Reporters : Les Tunisiens vont élire, ce 15 septembre, le président de la République. Quels sont enjeux de ce scrutin ?
Faysal Cherif :
Pour cette élection présidentielle anticipée, les enjeux sont importants. Il y a d’abord l’effet de surprise qui n’a pas donné de temps aux partis politiques, acteurs dans le paysage tunisien, de s’organiser au vu du décès de Béji Caïd Essebsi, survenu le 25 juillet dernier.
Ce qui a donné des candidatures improvisées, une absence totale de cohérence entre la même famille politique, chacun se voyait leader et capable de parvenir au palais de Carthage. Le paysage est à ce titre éclaté, les candidats nombreux et la visibilité floue pour la plupart des Tunisiens. Mais l’enjeu de cette élection présidentielle se joue sur la symbolique de ce poste qui a perdu sa vivacité et son poids face aux maigres prérogatives qui sont accordées au président de la République. L’enjeu est aussi politique, celui qui passe au second tour ou gagne dès le premier tour, étant appuyé par un parti politique, il aura sûrement un très fort appui pour aller aux élections parlementaires fort de sa base électorale déjà acquise aux présidentielles.

Quelle appréciation faites-vous de l’offre politique de ce rendez-vous visiblement ouvert ?
Généralement, ce rendez-vous a surpris de nombreux partis politiques qui se sont apprêtés pour les législatives, mais pas la présidentielle. L’improvisation est pour beaucoup dans le nombre impressionnant des candidatures, car la même famille politique, soit de gauche, de droite ou centriste, n’ont pas pu se rassembler pour faire des primaires et désigner un candidat. Mais ces élections, et en dépit du caractère hâtif (moins de 3 mois), avaient ébranlé les alliances classiques et propulsé sur la scène de nombreux candidats indépendants qui ont pu se frayer une place dans ce paysage. Mais, généralement, c’est le symptôme d’une démocratie qui se cherche et qui tente de se créer des traditions.

ACe qui est offerts aux Tunisiens en termes d’engagement et de promesse est-il de nature à garantir un taux de participation élevé ?
Dans cette phase toujours de transition démocratique, la Tunisie, sa classe politique et le peuple tunisien se cherchent. Pour ce qui est de l’offre, tous les Tunisiens cultivés savent très bien les limites du pouvoir du Président, mais ils tentent tout de même de cautionner un président rassembleur qui peut bien représenter le pays à l’échelle du monde.

La question du rôle du président dans le régime est très présente dans les débats publics de la campagne électorale. Pourquoi ?
Cette question est centrale, car la Constitution avait opté pour un régime parlementaire qui donne des prérogatives assez larges au Parlement et au Chef du gouvernement et moins au président. De nombreux candidats ont promis de réviser le statut du président prétextant l’instabilité gouvernementale qui a caractérisée les cinq dernières années (2014-2019).

Le déroulement des législatives entre les deux tours de la présidentielle impactera-t-il le résultat final ?
Aucunement, car les présidentielles vont se jouer en très grande partie avant le 14 septembre, il ne restera que deux candidats en lice au deuxième tour. Donc les jeux seront faits avant le 15 septembre, les législatives le 6 octobre, c’est-à-dire après l’élection du deuxième tour ! Mais les présidentielles impacteront certainement les législatives !

La compétition se joue-t-elle seulement sur la base des idéologies traditionnelles ?
Pas du tout, la litière idéologique joue très peu, on parle plutôt de sécurité nationale et des relations étrangères ; deux composantes essentielles du pouvoir du président. Se posent surtout les relations de la Tunisie avec son voisinage, algérien, mais particulièrement libyen, et la position des candidats face à la guerre civile qui sévit actuellement dans ce pays.
La Syrie est aussi au cœur de ce débat, mais ce sont surtout les relations avec la France. Les axes du débat actuel reviennent peu sur les fondements idéologiques bien que chez les candidats de gauche ou les islamistes, leurs référents demeurent à priori idéologiques, mais très modérés.

Une première, le parti Ennahda a présenté son candidat en la personne d’Abdelfattah Mourou. Comment peut-on lire ce changement dans la stratégie d’Ennahda, qui refusait de se lancer à la conquête du pouvoir pour éviter vraisemblablement une opposition unanime contre lui ?
Comme je l’ai évoqué, Mourou est une carte à jouer pour faire pression pour le second tour, sa base électorale traditionnelle ne pourra pas dépasser les 10%. Ennahda connaît parfaitement cette réalité. Et comme pendant les cinq dernières années, Béji Caïd Essebis ne lui a pas donné accès au Palais de Carthage, elle veut se trouver au centre du pouvoir : Parlement, Gouvernement et Présidence. Une façon de dire aussi que nous ne pourrions pas être délogés facilement, on est au centre des trois pouvoirs qui commandent le pays.

Quelle chance pour la candidature du courant islamiste, probablement affaibli par celle de Hamadi Jebali, dissident de la même formation politique ?
Ennhadha, parti islamiste, est aussi divisé, c’est la candidature de la dernière minute de Abdelfatah Mourou qui n’est pas recherchée en soi pour briguer le poste de président, mais c’est une très bonne carte à jouer pour cautionner un des deux candidats au deuxième tour ! C’est tout simplement, je cautionne mais je veux une représentation au palais de Carthage pour mon geste !

Quid des chances de la gauche dans ce scrutin ?
La gauche est entrée dispersée, fragmentée dans des querelles de clans et de personnes, Hamma Hammami et Mongi Rahoui, deux figures éminentes de la gauche, sont deux candidats pour la présidentielle , ils vont se partager la même masse électorale de gauche !