Le think tank Nabni a appelé hier à accélérer le processus de transition amorcé depuis le 22 février, à la faveur de l’émergence du Hirak sur la scène politique, ainsi qu’à la mise en place d’un «débat national» autour d’une «plateforme de changements fondamentaux» pour «mettre fin au système autoritaire et réaliser la promesse démocratique».

L’initiative de Nabni intervient après des mois des discussions et de rencontres organisées par les membres du collectif avec le concours d’acteurs de différents horizons politiques, économiques, syndicaux, culturels et associatifs. Elle a pour sens critique de rappeler que les appels au changement lancés par ces acteurs et les groupes auxquels ils appartiennent ou ils s’identifient sont restés à caractère générique – se limitant souvent à la revendication de voir partir des responsables actuels au sein de l’Etat et du gouvernement, ceux en relation avec la «bande» – alors que la demande populaire vise un changement radical et la fin du système actuel.
Et comme dire n’est pas faire, Nabni bouscule le confort intellectuel qui semble s’être installé dans les milieux politiques demandeurs de rupture, depuis les huit mois de contestation sans précédent que connait l’Algérie. Il leur propose ainsi qu’à l’opinion nationale l’élaboration à l’issue d’un débat public d’une « plateforme » de « cinquante changements et contre-pouvoirs nécessaires».
Il s’agit, affirment Mebrouk Aib et Abdelkrim Boudraâ, deux membres dirigeants du collectif lors d’une déclaration d’annonce de l’initiative, hier à Alger au siège de l’agence interface Médias, d’œuvrer pacifiquement, par les idées et les actions qu’il s’agit de défendre sur le terrain, à « démanteler les fondements du Système » et d’«ancrer la démocratie et ne plus retourner à l’avant-22 février ».
Il est question de « définir un cap et montrer ou on veut aller, pas uniquement pour déterminer quelles seraient les étapes d’une transition mais surtout vers quel Etat démocratique et de droit- réclamé chaque vendredi depuis le 22 février- veut-on aller ?», ajoutera M. Aib en rappelant la conviction de Nabni selon laquelle : « ce n’est pas une élection présidentielle ou une nouvelle Constitution qui vont régler le problème ». Ce n’est pas seulement l’appel au changement qui suffira mais les moyens de le créer et de le concrétisera, peut-on résumer de ce qu’il a encore dit et dont la synthèse est comprise dans sa déclaration que les Algériens « ont eu par le passé des Constitutions plus ou moins démocratiques et ça n’a pas pour autant changé la nature du système, ni ses pratiques ni toutes les dérives autocratiques». Selon Mebrouk Aib, sans la présence d’un contre-pouvoir qui vienne (…) y compris des citoyens et de la société civile et politique, les dérives seront inévitables ».
Par changement, il faut comprendre, a expliqué le conférencier de Nabni, les voies politiques, juridiques et institutionnelles par lesquelles il est possible de « mettre fin au système actuel » et « priver les hommes de pouvoir des mécanismes dont ils ont le monopole pour assurer un contrôle total, autoritaire et incontesté sur tous les leviers de la vie économique, sociale et politique du pays».

Que faire ? Et comment ?
Il s’agit à travers les 50 changements que propose le think tank d’aller après un débat citoyen couronné de nouvelles propositions autres que celles que le collectif propose vers un dispositif (plateforme) permettant la « garantie des libertés individuelles et collectives, les libertés de la presse, d’associations, de réunions et d’activité politique des partis politiques et du mouvement associatif ». En somme, aller vers un jeu politique et institutionnel conforme aux standards de la démocratie où la représentation parlementaire ne serait plus une caricature ni une caisse de résonnance du pouvoir dominant.
Ainsi, parmi les changements proposés, il y a la nécessité selon le think tank de « soumettre le pouvoir de la nomination de l’Exécutif au contrôle et à l’approbation du Parlement ou d’autres contre-pouvoirs élus ou représentatifs des citoyens ». Il est question aussi d’avoir « une justice indépendante » et qui fonctionne comme un « contre-pouvoir »
réel ; d’avoir « la liberté d’évaluer les politiques publiques de façon « autonome et indépendante », et de réduire l’opacité dans les dépenses et politiques publiques en consacrant le droit à l’information publique pour les citoyens et les associations ».
Dans le document rendu public sur le site de Nabni.org, le think tank précise qu’il s’agit d’agir sur les « trois piliers fondamentaux du régime autoritaire :

  1. Le « Pouvoir de nomination sans contrôle ni redevabilité » qui « crée ce réseau d’allégeances et de loyautés au régime qui priment sur la mission de service public ». « Les démocraties exemplaires, explique-t-il, limitent et contrôlent fortement le pouvoir de nomination de l’Exécutif, par exemple en les soumettant à l’approbation des représentants du peuple (démocratiquement élus).
  2. La « Répression des libertés » par « toutes les règles liberticides, écrites et non écrites : que ce soit les libertés individuelles, la liberté de s’organiser en associations ou en partis politiques, la liberté syndicale, la liberté de la presse, la liberté de manifester pacifiquement, les libertés économiques, ou la liberté de s’exprimer ou de contester les décisions publiques… ».
  3. L’« Opacité », c’est-à-dire « l’absence de transparence et de droits d’accès à l’information publique permet l’impunité, l’arbitraire et l’absence de redevabilité » ou encore «la transparence sur les actions des pouvoirs publics, sur les processus de décision, sur les finances publiques et la distribution de la rente, qui mettra la lumière sur les dérives du Pouvoir».
    La tâche est ardue et « prendra du temps » en raison de l’ancienneté des réflexes et des mentalités et des jeux d’intérêts personnels et collectifs qui ont concouru à la force du système autoritaire, on le devine, mais elle est nécessaire. A cette fin, Nabni, ainsi que l’a annoncé Abdelkrim Boudraâ, ira prochainement vers la publication hebdomadaire de documents et de contributions «qui expliqueront et détailleront les mesures proposées, afin de contribuer à ce qu’émerge une vision consensuelle sur les objectifs de la transition démocratique que les citoyens appellent pacifiquement de leurs vœux ». Pour ce faire, Nabni insiste sur deux exigences : «la nécessité de préserver le caractère pacifique de la contestation populaire» et «ne pas ébranler la stabilité de l’Etat », deux assurances aussi pour que l’objectif du départ du système ne se limite pas à celui des «responsables du régime actuel », mais vise «surtout le démantèlement des cinquante fondements clés du système patrimonial et prédateur… jusqu’à ce que Yetnahaw gaâ ».