Reporters : Le projet de loi sur les hydrocarbures vient d’être adopté par le Conseil des ministres. En tant qu’expert en énergie, vous avez sans doute beaucoup de remarques à faire sur ce dossier sensible…
Tewfik Hasni : En attendant de voir le contenu intégral de ce projet, je peux d’ores et déjà dire que si l’Algérie doit réformer son secteur des hydrocarbures, c’est sans doute pour le rendre plus attractif en termes d’investissements. Or, cette opportunité n’existe pas aujourd’hui, et une nouvelle loi n’augmentera en rien l’attractivité du marché algérien dans une conjoncture de marché mondial aux perspectives plutôt pessimistes. A commencer par celles ayant trait aux cours qui se trouvent, aujourd’hui, impactés par le ralentissement de la croissance économique mondiale, et que l’Agence internationale de l’énergie prévoit en dessous des 60 dollars pour les trois années à venir. Ensuite, nous avons les prévisions d’augmentation de la production des Etats-Unis qui sont déjà devenus premier producteur mondial de brut en juillet dernier et 3e producteur de GNC. Pour atteindre ce rang, les Etats-Unis ont puisé dans le gaz de schiste, à des coûts élevés qui ont fini par épuiser les ressources financières de leurs supers majors. Ces derniers ont trop souffert sous la pression de Donald Trump à vouloir capitaliser sur le schiste pour faire exploser la production américaine. Ils n’ont finalement pas trouvé leur compte. Parmi eux, Anadarko, qui a été obligé de céder ses actifs à l’étranger.
Si je dis tout ça, c’est pour expliquer que les investisseurs américains, puisque ce sont eux les premiers concernés par la nouvelle loi sur les hydrocarbures, ne viendront pas pour se lancer dans des opérations trop coûteuses.

Il y a aussi la situation actuelle du pays qui ne se prête pas à ressortir un dossier aussi lourd…
Oui, une situation interne du pays qui rend très difficile la mise en pratique d’une nouvelle loi sur les hydrocarbures. En plus d’aller à contresens des revendications populaires en cours, elle réapparaît à deux mois de l’élection présidentielle, qui suppose l’arrivée d’un nouveau président à la tête du pays. C’est là un facteur de risque que l’investisseur étranger ne manque pas de prendre très au sérieux, sachant qu’il se retrouve sans aucune garantie sur le devenir de cette loi après l’arrivée du nouveau président. Vous dites qu’une nouvelle loi ne serait pas opportune, alors que pour soutenir son projet, le gouvernement rappelle constamment qu’elle devient plus qu’impérative face à une consommation locale en forte progression…
C’est un argumentaire plutôt léger. C’est une loi qui va engager l’avenir énergétique du pays, il faut arrêter de laisser ce type de dossier à l’Exécutif.

Quelle serait donc la solution pour faire augmenter les capacités de production du pays ?
Il ne s’agit pas de faire augmenter ces capacités en continuant à focaliser sur le sous-sol. La solution consiste à dégager un nouveau modèle de consommation énergétique, puis mettre en place une nouvelle stratégie d’exploitation et de développement. Pour cela, l’Algérie jouit d’un potentiel en soleil que de nombreux pays peuvent lui envier. La production de l’énergie solaire coûte beaucoup moins cher que l’électricité à partir du gaz à laquelle recourt aujourd’hui Sonelgaz. Cette entreprise doit faire baisser ses coûts de production, d’autant qu’elle aussi profite d’un prix de gaz subventionné. Pour sa part, Sonatrach doit retourner à ses propres gisements et essayer de les rendre plus productifs.