Au doute qui précède chaque marche estudiantine, depuis quelques semaines, vient de se substituer la certitude, aujourd’hui, que la procession citoyenne du mardi n’est pas du goût des décideurs de l’heure. Interdire le hirak du mardi d’abord, puis celui du vendredi ensuite, tel semble être la mission dévolue aux forces de police, à deux mois de l’échéance électorale…

Le marché à côté qui prend vie et les agents d’Edeval réalisant des aménagements floraux de la place des Martyrs n’arrivent pas à dissiper l’effet «répression» de la célébration du 5 octobre, samedi dernier, qui plane encore sur la place des Martyrs. Le dispositif policier qui l’entoure, dès la première heure de cette matinée paradoxalement printanière, ne laisse rien présager de bon. Des policiers en tenue et en civil, l’œil sur tout ce qui bouge arpentent la place dans tous les sens. Vérifications d’identité et invitations à prendre place dans le carrosse blanc, toujours stationné au même endroit, donne déjà le ton de ce que sera ce 33e mardi…
A 9 h20, la seule présence tolérée dans le périmètre de la place des Martyrs est celle des équipes du Croissant-rouge, toujours premiers sur les lieux, et les journalistes. La vieille dame qui fut à l’origine du déclenchement de la marche, il y a de cela quatre mardis, soit le fameux 17 septembre, est entouré par une escouade féminine qui procède à une sorte d’exfiltration. Un second fourgon cellulaire arrive. La pêche aux manifestants risque d’être «miraculeuse»…
Les interpellations se suivent et ne se ressemblent pas. Beaucoup de jeunes, pour certains, ils n’ont rien à voir avec ce qui se trame cette matinée. Ils se sont juste retrouvés au mauvais moment et au mauvais endroit. Et puis, il y a aussi des vieux, des grands-pères qui sont «invités» à prendre place dans l’immaculé transporteur. Il est 10h30 passées. Habituellement, la place est bondée de monde à cette heure-là. Tout semble s’acheminer vers la non-tenue de cette 33e marche, jusqu’à ce que l’inattendu se produise…
Et c’est encore une tentative d’interpellation qui tourne à la «marche». Des manifestants sortent de partout, de sous les arcades, des rues adjacentes. Ils tentent de protéger un manifestant sur le point de se faire arrêter. Ils y arrivent, mais ne peuvent empêcher l’arrestation musclée de trois étudiants dont une fille, conduite sous bonne escorte policière féminine vers le commissariat du 3e arrondissement, alors que les garçons sont acheminés vers les fourgons cellulaires.
La marche s’ébranle dans une cohue généralisée. Sans Qassaman. Les étudiants prennent la tête du cortège, alors que les «raids» policiers ne cessent de frapper le cortège, ciblant à chaque fois une personne précise, qu’il s’agisse d’un étudiant ou d’un citoyen-manifestant.
Les mots d’ordre sont emplis de colère. «H’yana touleb machi irhab !» (Nous sommes des étudiants et non terroristes). Déterminé, «La khouf la ro’ob, el charaâ melk echaâb» (ni peur, ni terreur, la rue appartient au peuple) et téméraire : «Edouna gaâ lel hebs, echaâb mahouch habès» (Emprisonnez-nous tous, nous n’arrêterons pas), mais aussi l’amer constat : «Hadi dawla oula isti’imar» (Est-ce une nation ou une colonisation ?).
Le cortège entame la rue Bab Azzoun. La valse des arrestations continue. Benyoucef Melouk, arrivé de Blida, tente de rejoindre le cortège au square Port-Saïd. Il est prié de rebrousser chemin, le cas contraire, il risquait d’être arrêté. Au même moment, le cortège est bloqué à la fin de la rue Bab Azzoun. Mustapha Benfodil, journaliste d’El Watan, est interpellé et arrêté juste parce qu’il prenait une photo à l’aide de son smartphone. Il n’est pas le seul. D’autres personnes, probablement ciblées, puisque beaucoup de témoignages évoquent des agents en civil avec des photos sur leurs smartphones de manifestants…

Bousculades, arrestations et dispersions
Le cortège ne résistera pas à la pression policière. Bousculades, arrestations et dispersions. Les manifestants s’engouffrent rue Amar El Karma et emprunte la rue Ahmed Allem, toute en escaliers, pour déboucher rue Commandant Djouadi, Marché de la Lyre, rue Patrice lumumba et rejoindre la rue Larbi Ben M’Hidi.
Toujours aussi déterminés, les étudiants sont en tête du cortège suivis par les citoyens et scandant des slogans de révolte et d’insoumission. Le «makanch el vote wellah men dirou, bedoui bensalha lazem itirou, louken bersas alina tirou wallah mana habsine» (Pas de vote, nous ne le ferons pas, Bédoui et Bensalah doivent partir, et même si vous nous tiriez dessus, nous ne nous arrêterons pas !).
Place Emir Abdelkader, un cordon de police bloque la rue à hauteur du Milk-bar. Aux alentours, beaucoup de magasins baissent rideau. Après un bref face-à-face, les étudiants et les manifestants forcent le barrage et passent. Ce qui n’empêchera pas les arrestations ciblées. Des personnes happées de l’intérieur de la manifestation. On apprend que Yani, un étudiant, membre du comité autonome de Bouzaréah, a été arrêté. Avec d’autres personnes, ils auraient été dirigés vers un commissariat de la banlieue algéroise. Entre-temps, Benfodil d’El Watan est remis en liberté.
A l’entrée de l’avenue Pasteur, c’est un autre cordon de police, infranchissable celui-ci, qui interdit aux manifestants d’aller plus loin. Manifestants et policiers se regardent pendant quelques minutes dans le blanc des yeux. Les étudiants scandent encore «H’naya touleb machi irhab» (Sommes des étudiants et non des terroristes), avant de rebrousser chemin, évitant ainsi un probable affrontement.
A un moment, par on ne sait quel mécanisme de foule, le cortège emprunte une brèche ouverte par un véhicule rue Hassina Belkacem, la première rue à droite en allant vers place Emir Abdelkader et donnant sur la rue Ben Boulaïd, la rampe surplombant Asselah Hocine. Un vrai nid de guêpes ! Peut-être la plus forte concentration de forces de police de tout le secteur. D’ailleurs, les manifestants sont violemment refoulés vers Larbi Ben M’hidi et littéralement pris en chasse.
Par on ne sait quel hasard, un fourgon cellulaire s’est retrouvé au milieu de la chaussée, ouvrant grandes ses portes pour les nombreuses personnes interpellées. Bousculades, cris, pleurs. La manif s’accroche à ses manifestants. Pour les policiers, désormais il leur faudra littéralement arracher les manifestants aux leurs. Il y a beaucoup de violence dans ces arrestations. Une vieille dame n’a pas résisté à une crise de larmes. De jeunes étudiantes la rassurent. L’une d’elle la prend dans ses bras comme pour la protéger de cette tension violente et, comme par enchantement, ce petit carré d’une grande densité humaine est devenu un havre de paix et de sérénité alors que tout autour c’est la panique, les brimades et les bousculades.
Etudiants et manifestants prennent possession de la place Emir Abdelkader. Il est midi pile. Avec la verve qu’on lui connaît, l’étudiant Tarek harangue la foule qui reprend à l’unisson son verbe acerbe et ses flèches acérées à l’endroit d’un pouvoir honni par le peuple. Les policiers se redéployent à nouveau. A midi dix, la place est évacuée avec en sus quelques interpellations dont quelques-unes ont valu malaises et évanouissements aux personnes interpellées qui, pour le coup, sont laissées à même le sol. Ce mardi, les équipes du Croissant-rouge ont eu fort à faire, en ne ménageant aucun effort. Parfois, elles sont bousculées et invectivées par certains agents, sans aucune considération pour leurs gilets distinctifs.

Femmes de tous les espoirs !
Dispersion mouvementée. Les arrestations se poursuivent. Un groupe revient sur ses pas, par le marché de la Lyre et arrive jusqu’à Bab El Oued, les Trois Horloges, en se rappelant au souvenir des victimes du 10 octobre 1988 «Bab El Oued Echouhada». Là aussi, les forces de l’ordre les attendent. L’accueil est violent. Les manifestants s’opposent aux arrestations. Des coups pleuvent. Hamid, étudiant, se souviendra longtemps de ce coup de poing, un peu comme une balle perdue, asséné par une policière… Un étudiant, Chawki, est arrêté et embarqué plus loin dans un véhicule Caddy, qui semble être venu spécialement pour lui.
Entre-temps, la place Emir Abdelkader, prise en étau, est vidée, souvent violemment, de ses manifestants. Un vieux, 70 ans passés, est littéralement traîné par quatre policiers, même quand il tombe au sol. Il mettra en émoi les présents. Une dame pleure tout son soûl à la vue de cette scène immonde ! Et cela ne pouvait pas laisser indifférents. Il est arraché des mains des policiers. La femme pleure toujours et s’inquiète pour lui. Il la rassure, haletant. Aucun lien de parenté ne les unit. Si ce n’est celui du Hirak…
Par petits groupes, les manifestants, étudiants et citoyens, se donnent le mot : rendez-vous à la fac centrale. Il est 13 h 20. Et ce sont les femmes qui ouvrent la marche et scandent les premiers mots d’ordre. La manifestation s’est «reconstruite» devant l’édifice plus que centenaire de l’université d’Alger. Gaïd Salah est interpellé : «cette année, point d’élections !». On hèle les passants et les gens assis dans les cafés : «ce qui se passe vous concerne aussi !» On appelle aussi à la libération des étudiants arrêtés cette matinée. Beaucoup, voire tous, seront libérés avant la fin de la journée, en espérant qu’aucun ne fera les frais d’une garde à vue, en prévision d’une présentation devant le juge…
Le sit-in a lieu sur les deux rives de la rue Didouche Mourad. Les policiers ont du mal à contenir la foule. Mais au bout d’un moment, ils décident de sonner la charge. Interpellations. Le fourgon cellulaire est juste-là, face à l’entrée de la fac centrale. On y emmène sans ménagement jeunes et vieux.
Un interpellé, la soixantaine, pris par quatre policiers au pas de course, s’arc-boute, s’arrête net et dit : «emmenez-moi où vous voulez, mais ne me bousculez pas comme un vulgaire malotru». Hypertendu ou diabétique, il n’ira pas plus loin. Un malaise vagal le fera fléchir au milieu de la chaussée. Ce qui lui épargnera sûrement une interpellation, mais fera planer de sérieux risques sur sa santé. Il est pris en charge par les sapeurs-pompiers.
Une jeune étudiante s’est vue confisquer son portable par un policier qui s’apprêtait à la faire monter dans le fourgon cellulaire. Des femmes d’un certain âge, dont l’une en particulier qui y a mis tout son cœur et sa hargne, réussissent à la soutirer de là et même à récupérer son portable ! En contre-bas, des manifestants s’opposent à une interpellation et quand certains d’entre eux veulent s’en prendre à un policier, ce sont d’autres manifestants qui lui servent de bouclier et l’extirpent de ce bourbier. Un vieux qui regardait la scène s’exclame : «n’est-il pas merveilleux ce peuple ? Pas un gramme de haine !» C’est cela l’esprit «silmiya».
La jeune fille qui a retrouvé son portable et sa liberté ne cesse de couvrir de baisers la tête de sa sauveuse qui a l’âge de sa mère. A défaut de disperser le Hirak citoyen-étudiant, ils en ont fait une grande famille…