Le prix Nobel de littérature a été décerné, jeudi dernier, à deux écrivains de la Mitteleuropa (Europe centrale), la Polonaise Olga Tokarczuk, saluée pour son « imagination narrative », pour l’édition 2018, reportée d’un an, et pour 2019, à l’Autrichien Peter Handke, qualifié d’«héritier de Goethe » mais dont les positions pro-serbes pendant la guerre en ex-Yougoslavie avaient suscité de violentes polémiques.

Quinzième femme seulement à recevoir le Graal des écrivains depuis sa création, en 1901, Olga Tokarczuk est récompensée pour « une imagination narrative qui, avec une passion encyclopédique, symbolise le dépassement des frontières comme forme de vie », a déclaré le secrétaire perpétuel de l’Académie suédoise, Mats Malm, à Stockholm. Olga Tokarczuk, considérée comme la plus douée des romanciers de sa génération en Pologne, emporte le lecteur dans une quête de la vérité à travers des univers polychromes, mêlant avec finesse le réel et la métaphysique. Son œuvre, qui compte une douzaine d’opus traduits dans plus de 25 langues, va d’un conte philosophique, « les Enfants verts » (2016), à un roman policier écologiste, engagé et métaphysique « Sur les ossements des morts » (2010), en passant par un roman historique de 900 pages « les Livres de Jakob » (2014).
«C’est un honneur et une source de fierté », a réagi la femme de lettres, jointe par l’AFP par téléphone alors qu’elle voyageait en voiture à travers l’Allemagne, où elle doit rencontrer des lecteurs dans la soirée à Bielefeld.

Une mystique en quête de vérité
Cette romancière, extrêmement plébiscitée en Pologne et à l’international, a déjà été plusieurs fois primée, dont notamment le plus prestigieux prix littéraire polonais, le prix Nike et le prix international Man-Booker. Fille d’enseignants de l’Ouest de la Pologne, elle a suivi des études de psychologie clinique à l’université de Varsovie, s’est particulièrement intéressée à Karl Jung, et a longtemps exercé en tant que psychothérapeute. Elle est engagée sur plusieurs fronts, comme la politique, l’environnement ou la cause animale. En 1998, sur la chaîne radio française « France Culture », un « Panorama » était consacré à son troisième livre, « Dieu, le Temps, les Hommes et les Anges ». Parmi les invités de cette émission, Sonia Bobowicz, son éditrice, revenait sur les débuts de l’écrivaine : « Elle s’est imposée dès son premier livre en Pologne. ( …) C’est vraiment un talent authentique, inespéré et très universel.»
En effet, tel que le soulignent les critiques littéraires dans son univers poétique, la romancière polonaise mêle le rationnel à l’irrationnel. Son monde est en mouvement perpétuel, sans point fixe, avec des personnages dont les biographies et les caractères s’entremêlent et, à la manière d’un puzzle géant, créent un splendide tableau d’ensemble. Le tout décrit dans un langage à la fois riche, précis et poétique, attentif aux détails. «Olga est une mystique à la recherche perpétuelle de la vérité, vérité qu’on peut atteindre uniquement en mouvement, en transgressant les frontières. Toutes les formes, institutions et langues figées, c’est la mort », explique à l’AFP, une de ses amies, Kinga Dunin, elle aussi écrivaine et critique littéraire. La romancière polonaise est aussi co-auteure du scénario du film « Spoor » réalisé par Agnieszka Holland et inspiré de son roman « Sur les ossements des morts ». Entre polar écologiste et conte philosophique, le film sorti en février 2017 a remporté le prix Alfred-Bauer à la Berlinale, la même année, et a représenté la Pologne dans la course à l’Oscar du meilleur film étranger. Engagée politiquement à gauche, écologiste et végétarienne, l’écrivaine, la tête toujours couverte de dreadlocks, n’hésite pas à critiquer la politique de l’actuel gouvernement polonais, conservateur et nationaliste. Elle « pense maintenant à la Pologne et aux Polonais, qui vivent des moments difficiles, qui ont devant eux des élections dimanche, décisives pour la forme que prendra la démocratie, voire carrément pour la survie de la démocratie ».

L’« héritier de Goethe » au cœur des polémiques
Par ailleurs, Olga Tokarczuk a aussitôt félicité Peter Handke. «Je suis contente que Peter Handke, que j’apprécie particulièrement, ait reçu ce prix en même temps que moi », a-t-elle confié par téléphone au quotidien polonais 
Gazeta Wyborcza. «C’est formidable que l’Académie suédoise ait apprécié la littérature d’Europe centrale. Je suis contente qu’on tienne encore le coup». Auteur, lui aussi très engagé, Peter Handke, 76 ans, qui a publié plus de 80 ouvrages, est un des écrivains de langue allemande les plus lus dans le monde. «Héritier de Goethe» pour les académiciens suédois, Peter Handke est distingué pour une oeuvre qui, «forte d’ingénuité linguistique, a exploré la périphérie et la singularité de l’expérience humaine». Il publie son premier roman «les Frelons», en 1966, avant d’accéder à la notoriété avec «l’Angoisse du gardien de but au moment du penalty», en 1970, puis «le Malheur indifférent» (1972), bouleversant requiem dédié à sa mère. L’écrivain, qui vit près de Paris, s’est dit jeudi «étonné» par cette récompense, une décision qu’il a qualifiée de «très courageuse, après toutes les querelles suscitées par son œuvre», rapporte l’AFP. Des voix se sont aussitôt élevées, en Bosnie et au Kosovo, pour dénoncer l’attribution du Nobel de littérature à celui qui y est vu comme un admirateur de l’ex-président serbe Slobodan Milosevic et un « négationniste » des crimes durant les guerres dans l’ex-Yougoslavie.
Pour rappel, l’Académie des Nobels avait implosé, après la publication en novembre 2017, en plein mouvement îMeToo, des témoignages de 18 femmes (autant que d’académiciens) accusant de harcèlement, d’agression sexuelle et de viol un Français, Jean-Claude Arnault. Privée du quorum de membres siégeant requis pour désigner un lauréat après une cascade de démissions, l’Académie avait dû reporter d’un an l’édition 2018. Ouverte par les prix scientifiques, la saison Nobel s’est poursuivie, hier, à Oslo avec le Nobel de la paix pour s’achever lundi avec celui d’économie.