Lors de la conférence de presse qu’il a animée, jeudi dernier, le coordinateur du panel de médiation et de dialogue, Karim Younès, s’est montré déterminé, confiant et plus offensif, comparativement à l’impression qu’il dégageait il y a une semaine, suite à la défection de deux membres de l’instance et au rejet des mesures d’apaisement.

La conférence de presse, tenue au siège de l’association Nada à Alger, conjointement avec les autres membres du panel Ammar Belhimer, Fatiha Benabbou, Hadda Hazem, Bouzid Lazhari, Bensaïd Mokhtar et Abdelwahab Bendjelloul, intervient au lendemain des premières discussions avec une trentaine de jeunes du mouvement populaire et d’organisations venus de dix wilayas. Des rencontres similaires sont prévues avec des jeunes d’autres wilayas. De même qu’après la fête de l’Aïd, ce sera autour des étudiants et organisations estudiantines d’être entendus par l’instance.
Les objectifs du panel restent, selon son coordinateur, l’organisation d’«une conférence nationale pour, à la fois, désigner la commission de préparation, d’organisation et de contrôle de l’élection présidentielle, et élaborer la feuille de route du prochain mandat présidentiel, qui ne peut être qu’un mandat transitionnel, au cours duquel la Constitution devra être révisée profondément». Une mission que Karim younès qualifiera de «lourde responsabilité», mais il espère trouver un soutien auprès des autres intervenants de la scène politique dont il entend prendre en considération les plateformes de sortie de crise pour en faire une plateforme consensuelle. Le panel qui dit partager «les mêmes revendications du mouvement populaire portant sur les droits et les libertés individuelles et collectives et sur les garanties requises pour un scrutin crédible», est convaincu que le dialogue reste «le moyen le plus sûr pour aboutir à une solution consensuelle à la crise politique».

Mesures d’apaisement : «Patience…»
Interpellé sur les conditions préalables au dialogue émises lors de la première rencontre du panel avec le chef de l’Etat, Karim Younès s’est dit très optimiste et confiant quant à la concrétisation des mesures d’apaisement. «Il faut donner du temps au temps. Nous tenons toujours aux conditions d’apaisement et sommes convaincus qu’elles finiront par être réalisées, car ce sont des demandes du mouvement populaire, de la société, des partis.
Ce qui nous intéresse, ce n’est pas notre susceptibilité, mais c’est d’arriver au résultat que nous escomptons… Il faut être patient, il ne faut tout de même pas se substituer à l’Etat ou à la justice», a-t-il affirmé.
Il a, cependant, exprimé son regret quant au refus de certaines personnalités nationales d’intégrer le panel, mais annoncé que d’autres personnalités, sans les citer, ont fait part de leur intention de le rejoindre. «Les personnalités qui ont refusé de nous rejoindre auraient été d’un apport qualitatif et expérimenté, mais nous respectons leur choix… Nous recevons, par ailleurs, beaucoup de demandes pour intégrer l’instance de dialogue et je peux assurer qu’elles sont très nombreuses et qu’elles bénéficient d’une attention particulière.»
Tout en exprimant son «plus grand respect pour nos aînés» parmi les personnalités qui ont décliné l’invitation du panel, il dira que, maintenant, «le mouvement du 22 février 2019 a enfanté une génération d’hommes et de femmes qui ont leurs exigences et leurs visions et que nous devons également respecter. Dans cette génération, il y a des personnalités du monde de l’université, des membres du barreau, de l’ordre des médecins, du patronat, des syndicalistes, des journalistes et autres.» Il a cité, dans ce sens, les membres qui ont rejoint le panel : «Il y a le professeur Ammar Belhimer, qui est une personnalité dans le monde du journalisme. C’est un intellectuel connu et reconnu de tous. Il y a également le président de la Ligue algérienne des droits de l’Homme Bensaïd Mokhtar, le président de l’Ordre national des médecins Mohamed Bekkat Berkani, la constitutionnaliste Fatiha Benabbou et d’autres.»

Pas de dialogue avec les partis de l’ex-alliance présidentielle
Karim Younès a réitéré le caractère inclusif et sans distinction du dialogue. Mais à propos des partis de l’ex-alliance présidentielle, il a affirmé que le panel accorde une attention aux avis et positions des autres partis et associations, ces derniers ayant clairement affiché leur refus de s’asseoir autour de la table de dialogue avec l’ex-alliance. «En tant qu’instance de médiation et de dialogue, nous nous conformons à l’avis de la majorité et ne pouvons imposer qui que ce soit». C’est pourquoi, selon le coordinateur de l’instance, «les militants des partis de l’ex-alliance sont les bienvenus au dialogue, ils font partie du Hirak, mais pas leurs dirigeants». Dans ce cadre, il appelle à un soutien franc et sincère de la classe politique, des associations et du mouvement citoyen à travers une mobilisation objective et constructive pour aboutir à une sortie de crise par une élection libre et transparente. Répondant à une question sur le refus des étudiants qui manifestent les mardis et se disent contre la tenue de l’élection présidentielle, M. Belhimer a répondu qu’ils ont le droit de s’exprimer, mais qu’il y a aussi d’autres qui se disent pour ce scrutin.
«Il ne faut pas avoir une vision biaisée, mais il faut avoir un spectre large. Il n’y a pas que ceux-là. Il y en a d’autres qui ont une vision différente. Hier, des organisations estudiantines nous, ont, contactés pour prendre rendez-vous et venir nous voir. C’est bien qu’il y ait des divergences. Ils ne sont pas tous contre le choix d’aller vers des élections», a-t-il déclaré.

Processus constituant : «Un danger et un saut vers l’inconnu»
Il enchaînera sur la période de transition qui passe par le processus constituant réclamé par certaines parties, tout en mettant en garde que cette démarche est «un saut vers l’inconnu» et que «ce n’est pas parce qu’elle est portée par un parti politique qu’elle est la meilleure». Plus explicite, il dira que «le logiciel constituant est conditionnel». Dans ce sens, il donnera l’exemple du pays voisin, la Libye, qui est «un modèle transitionnel constituant imposé par l’OTAN. Mais où en est la Libye actuellement ? C’est un pays partagé en trois, avec trois autorités. Voulez-vous qu’on aille vers ce modèle, vers le précipice et l’anarchie ? Nous estimons que cette voie est très dangereuse et que ses conséquences ne peuvent être que néfastes pour le pays et ses institutions. Le pays est en danger et nous n’avons pas le droit de jouer avec son avenir et de l’entraîner vers l’inconnu. Avons-nous raison, avons-nous tort dans notre démarche ? Nous ne savons pas, mais nous allons poursuivre la concertation et le dialogue». Fatiha Benabbou conforte l’analyse de M. Belhimer en déclarant qu’aucun des pays ayant emprunté la voie du processus constitutionnel n’en est sorti indemne. «Il faut savoir que le processus constitutionnel veut dire effondrement de l’Etat et de toutes les institutions de l’Etat. C’est une voie porteuse de risques et cela débouchera sur l’inconnu. C’est dangereux pour le pays», a-t-elle argumenté. «Du moment que, dans tous les cas, on aboutira à l’organisation d’une élection présidentielle, pourquoi ne pas y aller sans passer par le processus constitutionnel, mais en faisant signer « une charte d’éthique » au futur président de la République, tel que proposé par Soufiane Djilali, dans laquelle il s’engagerait à une révision de la Constitution». Répondant aux questions des journalistes relatives aux jeunes détenus du Hirak notamment, M. Belhimer, en homme de droit, a été très explicite : «Nous n’avons pas à nous ingérer dans le fonctionnement de la justice, ni de commenter les affaires en cours d’instruction. Les affaires sont différentes les unes des autres, nous ne connaissons pas le contenu des dossiers, nous n’avons pas le droit de les commenter…» Par ailleurs, le chef de file du panel a annoncé la mise en place prochaine de sept commissions dans plusieurs domaines, dont le comité des sages, ajoutant que les membres de ces commissions seront bientôt connus.