Derniers feux de Cinespana en ce dimanche 13 octobre 2019. Dans la cour de la Cinémathèque, jusque-là cœur battant de l’événement, sous un beau soleil d’automne toulousain, les derniers fidèles se disent au revoir. Les derniers cinéphiles, bénévoles de l’encadrement, s’attardent comme s’ils tentaient de retarder la fin d’une séquence magique que résume désormais le mot de passe : Cinespana.

Sur le plan de l’intendance, c’est l’opération démontage. On replie la grande tente qui a accueilli les agapes et les débats intimes post-projection. Dimanche, la cloche de la cathédrale voisine tinte au vent d’autan. Merci aux cohortes de bénévoles dévoués, les petites mains qui participent à rendre possible le plus important rendez-vous du cinéma espagnol dans le sud-ouest de l’hexagone français. C’est qu’à Toulouse on est entre amis de longue mémoire. Mémoire héroïque et mémoire tragique des années trente, à l’occupation et à la Résistance. Tentons de faire un premier tour de cette 24e édition, tout en sachant que si les mots manqueront, nul doute que les images abonderont. Selon les propres termes des co-directeurs du Festival, Alba Paz et Loc Diaz Ronda, cette 24e édition – tout s’insérant dans la ligne éditoriale initiée en 2017- a pour ambition de faire découvrir «la richesse créative du cinéma espagnol» dont les auteurs ont accédé ces dernières années à la reconnaissance internationale.

MEMOIRE HEROIQUE, MEMOIRE TRAGIQUE
D’où, sans doute, la volonté d’offrir aux spectateurs l’exploration des «territoires du cinéma le plus bouillonnant» avec la section «Compétition Nouveaux cinéastes». Le cinéma d’animation est aussi à l’honneur avec un focus spécifique. Une place singulière est dédiée à «l’esprit de la IIe République au cinéma (avec notamment un hommage à un pionnier du cinéma expérimental, José Val del Omar). Pour ce faire, on aura droit à des conférences universitaires sur les deux exils, mémoire des années 1939-1975. Le responsable de la programmation de la Cinémathèque de Toulouse en tandem avec Loïc Diaz-Ronda ont introduit cette problématique. Comment en serait-il autrement quand on sait que l’actuel foyer de la Cinémathèque de Toulouse abrita le siège du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) et le 71, rue du Taur, l’actuel siège de la «Cave-poésie» abrita, pour sa part, l’Union générale des travailleurs en exil. La question est ainsi posée : que doit-on ainsi commémorer, s’interrogent Franck Lubet et Loïc Diaz-Ronda ? Une défaite ? La programmation proposée brille par la volonté de renouer avec l’esprit de la République espagnole de 36-39 et l’ensemble de ses idéaux progressistes – par-delà les obédiences politico-idéologiques. Les spectateurs ont apprécié la riche offre cinématographique préparée conjointement par les Cinémathèques d’Espagne et de Catalogne. Jusqu’au dernier jour de l’édition, la fréquentation fut dense. Voilà pour l’arrière-plan historique de la 24e édition de Cinespana.
A signaler, la résurrection du film «Les deux mémoires» (1972) de Jorge Semprün, longtemps invisible ou J. Sumprün recueillait les témoignages de protagonistes des deux camps de la guerre civile. «No passaran», plus récemment, 2003, de Henri-François Imbert, s’emploie à compléter une série de cartes postales de la Retirada. Avec autant d’interrogations sur la question de la mémoire, sans oublier «Viva la muerte» de Fernando Arrabal, «une des plus flamboyantes entreprises d’auto-exorcisme du cinéma de l’exil espagnol (interdit aux moins de 12 ans à sa sortie). Et, bien entendu, l’incontournable sorcier du cinéma espagnol, Luis Bunuel, avec «Simon du désert», conçu avec Dali et Garcia Lorca…
Ici même, dans ces colonnes, nous l’avions déjà écrit : L’Espagne a, à nous Algériens, quelque chose à dire.
Coïncidence, télescopage des mémoires, c’est la réalisatrice Dominique Cabrera qui a présidé le Jury Longs-Métrages qui décerne la Violette d’Or du meilleur film, doté par la Mairie de Toulouse (6 000 euros). Née en Algérie, Dominique Cabrera y est retournée à l’âge de 34 ans pour réaliser son premier film documentaire, «Rester là-bas», sur des pieds-noirs qui ont fait le choix de devenir Algériens… Dominique Cabrera enseigne à Harvard, à la Fémis et à la Sorbonne. Dans le registre des «correspondances algériennes» à Toulouse, au cinéma «L’ABC» passait le film attendu de Mounia Meddour, à l’initiative de l’Association des Amis d’Averroès de Toulouse. Ce film attendu avait été révélé au dernier Festival de Cannes. La salle de l’ABC fut le lieu de retrouvailles entre Algériens. Elle était bondée et avait de la peine à contenir le public nombreux et curieux. Ce public n’a pas été avare de commentaires élogieux ou mitigés… Mais aucunement indifférent.