Les autorités irakiennes, sous la pression conjuguée de la rue et de forces politiques et religieuses, ont multiplié samedi les créations de commissions pour enquêter sur la mort d’une centaine de personnes, en grande majorité des manifestants abattus par balle.

C’est la peur qui domine aujourd’hui dans les rues de Bagdad. La plupart des manifestants ont quitté le chemin de la contestation, non pas par satisfaction des dernières mesures annoncées par le gouvernement, mais par crainte de représailles. Ces protestataires redoutent particulièrement d’être tués dans les manifestations devenues extrêmement violentes, mais aussi aujourd’hui d’être assassinés, comme cet activiste dont tout le monde parle ici, abattu en pleine rue vendredi dernier par des hommes armés, à l’est de la ville. D’ailleurs, du 1er au 6 octobre, au moins 108 personnes ont été tuées et plus de 6.000 blessées à Bagdad et dans le sud du pays, selon la Commission gouvernementale des droits humains. L’écrasante majorité sont des protestataires qui réclamaient des emplois et des services publics et ont été touchés par des balles, tirées selon les autorités par des «tireurs non identifiés». Pour les défenseurs des droits humains et de plus en plus d’Irakiens qui parviennent à s’exprimer sur les réseaux sociaux, en contournant la coupure d’Internet via des canaux ou depuis l’étranger–, les forces de l’ordre sont responsables de ces morts: soit elles ont tiré, soit elles n’ont pas su protéger les manifestants des tirs de snipers infiltrés. Jusqu’ici les autorités n’ont admis leur responsabilité que pour deux cas: une nuit de chaos dans un bastion chiite de Bagdad, pour laquelle l’armée a dit avoir fait un «usage excessif» de la force et la mort d’un manifestant tué par un policier antiémeutes à Babylone, au sud de Bagdad. Mais dans la nuit de vendredi à samedi, elles ont ordonné la création de deux nouvelles commissions d’enquête. L’une, dirigée par le commandement militaire irakien, doit faire la lumière sur les morts, les blessés, les attaques contre des bâtiments publics et les descentes d’hommes armés non identifiés contre des médias. L’autre, composée de représentants des forces armées, du Parlement, de la Commission des droits humains et de la justice, doit enquêter sur les militaires ayant eu des comportements illégaux et les présenter devant la justice. Ces créations surviennent après une tentative avortée jeudi des députés de l’Alliance de la victoire de l’ancien Premier ministre Haider al-Abadi de réunir assez de votes au Parlement pour faire convoquer l’actuel chef de gouvernement Adel Abdel Mahdi. Vendredi, lors de son sermon, le grand ayatollah Ali Sistani, plus haute autorité religieuse pour la majorité des chiites d’Irak, a également haussé le ton. La semaine précédente, au moment des manifestations et des violences, il avait dit soutenir les revendications anticorruptions des manifestants, tout en conservant sa confiance dans le gouvernement qui promettait déjà des «enquêtes exhaustives». Il a cette fois-ci directement affirmé que «le gouvernement est responsable quand, sous le regard des forces de l’ordre, des tireurs hors-la-loi visent des manifestants et les abattent ou attaquent des médias pour terroriser leurs employés». Le dignitaire irakien, qui passe pour faire et défaire les gouvernements, a donné «deux semaines» aux autorités pour annoncer les résultats des enquêtes promises. La commission chargée d’enquêter sur les militaires, précise le bureau du Premier ministre, vient «en réponse au sermon du grand ayatollah Sistani».