Professeur Kerzabi, les grandes lignes de l’avant-projet de loi de finances 2020 ont été rendues publiques. Quelle lecture en faites-vous ?
Abdelatif Kerzabi : L’avant-projet de loi de finances 2020 vise quatre grands objectifs : la rationalisation des dépenses publiques, l’amélioration du climat des affaires, l’amélioration des recettes fiscales hors hydrocarbures et la rationalisation des importations. Ces objectifs sont suivis par trois grandes mesures, à savoir le retour à l’endettement extérieur, l’importation des véhicules d’occasion et l’introduction de l’impôt sur la fortune. L’avant-projet contient, par ailleurs, d’autres mesures à caractère social.
Il faut savoir qu’une loi de finances devrait tenir compte de la situation économique du pays. En ce qui nous concerne, nous sommes face à une crise pour laquelle cette loi doit servir pour l’amorce d’une solution.
Premièrement, notre croissance économique est faible, et est tirée par le budget de l’Etat, lui-même tiré par les recettes des hydrocarbures. Deuxièmement, nous avons un taux de chômage important, qui dépasse les 12%. Troisièmement, nous avons un problème pour les importations par rapport à notre PIB. Quatrièmement, nous faisons face à un problème de déséquilibre budgétaire.
Or, devant tous ces problèmes, il faudrait penser une loi de Finances qui suggère les premières solutions, et les grandes réformes structurelles de l’économie.
Nous n’avons malheureusement pas de ministères capables de réfléchir à la crise économique. C’est pourquoi nous avons besoin d’un super ministère de l’économie qui engloberait des secteurs stratégiques comme l’énergie, l’agriculture, l’industrie, le tourisme et celui des PME.
Pour le chômage, pour sa résorptions il faudrait changer de stratégie. Il est temps de cesser d’aider les jeunes à créer leurs entreprises. Il est essentiel aujourd’hui de faire son autocritique et reconnaître que cette politique n’a pas réussi, et la majorité des entreprises en Algérie naissent petites et meurent petites.
Nous ne pouvons pas demander à l’administration publique d’avantage d’aides et de solutions à trouver contre le chômage et à créer des emplois en son sein. Plus l’embauche augmente dans la fonction publique, plus le déficit budgétaire se creuse.
Par conséquent, nous devons créer des postes d’emploi qui soient productifs. Comment ? A mon avis, il faut voir les entreprises qui sont viables. Nous comptons plus d’un million d’entreprises, mais seule la moitié est viable. Nous devons encourager ces entreprises à renforcer leurs offres en matière de postes d’emploi. Si nous embauchons trois personnes par entreprise, nous aurons 1 500 000 employés. Ce qui va positivement se répercuter sur la Caisse de sécurité sociale qui est déficitaire.

Concernant l’impôt sur la fortune, je me permets de poser la question suivante : comment donc voulez-vous définir une fortune alors que les structures de statistiques aptes à le faire sont inexistantes ?
Je constate aussi que l’avant-projet de loi de finances 2020 veut surtout acheter la paix sociale. Sauf qu’on ne peut pas régler des problèmes économiques fondamentaux par la paix sociale. C’est plutôt la croissance économique qui permet d’asseoir cette paix sociale.

Le même projet annonce la fin de la règle 51/49 pour les secteurs non stratégiques. Pourquoi cette nouvelle orientation à votre avis ?
La règle 51/49 a été imposée dans un objectif de souveraineté nationale. Mais de quelle souveraineté nationale peut-on donc oser se prévaloir quand 70% de nos besoins alimentaires proviennent de l’étranger ! Non, sur le registre économique, nous n’avons aucune souveraineté, bien au contraire.
A travers cette règle, nous demandons au partenaire étranger de s’associer avec un investisseur local et de ne pas ramener de fonds, mais de se débrouiller à le trouver en Algérie, c’est-à-dire au niveau de nos banques.
Cette démarche n’est pas du tout normale. Pourquoi ? Parce que cet investisseur étranger se permet, sans ramener des fonds avec lui, de rapatrier une partie des bénéfices en devises, au détriment des réserves de change du pays.
Du coup, nous avons très souvent reçu des « aventuriers », qui viennent dans notre pays sans argent, sans savoir-faire, ni compétence.
La règle 51/49 a donc fini par servir le transfert des fonds vers l’étranger, et sa suppression va permettre d’attirer réellement les investissements directs étrangers (IDE), synonymes d’injection de fonds, de compétences techniques, organisationnelles et managériales.
Tout le monde aura remarqué que depuis la loi de finances 2008, nous n’avons pas reçu beaucoup d’investisseurs étrangers, alors que dans le monde entier, la croissance économique se fait aussi par l’investissement étranger.
L’abolition de la règle 51/49 va permettre aux partenaires étrangers d’apporter un capital et de le valoriser. Or, nous avons besoin d’une valorisation du capital et, en même temps, d’une multiplication de la production, ce qui va donner un plus à la croissance économique hors hydrocarbures dont nous avons besoin.

Quel impact sur les IDE pouvons-nous attendre de cette abrogation ?
L’impact touchera beaucoup de domaines. Nous n’avons pas d’expérience. Nous n’avons pas de compétences. Mais par rapport aux réserves de change que nous avons, nous n’avons pas assez de moyens financiers pour opérer une relance avec les étrangers. L’abrogation de cet article va nous permettre donc de capter des fonds étrangers et d’opérer une relance de l’investissement dans les secteurs où nous sommes compétitifs mais où nous avons perdu de l’expérience, à l‘exemple du textile, du tourisme, de l‘agriculture…