De sa virée sur les bords du lac Majeur, avec son dernier documentaire «143, rue du désert», sélectionné dans la section «Compétition des cinéastes du présent», Hassan Ferhani revient avec, dans ses filets, deux distinctions : le Prix du meilleur réalisateur émergent et le Prix du jury jeunes.

De notre envoyée spéciale Dominique Lorraine

Une belle reconnaissance, pour l’heureux réalisateur de «Dans ma tête, il y a un rond-point» (2015), que le Festival de Locarno (7 au 17 août 2019) a tenu à distinguer. Cette manifestation qui crée l’événement estival dans cette région du Tessin, constitue ce bel écrin, dans lequel s’est incrusté, voilà 72 ans, cet incontournable rendez-vous cinéphilique, orienté, surtout, vers la découverte de nouveaux auteurs, dans la diversité des genres, et ce, malgré la concurrence de Cannes et Venise qui s’accaparent les grandes pointures du cinéma mondial.
«Nous sommes satisfaits du déroulement de la manifestation. Pendant les onze jours, 157 500 spectateurs ont assisté aux projections. Il y en a eu 59 500 sur la Piazza Grande, et 98 000 dans les salles» se réjouit son directeur des opérations. 
En plein air, soumis aux aléas du temps (plutôt pluvieux cette année), la Piazza Grande peut rassembler jusque 8000 spectateurs. Mais même si le Festival a fait un effort en ouvrant trois salles confortables dans un tout nouveau palais du cinéma, les conditions d’accueil sont plutôt spartiates, le grand gymnase de la ville accueillant sur des chaises quelques 2800 mordus du cinéma.
Les œuvres présentées sur la Piazza Grande se partageaient entre films grand public comme « Once Upon a Time… in Hollywood » de Tarantino, déjà présenté à Cannes et des œuvres plus intimistes comme « Lettre à Freddy Buache » de Jean-Luc Godard, en hommage au directeur de la cinémathèque suisse disparu il y a peu. Buache qui a été un des plus importants relais, en Suisse, du Réseau Jeanson de soutien au FLN, durant la guerre de Libération.



«Camille» remporte le Prix du public
Sur la Piazza donc, les spectateurs votent pour récompenser un des films projetés sous le ciel helvète et c’est « Camille » de Boris Lojkine qui a été ainsi récompensé du Prix du public.
Le réalisateur français s’est inspiré de la vie de Camille Lepage, reporter-photographe de guerre, tuée en République centrafricaine en 2014 à l’âge de 26 ans. Cette fiction, magnifiquement interprétée par Nina Meurisse, trace ainsi le portrait d’une photographe de guerre, idéaliste, qui s’est jetée corps et âme dans cette « crise » (dixit les médias français) pour alerter sur les massacres en Centrafrique, guerre fratricide entre Seleka et Anti-Balaka.
« Mon film raconte ce que c’est d’être un Blanc en Afrique, de chercher à avoir un rapport de plain-pied avec les gens.
Ce qui me frappe, dans des pays comme la Centrafrique, ou encore quand j’ai voyagé en RDC, c’est que presque chaque jour quelque chose me rappelle à mon statut de Blanc et au fait que je suis, volens nolens, l’héritier de cette histoire coloniale terrible.
C’est quelque chose que je ressens aussi profondément chez Camille, cette volonté de briser la barrière, cette envie d’aller au-delà, de passer de l’autre côté du miroir, de ne plus être seulement cette journaliste blanche qui photographie les miliciens noirs», a expliqué le réalisateur.
Loin du sensationnalisme, le film nous touche par sa sensibilité et par la dignité et le courage de Camille qui y a laissé sa vie.
Pour le reste, force est de constater hélas que parmi les quelques 250 films programmés dans les différentes sections, la qualité était fluctuante, voire…
Le mérite des différents jurys était donc grand d’avoir dégoté, dans cette sélection pléthorique, quelques pépites…



Qualité fluctuante et quelques pépites…
«Vitalina Varela», Léopard d’Or de compétition internationale, du Portugais Pedro Costa, triomphe avec cette plongée en apnée dans les ruelles obscures d’un quartier de Lisbonne.
Suite au décès de son mari, une Cap-Verdienne de 55 ans, Vitalina Varela, arrive enfin au Portugal, toujours en proie à la malchance, puisqu’elle a attendu 25 ans pour pouvoir le rejoindre et que les obsèques ont été célébrés depuis trois jours.
Un film magnifique sur le temps qui passe et sur le deuil, porté par son actrice, Vitalina Varela, qui donne son nom au titre.
Elle a reçu aussi très justement le Prix d’interprétation féminine.

Une belle surprise est venue du Sénégal avec «Baamun Nafi », de Mamadou Dia (qui vit aux USA), décrit tout en subtilité la montée de l’extrémisme religieux islamique, dans un petit village proche de Dakar.
Deux frères se déchirent à propos du mariage de leurs enfants. L’un, iman du village, pratique un islam tolérant et ouvert sur la culture des autres communautés.
L’autre de retour au bercail depuis peu, perverti par l’argent des milices salafistes, veut mettre au pas les villageois avec des pratiques rigoristes « suggérées » par un « mentor » débarqué de Mauritanie avec son téléphone satellitaire…
Le film mêle adroitement l’intime, l’histoire d’amour naissante des deux jeunes, et le politique, avec le conflit qui oppose les deux frères. Antagonisme qui conduira à la tragédie.
« Le père de Nafi », remporte un bien mérité Léopard d’or de la compétition des cinéastes du présent.

«143, rue du Désert», poésie et humanité
Enfin, comme nous le disions, le prix du meilleur réalisateur émergent revient à Hassen Ferhani pour « 143 rue du désert », deuxième long métrage après le succès international de « Dans ma tête un rond-point ».
Le talentueux cinéaste filme la charismatique sexagénaire Malika, qui vit dans un relais routier au milieu des objets bariolés qui peuplent sa bicoque, isolée dans le Sud algérien. Entre Alger et In Guezzam. Seuls quelques visiteurs, routiers, touristes, font irruption dans cette station hors du temps. Y confrontant leurs modes de pensées et leurs visions de la vie avec ceux de Malika, qui exerce un métier plus souvent réservé aux hommes.
«143 rue du désert», est un beau film empreint de poésie et d’humanité, sur lequel on croit entendre souffler avec bienveillance « Le Vent » de Joris Ivens, qui a su gagner le cœur du jury.
En 1897, une certaine Isabelle Eberhardt, de Genève, arrivait à Annaba (ex-Bône), en 2019, Malika, la Saharienne d’adoption, débarque à Locarno…
Comme en résonnance, grâce au film de Hassen Ferhani, auquel un bel avenir semble promis au vu les nombreuses sollicitations des sélectionneurs des autres festivals, venus à Locarno faire leurs emplettes…