaux » et des « Arabes » en général à résoudre par eux-mêmes leurs problèmes. Leur défi, également et sans cesse posé, est de se débarrasser des dictatures tout en préservant « l’indépendance nationale » dont elles continuent à avoir le monopole.