Près d’une vingtaine de bédéistes algériens, cubains, belges
et russes sont présents dans le troisième album de « Kronikas, l’Inventaire imaginaire », publié en Algérie aux éditions Dalimen et présenté dans un stand spécial en présence d’une partie des auteurs, au 12e Festival international de la bande dessinée d’Alger (Fibda) qui s’est déroulé du 1er au 5 octobre courant sur l’esplanade Ryadh El Feth.

«Kronikas, l’Inventaire imaginaire» met ainsi en valeur le patrimoine matériel et immatériel des villes d’Alger, Bruxelles, La Havane et Moscou, où chaque artiste bédéiste parle de sa ville d’une manière fictionnelle ou réelle et où le patrimoine est conjugué aux multiples créativités. Parmi les lieux mis en relief dans ce troisième album, qui permet de voyager dans les différentes capitales, il y a Flagey, mythique place du centre de Bruxelles, inspirant à la bédéiste Nausicaa Gournay le parfait décor pour raconter une histoire d’amour naissante. L’illustratrice française, installée à Bruxelles depuis plusieurs années, nous explique que «la place Flagey est une place assez connue à Bruxelles, assez centrale, où il y a notamment une friterie célèbre. Ce qui fait que beaucoup de gens vont à cette place pour manger, boire un verre et s’amuser». Elle poursuit que «c’est vraiment un centre très animé et qui est assez intéressant. En plus, juste à côté, il y a des étangs, un cadre naturel assez bucolique et joli. Mon histoire est sur des amis qui se rencontrent au fil des quatre saisons durant la même année. Au départ, ce sont juste des amis et au fur et à mesure, ils tombent amoureux dans ce cadre qui invite au romantisme».
Investir le patrimoine par l’intime
A propos de cette expérience dans « Kronikas », elle nous souligne qu’au début, le fait d’avoir un thème imposé était assez difficile, car elle croyait que le mot patrimoine en lui-même fait assez peur, « on a forcément l’impression d’avoir à faire à quelque chose d’assez architectural, de lourd et d’historique ». Elle enchaîne, en précisant qu’« en fait, le projet ne tourne pas autour du rapport didactique d’un lieu dans la ville, mais plutôt, autour du rapport personnel que chaque auteur entretient avec la ville qu’il dépeint. Et finalement, c’est assez subjectif et quelque chose de vraiment inspirant et intimiste. Finalement, on est assez libre de s’exprimer ». Nausicaa Gournay ajoute aussi que c’est le rédacteur en chef de Kronikas, Etienne Schréder, qui leur a expliqué que «l’idée de cet album est de vraiment faire des fictions et ne pas rester juste en surface avec des histoires qui montreraient de manière illustrative les villes, mais plutôt d’investir les endroits pour en faire quelque chose de subjectif, personnel, presque intime». Pour la première fois présente en Algérie, dans le cadre du Fibda 2019, elle nous confie que « c’est une chouette expérience avec beaucoup de rencontres, puisque j’ai pu échanger avec des bédéistes algériens, mais aussi cubains et russes et c’est vraiment assez riche en expérience humaine ».

Intrusion du symbole dans le réel
Pour sa part, la bédéiste algérienne Nawel Louerred nous explique, à propos de son histoire autour du monument de l’horloge florale, à Alger centre : « J’ai été fascinée par ce monument, commandé à Mohamed Issiakhem pour effacer la présence d’un monument colonialiste, qui existe toujours sous le monument d’Issiakhem. » Le monument colonial est un monument qui rendait hommage aux soldats français morts lors de la Seconde Guerre mondiale et Issiakhem n’a pas souhaité le détruire, alors qu’il pouvait le faire. Ainsi, « par respect au grand artiste Paul Londowski, qui est notamment l’auteur du monument « le Jésus » de Rio de Janeiro, Issiakhem l’a, en quelque sorte, enterré dans un sarcophage». Toutefois, il y a, quelques années, ce sarcophage s’est fissuré et, à un moment donné, on pouvait apercevoir le monument colonialiste. Ainsi, « c’est cette histoire de l’intrusion du symbole dans le réel, qui me semblait tellement intéressante qu’elle a titillé mon imaginaire pour l’écriture d’une histoire qui, j’espère, va plaire aux lecteurs».

Immersion merveilleuse dans La Havane
Dans le même esprit d’explorer le patrimoine des villes pour inspirer l’imaginaire, le Cubain Alexander Izquierodo Placencia a choisi le déroulement de son histoire à La Havane, où il habite. Présent au stand Kronikas, du 12e Fibda, il nous confie qu’il a choisi des lieux qu’il ne connaît pas très bien, afin d’avoir la possibilité de faire une enquête sur ces endroits et ainsi enrichir son rapport à la ville. Il participe ainsi avec l’histoire « Le retour de Matias Perez », un petit immigrant portugais du XIXe siècle, qui a ouvert avec succès une manufacture de marquises et de verrières à La Havane. Mais surtout un grand passionné d’aéronautique qui disparaît un jour, lors d’un voyage en montgolfière. Le fantastique s’invite au cœur de La Havane, avec le retour de celui que l’on pensait mort et qui ressuscite avec lui toute un monde flamboyant. Notant la participation également à ce troisième numéro de Kronikas des Cubains Raúl Piad, César Luis Martinez, Reynier Bermudez, Adrián Del Pino Sehwerert, Pedro Luis Pomares et David Vélazquez.

De ville en ville, l’imaginaire voyage
Dans la présentation de ce troisième opus de Kronikas, il est souligné que parmi les artistes et les histoires que les lecteurs peuvent découvrir, citons notamment « L’archer » de Meriem Markemal, qui emmènera les lecteurs dans le Musée des Beaux-Arts d’Alger, où un Héraklès archer pointe son arme vers le Jardin d’essai du Hamma. Le patrimoine musical algérois est conté quant à lui par Nessun, qui illustre en BD l’œuvre, mais surtout la vie du célèbre chanteur de musique chaabi algérienne Amar Ezzahi, surnommé « le rossignol». Les talents de la bande dessinée russe marquent une escale dans le 3e numéro de «Kronikas», avec la participation de l’auteur alternatif de la scène moscovite et partisan de la bande dessinée animalière, Alexeï Trochine, dans «Crimsom Inspiration », où il dessine son fidèle compagnon dans le quartier Kitaï-Gorod à l’heure où les camions de nettoyage aspergent les voiries et les chaussures des passants. Pour sa part, Nikolaï Pissarev, qui participe à Kronikas pour la première fois, convie à travers son histoire intitulée « Courrier » à découvrir un florilège de héros de contes populaires russes dans les décors réels de Moscou. Le bédéiste russe Rastjapa revient dans ce numéro avec «Noble» pour évoquer la personnalité atypique de Basile le Bienheureux, lequel donne son nom à la célèbre cathédrale de la place Rouge. Officiellement, il s’agit de l’église de l’Intercession de la Vierge sur le Fossé. Mais elle est mondialement connue sous le nom que lui donnent les Moscovites, Saint-Basile. La Belgique et la ville de Bruxelles sont également à l’honneur avec Greg Shaw, nouvel auteur de « Kronikas » avec sa bande dessinée « Rendez-vous on a Sunny Sunday » à la découverte de l’atmosphère si particulière du marché aux puces de la place du Jeu de balle, dans les Marolles. Dennis Marien nous raconte, quant à lui, l’étrange découverte dans l’un des nombreux chantiers de terrassement qui creusent Bruxelles. Ainsi, certaines choses, jusqu’à ce jour, semblent immuables.