Chaque année, Arles devient la capitale estivale de la photographie*. Sam Stourdzé, directeur des Rencontres, a concocté pour le 50e anniversaire un programme ambitieux : « Parler d’hier, d’aujourd’hui et de demain, explorer sans relâche la photographie, s’engouffrer dans ses zones de friction, là où les artistes révèlent l’indicible. Avec 50 expositions pour ses 50 ans, le festival aborde la crise de la cinquantaine avec un peu d’emphase, beaucoup de plaisir et surtout une grande envie de partager avec vous l’énergie débordante qui anime la photographie. »

Le menu était très copieux. Il fallait donc choisir et déambuler à travers les lieux les plus surprenants qui accueillent les expositions.
A tout seigneur tout honneur, commençons la balade avec Mohamed Bourouissa, né à Blida, avec « Libre-échange », dans un endroit insolite, le supermarché « Monoprix».
Parce qu’un grand magasin offre un contexte intéressant à son œuvre, qui interroge notamment la place des chômeurs, des humbles dans l’espace social, mais aussi la circulation de l’argent, du savoir : « C’est un endroit fascinant, ne serait-ce que sur le plan architectural. Il est pensé pour dialoguer avec le rond-point au bord duquel il est installé. Les œuvres que j’y présente reviennent sur quinze ans de travail, mais ce n’est pas vraiment une rétrospective. J’ai essayé d’insister sur certains thèmes récurrents dans mes recherches, dont celui de l’économie et de l’argent, qu’on retrouve dans plusieurs de mes vidéos et qui fait écho au lieu. »

Mohamed Bourouissa interroge la place des chômeurs

Les quinze ans de création de Mohamed Bourouissa allient photographie, vidéo, peinture, dessin et sculpture dont l’Algérie n’est pas absente. « On y voit beaucoup de photographies, dont celles de ‘Périphérique’ et une galerie de portraits que j’ai faits au ‘6 × 6’en Algérie, notamment au sein de l’hôpital psychiatrique Frantz-Fanon de Blida. Je les présente pour la première fois. »
Bourouissa utilise également différents registres (scènes rejouées, caméras cachées, images volées, images de téléphone), qui donnent à voir des fragments de la réalité en faisant émerger de nouveaux récits. Une application propose ainsi de parcourir l’espace de l’exposition, tout en faisant apparaître des silhouettes de personnes numérisées, créant ainsi une passerelle entre le monde actif et celui des chômeurs, invisibles aux yeux de la société à cause de leur statut.

Randa Mirza ou l’interrogation de l’absence de représentation de certains récits de la culture musulmane

Randa Mirza, née à Beyrouth, présente une installation tout en délicatesse : « El-Zohra n’est pas née en un jour ». « El-Zohra n’est pas née en un jour » plonge tout à la fois dans les ‘artefacts’ archéologiques du Proche-Orient, les écrits des anciens chroniqueurs musulmans, dans le Coran, la littérature arabe classique et le vaste domaine de la poésie préislamique, pour déterrer les contes mythologiques cachés de l’Arabie.
Dans des petites vitrines, dans la pénombre de la Commanderie Saint-Luce, des sculptures détruites d’idoles de la péninsule arabique et des dioramas multimédias de taille réduite, racontant les mythes préislamiques oubliés.
Comme la légende de Issaf et Naila, changés en statue par un châtiment divin, pour crime de fornication présumé.
Devant la photographie d’une mer bleutée, on découvre en miniature les statues des deux amants. Ou la représentation de El Zohra (Vénus) dont les anges, Harut et Marut, tombèrent fou amoureux et succombèrent à ses charmes.
Randa Mirza questionne avec beaucoup de subtilité l’absence de représentation de certains récits de la culture musulmane.

« Les Murs du pouvoir » en Europe

L’exposition collective « Les Murs du pouvoir » décrypte, à la Maison des Lices, les « arrières bâties par l’homme à travers l’Europe ». L’Empereur Hadrien, en 122, qui fit ériger un mur sur toute la largeur du nord de l’actuelle Angleterre, pour protéger l’île des « barbares », fut un funeste précurseur. S’il en existe maintenant de nombreuses « vraies-copies » de par le monde (ceux séparant Israël des Territoires palestiniens, des Etats-Unis, du Mexique), l’exposition se concentre sur l’Europe où sévit maintenant une odieuse hostilité.
C’est d’ailleurs le Hongrois Istvan Viragvolgyi qui en a eu l’idée, en pensant au démantèlement du rideau de fer en 1989 : « Pour moi, c’est le ‘mur de tous les murs’, dit-il, une référence historique mais aussi théorique. Non seulement il a coupé l’Europe en deux pendant des décennies, mais il a aussi rempli les trois rôles principaux qu’on peut assigner à une barrière : être un outil d’influence, un moyen de ségrégation, un rempart contre les migrations. Et, trente ans après sa chute, on voit de nouveau pousser des murs à travers l’Europe. Il y en a une trentaine aujourd’hui. »
L’exposition s’articule en trois sections. D’abord les murs d’influence, qui sont des barrières entre des pouvoirs souverains, motivés par le désir de régner sans partage. Ces murs ne contrôlent pas seulement ceux qui peuvent entrer sur un territoire, mais aussi ceux qui en sortent. Tel le conflit gréco-turc qui a généré une zone tampon qui divise l’île de Chypre en deux, depuis 1974. Construite en 1909, la barrière de Gibraltar est, elle, la plus ancienne barrière européenne frontalière.
A ceux-là, viendront se greffer les murs de ségrégation qui cachent ceux qu’on ne veut pas voir, comme les Roms en Roumanie, entre autres. Ou ceux dressés, en barricade, par les autorités russes pendant la Coupe du monde de football, en 2018, pour dissimuler les masures des habitants les plus pauvres.
Enfin, les murs de migration empêchent, eux, les gens de pénétrer dans le territoire européen comme les barbelés installés par l’Autriche pour interdire le passage sur son territoire des migrants venus de Syrie, de Libye ou d’Afrique.
Toutes ces photos font froid dans le dos par tant d’ostracisme, tant d’égoïsme, tant d’indifférence.
A l’heure où l’Europe s’apprête à fêter les dix ans de la chute du Mur de Berlin, il est ahurissant que les frontières se multiplient et brisent ainsi la liberté de penser ou de circuler.

Evangelia Kranioti, des déclarations d’amour à ces hommes et ces femmes… sans repères

La Grecque Evangelia Kranioti a proposé une exposition au titre poétique « Les Vivants, les morts et ceux qui sont en mer ». Née à Athènes, la photographe, avant d’arpenter le monde, a commencé sa carrière en saisissant le portait des marins grecs : « Je leur demandais de me raconter leur vie, leurs amours, leurs escales dans les ports. Un jour je suis partie avec eux et j’ai fait des traversées de la Norvège au Japon, et bien sûr à travers la Méditerranée.»
Pour son exposition à Arles, à la Chapelle Saint-Martin du Méjan, elle a rassemblé ses différents travaux qui, tous, saisissent des destinées prises dans les filets du commerce des hommes.
Des marins au long cours qui guettent les escales pour nouer des amours passagères et tarifées dans «Exotica, Erotica».

Dans «Barroco», c’est le milieu qui se déploie à Rio de Janeiro.
Si «Beirut Fictions» tirent les portraits des domestiques venues d’Afrique ou d’Asie, astreintes dans un pays, le Liban, où elles demeureront désespérément étrangères, « Era Incognita » suit les vivants qui migrent vers la dernière demeure des défunts dans les cimetières du Caire.
«Tous mes projets ont ceci en commun que ce sont des déclarations d’amour à ces hommes et ces femmes… Des êtres sans repères, pleins de doutes, d’hypothèses, entre impérieux désir d’oubli et envie de se réinventer ; des fictions, formant une errance intime et initiatique», précise-t-elle.
«Les vivants, les morts et ceux qui sont en mer», emprunté à son concitoyen Aristote, va comme un gant à son magnifique travail dont la couleur et les ombres dessinent les contours.

Philippe Chancel, un travail colossal

Le parcours se termine avec le colossal travail de Philippe Chancel, « Datazone », accueilli dans un lieu magique, l’église des Frères Prêcheurs, bâtie à la fin du XVe siècle. Une exposition de 300 photos prises ces 15 dernières années dans 14 pays et ingénieusement scénographiées par Adrien Gardère.
Des marquages au sol orientent géographiquement le visiteur vers les chapelles et le chœur, où sont réunies, pays par pays, les images d’un monde devenu fou. D’autres photos, grand format, sont suspendues dans la nef orientant le regard vers le haut.
Philippe Chancel, de son côté, a mené durant quinze ans une exploration de sites sensibles sur notre planète, pour ausculter le monde et observer les symptômes les plus alarmants de son déclin.
Un voyage saisissant et indispensable qui répertorie les différentes catastrophes, écologiques, industrielles, politiques.
« Datazone dessine une constellation reliée par 14 localités géographiques traversant les villes ou des régions du globe. (…) Inspiré du roman « Interzone », de William S. Burroughs, et d’un principe d’écriture fragmentaire, le cut-up, conçu comme un moyen de transgresser les frontières mentales par le cheminement labyrinthique des régions encore inexplorées, Datazone met en pratique sur le terrain une mise en lumière des dérives actuelles du champ politique, social dont les zones que j’explore me paraissent symptomatiques. »
Toutes ces prises de vue témoignent d’une grande sensibilité et d’un grand sens de la responsabilité envers notre planète si malmenée. Et ceux qui la peuplent, bien sûr… n

  • Toutes les expositions sont visibles jusqu’au 22 septembre 2019