La récente tuerie de masse survenue à El Paso, perpétrée par un jeune homme blanc qui avait publié quelques minutes plus tôt un texte empreint de haine à l’encontre des immigrés, attire l’attention sur les propres affinités rhétoriques du président américain Donald Trump avec le mouvement suprématiste blanc.

IAN BURUMA in Project Syndicat e
Trump insulte en permanence les Mexicains, les Afro-américains, et de manière générale les personnes de couleur. Le président américain a qualifié de « pays de merde » la terre natale des immigrés haïtiens et africains. Le mois dernier, il invitait à « retourner d’où elle viennent » quatre nouvelles membres du Congrès, Alexandria Ocasio-Cortez, Rashida Tlaib, Ayanna Pressley et Ilhan Omar. Toutes les quatre sont bien entendu citoyennes américaines. Et une seule d’entre elles (Omar) est née hors des États-Unis. Les partisans républicains de Trump contestent l’idée que le président puisse être raciste. Qui peut réellement le savoir ? Ce qui est sûr, c’est que le président attise clairement les instincts les plus sombres de ses sympathisants, dont la colère, la rancœur, la xénophobie et les préjugés ne peuvent être assimilés qu’à du racisme. En alimentant la haine, Trump espère mobiliser suffisamment d’électeurs pour être réélu l’an prochain. Le président prend soin de ne pas inciter ouvertement ses concitoyens à commettre des violences. Or, nombre d’Américains violents se sentent autorisés à le faire par le discours de Trump. C’est ce qui rend le comportement de Trump si dangereux et méprisable. Trump doit rendre des comptes. Il mérite d’être qualifié de raciste. Certains de ses détracteurs vont d’ailleurs encore plus loin, affirmant que la question raciale devra constituer la problématique centrale des élections de 2020. Dans la mesure où Trump compte sur les électeurs blancs partisans de la haine, la contre-attaque devrait résider dans la diversité, la lutte contre le racisme, et l’élévation des personnes de couleur. Cette démarche serait moralement justifiée. La question est de savoir si cette stratégie serait la plus efficace pour chasser l’actuel président crapule, ce qui devrait être le principal objectif de tous ceux qui considèrent Trump comme un danger pour la République, sans parler des Américains qui subissent la haine raciale. Or, la réponse à cette question n’est pas évidente.
Certains Américains n’ont aucun problème avec le qualificatif de raciste. Lors d’un rassemblement du Front national français en 2018, l’ancien conseiller de Trump, Steve Bannon, a déclaré devant la foule accueillir le terme « raciste » comme une marque d’honneur. De nombreux partisans de Trump ne se considèrent toutefois pas comme racistes, et réfutent cette appellation. Beaucoup d’entre eux, souvent issus de la classe ouvrière blanche, ont voté à deux reprises pour Barack Obama. Il incombe aux Démocrates de remobiliser ces électeurs, notamment dans les États décisifs du Midwest. Mais la nécessité de ne pas offenser ceux des électeurs de Trump qui ne se considèrent pas comme xénophobes ne constitue pas la seule raison pour laquelle il est important de ne pas racialiser la politique encore plus qu’elle ne l’est aujourd’hui.
Le fait que Trump joue à ce jeu ne doit pas conduire ses opposants à en faire de même. Si la politique est si compliquée aux États-Unis, c’est précisément en raison d’amalgames liés aux origines, aux classes et aux cultures. Le sénateur de Caroline du Sud Lindsey Graham a reproché à Trump de s’être montré trop personnel dans ses commentaires hostiles à l’encontre des quatre membres femmes du Congrès. Graham a préféré parler d’une « bande de communistes », ce qui révèle un état d’esprit typique. Ces femmes sont de gauche selon bien des standards américains, mais certainement pas communistes. Le communisme et même le socialisme sont considérés dans certains cercles de droite comme de l’« anti-américanisme » par définition. Cette pensée remonte aux années 1950, époque à laquelle le sénateur Joe McCarthy mène une chasse aux « communistes » traîtres à l’Amérique, détruisant souvent la vie de personnes qui étaient simplement de gauche. De la même manière, les écrivains, professeurs ou avocats favorables à la liberté de contraception, ou encore qui ne croient pas en Dieu, qui défendent les mêmes droits pour les individus de tous les genres et orientations sexuelles, ou qui soutiennent une santé gratuite universelle, sont souvent considérés comme des Américains européanisés, bohêmes et sans aucune croyance.
Les convictions de gauche ou laïques ne sauraient être associées à quelque appartenance raciale. Les Blancs les plus instruits sont précisément plus susceptibles de les adopter. Et ceux qui estiment qu’une coalition de minorités non blanches constitue la meilleure opposition au chauvinisme blanc de Trump feraient bien de réfléchir. Un grand nombre d’Afro-américains et de Latinos sont religieux et conservateurs sur le plan social.
Évidemment, les considérations raciales jouent un rôle important dans les guerres culturelles d’Amérique. Et le concept de «privilèges blancs » n’est pas infondé. Pour autant, le fait de considérer les fractures politiques, sociales et culturelles du pays en termes seulement raciaux correspond à une vision précisément trop en noir et blanc. Faire de l’opposition aux privilèges blancs l’élément majeur de la lutte contre Trump risquerait non seulement de repousser beaucoup d’électeurs dont les Démocrates ont besoin, mais également de monter les Démocrates les uns contre les autres. L’ancien vice-président Joe Biden n’est certainement pas le candidat idéal pour les Démocrates. Trop âgé, pas suffisamment dynamique. Mais s’en prendre à lui, jusqu’à exiger de lui des excuses, pour avoir expliqué travailler autrefois avec des collègues dont il ne partageait pas les conceptions raciales, est une erreur. Travailler avec des dirigeants politiques dont vous ne partagez pas les convictions, bien au contraire en l’occurrence, tel est le quotidien de la politique. Trump est parvenu à pousser le Parti démocrate encore plus à gauche que sous l’ère Obama. Ce n’est pas étonnant de sa part, lui qui aimerait tant faire des quatre femmes du Congrès ses ennemies politiques. Fier de s’associer aux années Obama, Biden est critiqué par ses concurrents plus jeunes pour son manque de contact avec la réalité de notre époque racialement plus sensible. La deuxième soirée des derniers débats démocrates de la semaine dernière a été marquée par un esprit d’antagonisme vis-à-vis de l’administration Obama. Biden a dit trouver cela « étrange ». L’ancien vice-président n’a pas tout à fait tort. Obama a triomphé précisément parce qu’il a su minimiser la question raciale dans sa politique. Il ne l’a jamais ignorée.
Certains de ses meilleurs discours traitent de cette question. Pour autant, Obama a pris soin de ne pas en faire une question centrale. Il n’a pas eu à le faire. L’élection s’en est chargée pour lui. Et il reste plus populaire que n’importe quel autre politicien en vie. Hélas, Biden n’est pas Obama. Mais le fait que l’ancien vice-président recueille plus de soutiens chez les électeurs noirs que n’importe lequel de ses concurrents, pour certains eux-mêmes de couleur, doit nous enseigner quelque chose. Si les Démocrates entendent battre Trump, qu’ils sachent que les attaques contre son prédécesseur, président certes imparfait mais infiniment meilleur, se feront à leurs risques et périls.