Reporters : Issu d’une lignée de pêcheurs de Bou Haroun, j’imagine, Kabèche Salah, que vous connaissez bien la zone marine de la wilaya où vous exercez comme armateur et présidez la Chambre de pêche de la wilaya ?
Kabèche Salah : Oh oui ! On peut dire que je connais bien la région en tant que professionnel et je peux vous décrire la situation des fonds marins de Bou Haroun jusqu’à Damous et même au-delà. Je peux vous dire les yeux fermés, là où il y a du poisson et où il y a de la pollution, les sites de l’herbier de Posidonie ainsi que les endroits où le poisson se cache pour pondre ses œufs, c’est-à-dire dans les zones de frayères.
Je pêche depuis ma plus tendre enfance dans la wilaya et, actuellement, je suis armateur. J’ai un chalutier au port de Bou Haroun. Je suis diplômé en tant que patron de pêche. On exerce le chalutage des poissons bleus et blancs mais, pendant la période de repos biologique, nous travaillons sur le poisson de fond, c’est-à-dire les crustacés, en particulier la crevette.
Malheureusement, les pouvoirs publics lancent des projets sans consulter les premiers concernés que sont les pêcheurs.


Le problème le plus important dans la région c’est la pollution, comme c’est le cas à Bou Ismaïl avec les rejets du complexe Tonic, entre autres. Et malgré la mise en service de la STEP (Station de traitement et d’épuration des eaux usées), la pollution est toujours là, car il y a encore des déversements sauvages directement en mer. C’est la même situation à Gouraya, où les eaux usées ménagères sont rejetées directement à la mer. Gouraya est, actuellement, le plus grand port de la wilaya mais les pêcheurs souffrent de beaucoup de problèmes, car il n’y a toujours pas de clôture malgré les investissements qu’il y eu sur ce site, les vols sont innombrables. L’Entreprise de gestion des ports et abris de pêche (Egepap) dit qu’elle n’a pas d’argent pour prendre en charge tous les problèmes soulevés.

Quel est l’autre grand problème pour les pêcheurs et pour la Chambre que vous présidez depuis deux ans ? Le projet du port commercial à Cherchell ?
Actuellement, notre grand souci et notre crainte est celle d’une destruction de la biodiversité de la région de Cherchell où est prévu la construction du port commercial centre. Personne n’a été consulté pour la réalisation de ce projet et encore moins les utilisateurs de la mer que nous sommes. Comme vous le savez, les responsables au niveau central ont réfléchi à l’apport économique de ce port commercial, mais sans se soucier de la richesse écologique de la région et du massacre que celui-ci va engendrer sur la faune et la flore, que ce soit au moment de sa réalisation ou après, avec la pollution qu’il va générer et la présence de bateaux de gros tonnages, qui vont affecter et faire fuir toute vie dans la zone. Les responsables centraux qui ont pensé à l’aspect économique, seulement, auraient pu se creuser la tête et opter pour des projets touristiques qui peuvent être très rentables, au lieu de détruire ce site magnifique et qui abrite une très grande diversité biologique marine.

On parle de la présence d’une banquise dans cet endroit qui renferme du corail, l’herbier de Posidonie, des frayères pour les poissons qui viennent y nicher ?
Le site, en lui-même, est d’une beauté incroyable et le citoyen devrait payer rien que pour admirer le paysage de cette zone avec la mer, les falaises, la zone de rochers blancs, la montagne à proximité, des vestiges romains, etc. Il m’arrive, souvent, de ramener mes enfants à El Hamdania pour le plaisir des yeux et de la détente pour y passer de longues journées en été.
Sur le plan écologique, il faut signaler qu’il y a une banquise, qui est un énorme rocher qui a sa prolongation en mer sous l’eau et qui referme une grande variété de la faune et de la flore méditerranéenne. Il y a, d’El Hamdania à Oued El Bellah, une très grande surface couverte de l’herbier de Posidonie. C’est le poumon vert de la mer où nichent toutes sortes de poissons, surtout le rouget de roche, le mérou blanc et jaune, c’est aussi un endroit très apprécié par les crustacés comme la langouste, le pélagique aussi s’y réfugie car l’eau est bien oxygénée, le phytoplancton et la biodiversité y est particulière, contrairement aux autres golfes. L’eau, dans cette zone est cristalline, ce qui dénote de sa qualité et de sa très bonne oxygénation.
Par exemple, de la pointe du Chenoua à celle de Sidi Fredj, il y a un golfe mais son fond est sablonneux ou vaseux, par contre, à El Hamdania l’eau est d’une clarté et d’une luminosité incroyable avec la présence du corail blanc qu’ils vont massacrer.
Cela a été la même chose à Bou Ismaïl, ou la pollution a détruit la petite banquise ou nichaient de nombreuses variétés de poissons et de corail aussi. Espérons que la déviation des eaux usées et autres rejets de la zone industrielle va, avec le temps, faire revivre cette zone marine, autrefois, connue pour ses moules et autres crustacés.



Vous dites que sur toute la côte tipasienne, El Hamdania est la zone la plus riche en biodiversité…
Vous savez que c’est la zone, par excellence, de la biodiversité. Tous les pêcheurs savent que les poissons naissent dans cette zone et partent de cette zone. Le projet de port commercial est une catastrophe écologique car il va toucher les pêcheurs, les aquaculteurs sans oublier les amis de la nature et de la biodiversité. Il y a vraiment des aberrations dans ce pays, sinon comment expliquer que, pour ce qui est de l’aquaculture, par exemple, on donne des projets d’élevage et de fermes aquacole à coups de milliards dans la zone Tipasa, Aïn Tagourait, entre autres et, en même temps, ils programment un projet qui va polluer toute la zone. Vous savez que les moules sont des filtreurs de pollution. Donc ce sera du poison qu’on va offrir aux consommateurs qui sont amateurs de crustacés et autres moules.

Mais pourquoi vous n’avez rien dit ni réagi au moment de l’annonce du projet ? Vous êtes aussi responsables pour ne pas dire coupables… non ?
Comment voulez vous réagir puisque personne ne nous a consultés, ni cherchés à avoir notre avis. Le projet était l’œuvre de la «issaba», c’est à dire la bande mafieuse, et qui pouvait à l’époque leur résister ou remettre en question leurs décisions. A chaque fois qu’on osait ouvrir la bouche on nous rétorquait qu’il s’agit d’un projet du président… et qui osait contester la décision de sa majesté ? Pour eux, ce projet était rentable économiquement, donc toutes les autres considérations écologiques, touristiques et répercussions sur la vie des pêcheurs et aquaculteurs ne faisaient pas partie de leurs préoccupations. Ils avaient tous les droits pour décider et pour trancher à leur seul avantage. C’est un projet destiné à sauver et faire fructifier les affaires de la bande d’oligarques, alors maintenant qu’ils sont partis, il faut remettre en question leur projet diabolique. Nous espérons qu’avec le Hirak et le jugement de toute cette bande de prédateurs, ils vont déplacer le projet, ailleurs et éviter un massacre écologique de la région. Nous avons vraiment l’espoir qu’il soit abandonné dans la zone et déplacé ailleurs comme à Annaba, par exemple, ou le site est adéquat. C’est là, toute la signification de notre présence à la Chambre de pêche de la wilaya, c’est de défendre nos intérêts et celui du pays.
Tout est fait pour encourager la harga

Justement, à propos de votre présence à la tête de la Chambre de pêche, depuis deux ans maintenant, quels sont les problèmes auxquels vous êtes confrontés et qui compliquent la vie des pêcheurs ?
Je vais vous donner un exemple concret du travail maléfique et machiavélique de la «Issaba». Vous vous souvenez, peut-être, qu’autrefois, quand un jeune ne trouve pas de travail, il se tourne vers l’activité de marin pêcheur tant l’emploi y était accessible et sans conditions. Eh bien, figurez-vous qu’aujourd’hui, on exige d’eux qu’ils aient un niveau d’instruction de 4e année secondaire pour obtenir son fascicule et ne pas travailler au noir (obtenir son assurance et sa carte Chiffa), alors, qu’avant, il suffisait d’être fils de marin pour obtenir son fascicule. Ils ont aussi supprimé les classes spéciales alors qu’en Europe celles-ci existent encore et il suffit d’avoir un peu d’expérience et de témoignages de marins pour obtenir son document, ce qui n’est plus le cas hélas. Cela fait partie des absurdités de ce système sinon comment comprendre qu’en Algérie, des sénateurs sont élus sans aucun niveau scolaire, mais qu’on exige des jeunes marins d’avoir un certain niveau scolaire alors que son travail demande plutôt de la force et la connaissance de certaines règles du métier de la mer qu’il acquiert avec l’expérience et le temps et non pas en allant en classe après une nuit épuisante en haute mer.

Mais quel intérêt ont-ils à exiger ce niveau de jeunes marins, si ce n’est pour les encourager à s’instruire ?
Les personnes derrière cette décision ne gagnent rien, c’est juste pour embêter les jeunes et les encourager à désespérer, ne plus croire en leur pays à cause des obstacles et émigrer clandestinement. C’est-à-dire se tourner vers la harga comme c’est le cas aujourd’hui, où les jeunes préfèrent rêver de l’eldorado européen, mourir en mer au lieu de rester au pays et essayer de s’y établir. La mafia faisait tout pour décourager les jeunes. J’ai, actuellement, en ma possession, 800 dossiers de jeunes à régulariser et 80% d’entre eux n’ont pas le niveau scolaire exigé. Ces derniers sont déjà marins, fils de marins et sortent en mer sans papier, il y a même certains d’entre eux qui sont décédés, disparus en mer dans l’espadonier qui s’est échoué, il y a quelque temps, si vous vous en souvenez. La situation s’est vraiment compliquée car, actuellement, c’est la marine marchande qui gère les dossiers ce qui est, à notre avis, une aberration. De plus, le marin, après une nuit épuisante en mer, doit aller le matin à l’école de pêche pour s’instruire et pouvoir avoir le fascicule. La bureaucratie est tentaculaire, à commencer par l’école de pêche de Cherchell, en remontant par la Cnas, etc., pour organiser la corporation.
Nous n’avons, jusque-là, pas réagi car les responsables n’avaient pas le niveau requis pour leur poser le problème et n’étaient pas en mesure de prendre des décisions puisque tout était centralisé au niveau d’Alger.
Pour revenir au port de Hamdania, cela va être un massacre, alors que les responsables se gargarisent avec leur stratégie de pêche responsable et d’économie durable, entre temps, ils vont détruire la biodiversité avec les explosifs qui seront utilisés pour construire le bassin d’accueil des bateaux de gros tonnage. Nous n’avons aucune responsabilité dans ce massacre, car les poissons ne vont pas quitter la zone mais vont mourir sur place. Des espèces vivant dans de petites grottes sous la banquise ou sur le récif où il y a des endroits pour le calamar où il nidifie vont être massacrées, tués sur place et n’auront pas le temps de migrer. C’est-à-dire que 80% des poissons dont le mérou jaune, qui est de plus en plus rare, et autres espèces, sont en voie d’extinction à cause de la pollution, de la surpêche…



Qu’avez-vous fait pour empêcher cela, puisque vous parlez de mauvaise gestion ?
Rien. Car nous n’avons aucun pouvoir en dehors du fait de dénoncer et d’attirer l’attention. Mais vous avez raison, nous sommes, aussi, responsables de la dégradation de l’état de la mer, nous les pêcheurs.
L’autre exemple, où il y a eu dépravation dans la gestion et atteinte au secteur par les ex-responsables, est celui du programme de relance économique et du soutien de l’Etat au secteur qui a consisté en l’octroi de sommes faramineuses pour le renouvèlement du parc (achats de bateaux de gros tonnages). Là aussi, ce ne sont pas les pêcheurs qui en ont profité mais les hommes du système et leurs proches. Ce sont des gens du parti Hamas, entre autres, qui n’ont rien à voir avec le métier, qui en ont profité. Leurs bateaux, achetés en Egypte et en Turquie, en Maurétanie, en Espagne, pour ne citer que ces pays, et sont abandonnés au port de La Madrague en très mauvais état, alors qu’ils ont coûté des milliards pour leur achat. C’est le cas du bateau du fils du défunt Aboudjera Soltani (ex-chef du parti islamiste Hamas), qui rouille au port de la Madrague, qui ont présenté des factures incroyables (surfacturation) pour détourner l’argent et le placer à l’extérieur pour passer des vacances à Charm Cheikh (rires).
Ils ont cru se faire de l’argent à la pelle en utilisant même les explosifs pour rentabiliser leurs affaires sans se soucier des conséquences néfastes, mais ils ont vite déchanté.
Quand Jean Yves Coustaud est venu en Algérie explorer la zone en 1982, il a expliqué que les fonds marins algériens étaient très riches mais très sensibles surtout, car vaseux, «si vous n’y prenez pas garde ils se dégraderont très vite», a-t-il constaté. Ils ont massacré la pêche en utilisant les filets dérivants, ceux à mailles 18 qui raclent tout pour ramasser la latche. Notre seul espoir c’est que les responsables nous écoutent, sinon ce sera la fin de la pêche chez nous.
La construction de barrages a, elle aussi, été pour beaucoup dans la dégradation du milieu marin et la disparition de certaines espèces qui ne reçoivent plus d’éléments nutritifs à travers les sources d’eau où les poissons, la nuit, peuvent aller se ravitailler. Sur toute la côte, autrefois, on pouvait aller pêcher du poisson dans les cours d’eau qui alimentaient la mer et de plus apportaient de la fraîcheur à l’eau, ce qui explique aussi le réchauffement de l’eau de mer. Celui-ci a détruit beaucoup de poissons à cause de la chaleur, de la salinité qui a augmenté. Autrefois, on pouvait pêcher le requin-marteau, maintenant c’est impossible de le trouver. On a parlé, dernièrement, de la présence du requin sur la côte algéroise et à Oran, ce n’est pas impossible, car il a dû suivre un courant frais ou chercher du poisson pour se nourrir, mais il n’est pas dangereux. Personnellement, je n’en ai pas rencontré, mais ils ne sont pas dangereux comme le requin blanc ou le requin tigre.
Concernant le nouveau port commercial, nous attendons la constitution d’un nouveau gouvernement -même si le ministre actuel de la pêche est très intéressant pour le secteur qu’il connaît bien-, pour voir ce qu’il y a lieu de faire car nous allons nous baser sur le fait qu’il n’y a pas eu d’études sérieuses portant sur la biodiversité dans cette zone.
Et le poisson qui vieillissait en mer, selon les propos d’un ex-ministre

Il y a eu, selon mes informations, ou du moins ce qui nous a été dit, deux bureaux d’étude qui ont travaillé sur la zone en question…
Il n’y a eu aucune étude sérieuse avec des plongeurs professionnels qui connaîssent la mer, pour prospecter le site, faire une évaluation de la biodiversité, etc. Ils se contentent de faire des rapports bidon, comme cela a été fait, il y a une dizaine d’années, à propos de la campagne nationale d’évaluation de la ressource où il a été dit que le poisson mourrait de vieillesse au large de nos côtes. Ceci est un mensonge grave et éhonté, car au moment ou nous déclarions que le poisson se raréfiait, les responsables de l’époque, ou plutôt la mafia de l’époque, sous-entendait qu’il manquait de matériel adéquat pour justifier leur politique de relance du secteur qui a abouti au soutien financier pour l’achat de grands chalutiers destinés à leur copains et à leur progéniture. D’où les contrats signés par la nomenclature avec, entre autres, les Espagnols… mais, il s’est avéré que c’était une grosse arnaque. J’ai travaillé avec un Espagnol pour lui vendre la crevette, mais au bout de trois mois, il a fait faillite car il n’a pas réussi à trouver le poisson «qui vieillissait en mer».Tout son investissement est tombé à l’eau et il a été obligé d’acheter le poisson chez nous, d’où la flambée des prix de la crevette.

Cette campagne d’évaluation a massacré le golfe, car ils ont utilisé des très gros chalutiers de 30 à 35 mètres avec des panneaux de 600 kg. Ils ont tellement raclé les fonds 24H/24 qu’ils ont créé des routes dans les fonds qui ont détruit notre matériel. La ressource n’existe pas dans le golfe et nous rentrons avec de petites quantités lors de nos sorties, ce qui explique que les prix du poisson aient augmenté, obéissant à la loi de l’offre et de la demande. Il y a, aussi, une forte demande, aujourd’hui, sur la ressource avec la flottille de l’Ansej qui, ne connaissant rien à la pêche, utilise surtout la dynamite, 60% d’entre eux n’hésitent pas à le faire, sinon ils ne pourront rien attraper et rentreront bredouilles. Il y a aussi le problème des filets dérivants, interdits par une commission internationale (la CAT) qui contrôle la quantité de thon et d’espadon à pêcher pour le préserver et le protéger de la surpêche. Ils sont interdits dans la zone internationale, mais dans les eaux nationales, ils ne le sont pas, sinon les petits pêcheurs surtout ceux de l’Ansej ou la Cnac, feraient faillite. Ce sont des jeunes qui ont eu des crédits qu’ils doivent rembourser, si on devait appliquer cette réglementation ils ne survivraient pas. Car au moment où ils ont eu le crédit, le bateau coutait 500 millions, mais les escrocs de constructeurs ont, aussitôt, flairé le filon et presque triplé les tarifs qui sont, maintenant, 1,5 milliard de centimes, sans compter le reste du matériel et le filet espadon. Si on appliquait la recommandation de la CAT, ils vont tous fermer boutique, car cela va se répercuter sur le reste, à savoir les trois mois de repos biologique, la faiblesse de la ressource, les intérêts bancaires, les impôts, etc.

90% des jeunes qui disposent d’espadoniers ne connaîssent rien à la pêche de ce poisson. La solution pour ce problème est de financer le remplacement des filets, comme cela s’est fait au Maroc par exemple, ou alors de supprimer les dettes des jeunes pécheurs pour les soulager. L’autre problème que la Chambre de pêche prend en charge concerne la Cnas. Avant, pour payer ton rôle tu vas à la caisse de ta résidence. Actuellement, si j’embarque des marins inscrits maritimes auprès des gardes-côtes, je dois me déplacer vers la wilaya d’origine du marin pour ramener son extrait de naissance, sa carte Chiffa. Ses va-et-vient sont cruels alors que tout est informatisé, pourquoi ne pas l’envoyer par ce biais au lieu d’infliger le déplacement à l’intéressé vers sa wilaya d’origine ?

Aujourd’hui, le gros souci des armateurs est celui-là, nous l’avons posé aux responsables. En attendant, on travaille au noir en prenant d’énormes risques. Et que dire de ces bébés sardines, vendus sur les étals pour joindre les deux bouts et boucler les fins de mois ?
Qu’est-ce que vous pouvez nous dire sur le poisson congelé, qui est vendu dans les poissonneries et sur les routes comme étant du frais ? On dit qu’il vient surtout de Tunisie…
Non, pas seulement de Tunisie, il y a des arrivages de poissons congelés d’Espagne, d’Italie, de Maurétanie.
Il n’y a plus assez de sardines dans la région et celle qui est vendue ces derniers jours c’est la chidelle (petite latcha). Le pêcheur est obligé de ramener quelque chose à manger à ses enfants d’où ce massacre sur la ressource. Si l’Etat avait prévu un salaire pour les pécheurs, durant la période de repos biologique, quand la saison est mauvaise aussi, le pêcheur n’irait pas jusqu’à détruire son gagne-pain et être responsable du massacre.
Pour ce qui est du poisson congelé, le rouget, le merlan… des pêcheurs le dégivrent et le vendent comme poisson frais. Cela a commencé à la pêcherie d’Alger puis s’est développé, faute de contrôle sérieux. Ce n’est pas du poisson mais du poison, car beaucoup de revendeurs le décongèlent et n’hésitent pas à la remettre au congélateur le soir, s’il n’est pas vendu.
Plus de 90% du poisson vendu est congelé et il y a même du poisson d’eau douce qui est vendu comme étant un produit frais de la mer. Cela se fait au vu et au su de tout le monde, en particulier des soi-disant contrôleurs qui, soit sont ignorants, soit sont complices et complaisants car, eux aussi y trouvent leur compte puisqu’ils repartent avec des sachets de poissons pour leur famille. Je vous parle en connaissance de cause puisque, moi-même j’ai été témoin de ce genre de situation ou l’équipe chargée du contrôle (un vétérinaire, un agent de la marine et du commerce et un policier) ferme les yeux sur le poisson congelé, vendu à même le sol au niveau du port de Bou Haroun et vient embêter celui qui vend du frais.

Qu’en est-il de la pollution par le plastique sur la côte tipasienne, en ces temps où le ministère de l’Environnement mène des campagnes pour lutter contre ce fléau qui détruit la faune et la flore marin ?
Je vais vous montrer une photo de ma dernière sortie en mer et où j’ai ramené 8 grands sacs remplis de plastique récupéré et charrié par les filets. Nous, au moment du tri du poisson, au lieu de le rejeter en mer on les récupère pour les donner à l’Egepap. Malheureusement, seule une minorité le fait, tous les autres bateaux les rejettent à l’eau. Nous essayons de faire un travail de sensibilisation, de notre côté, car imaginez qu’il y a 10 000 marins dans la wilaya de Tipasa, s’il y a 2 000 qui sortent chaque jour et que chaque marin emporte avec lui, ne serait-ce qu’un sachet, avec une bouteille d’eau, un pot de yaourt, qu’il rejette en mer, sans compter les poubelles, les rejets terrestres qui se retrouvent en mer… Faites le calcul.
C’est la même situation qu’on voit sur les plages où les familles laissent leurs ordures sur place au lieu de les ramener avec eux, les fellahs qui utilisent les produits chimiques qui se retrouvent en mer, au moment du lessivage des terres par les pluies. Les rejets des eaux usées des villes, comme c’est toujours le cas à Aïn Tagourait, où l’eau autrefois était cristalline. Les eaux usées des nouvelles cités d’habitation se déversent directement en mer. La STEP de Bou Ismaïl ne récupère pas toutes les eaux usées dont celle de Bou Haroun, de certains quartiers dont Sidi Boumaaza de Bou Ismaïl, Khemisti…
Pour revenir au plastique, nous avons proposé des solutions intéressantes pour y remédier un tant soit peu mais, hélas, notre projet n’a pas été accepté.
Le projet de la Chambre de pêche consistait en la réalisation d’une unité de fabrication de caisses en plastique destinées aux pêcheurs, pour remplacer celles en bois dont l’utilisation est désormais interdite. Nous avons demandé un terrain pour monter cette unité, car nous avons eu la chance d’assister à une foire à Dubai où nous avons vu des machines de fabrication de coques de caisse pour un montant de 2 milliards de centimes à hauteur de 400 caisses par heure. Avec deux machines, on peut fabriquer 800 caisses/jour et, en échange du plastique, récupéré en mer ou ailleurs. Le pêcheur prend des caisses gratuitement, ce qui permettra de faire d’une pierre plusieurs coups, à savoir généraliser l’utilisation des caisses en plastique, récupérer les déchets plastiques qui jonchent les sols marins et terrestres et créer une ressource pour la Chambre de pêche. La caisse coûte au pêcheur 340 DA, ce qui lui permettrait de faire des économies et entrer dans le cycle de l’économie circulaire tant célébrée par les pouvoirs publics.

L’armateur pourrait, même, avoir son propre logo sur la caisse et sera bien identifié. Mais qui veut la transparence dans ce pays et régler les problèmes des corporations ?
Mais comme vous voyez, les bonnes initiatives ne sont pas encouragées et les pouvoirs publics préfèrent investir, à coup de milliards, dans les opérations bidon de sensibilisation, qui n’apportent rien de concret. Hélas, tout en gaspillant du papier avec des affiches et autres flyers qui finissent dans les poubelles et polluent, à leur tour, l’environnement.
Alors, croyez moi, tous ces séminaires et rencontres sur la pêche responsable, l’économie bleue, l’économie durable, c’est du khoroto, de la supercherie, tout simplement, et une façon de remplir les poches des responsables du secteur et d’autres et de se faire bonne conscience.

Un dernier mot…
L’autre point important, c’est le problème des chantiers navals, où il y un grand trafic. Il y a beaucoup à dire sur le sujet, je vous propose qu’on y revienne la prochaine fois. Mais sachez qu’un scandale couve au niveau de la direction de la pêche qui a hérité d’un dossier explosif. Un nouveau directeur vient d’être installé, cette semaine, dans la wilaya de Tipasa qui vient de Béchar. Alors la question qui est posée est la suivante : «connaît-il, suffisamment, le monde marin» ? A voir.