Marche ou trêve ? C’est la question qui taraudait les esprits à la veille du 24e rendez-vous estudiantin. Contre toute attente, août a dérogé à l’ambiance casanière et de farniente. Pas de vacances pour les étudiants. La vacance du Hirak n’aura pas lieu.

Mouvement inhabituel à proximité de l’horloge de l’esplanade ouest de la place des Martyrs. Il est 9h30. Aïssa, Farès, Abdou et Anaïs sont déjà là, rejoints par leurs camarades des autres facultés. Il y a aussi les absents des mardis précédents qui sont revenus en ce début août. Comme Yani du comité de Bouzaréah et d’autres encore. Les étudiants affluent par grappe. Et puis, tous ces citoyens, femmes et hommes, qui ont fait le serment de marcher chaque mardi avec les étudiants. Benyoucef Melouk est là, malgré la fatigue perceptible sur son visage. D’autres personnes venues de Blida prendront part à la procession des étudiants. Il y a aussi Boudjemâa, soixante-dix ans passés, ancien militant du FFS et irréductible de la marche des étudiants, avec son éternel chapeau de paille et son écharpe aux couleurs de l’emblème national. Les citoyens sont en force aujourd’hui. L’un d’eux lancera : « Nous sommes venus assurer la permanence du Hirak estudiantin ! ».


Il est presque dix heures moins le quart. La sono mobile arrive et avec elle le thème du débat d’avant la marche, approuvé la veille sur la page Facebook « Hirak estudiantin algérien » : « Le Hirak estudiantin durant le mois d’août : doit-il s’arrêter ou continuer ? »
Question cruciale qu’évoquent les étudiants depuis fin juin, au regard des particularités du mouvement estudiantin assujetti aux contraintes pédagogiques, administratives et logistiques de l’année scolaire. Il est naturellement difficile de mobiliser entre examens, indisponibilité des transports et cités U. Le besoin impérieux, aussi, pour les étudiants de se ressourcer auprès des leurs. Ils ne sont pas dans une logique manufacturière, mais plus dans une démarche volontariste. Et de la volonté, ils en ont à revendre !
Démocratie et liberté de ton. Parole débridée, elle emprunte de biens curieux cheminements comme dans l’intervention de cet étudiant qui, au lieu d’applaudir l’avènement d’un pouvoir civil au Soudan, s’en prend aux dispositions contenues dans la déclaration constitutionnelle adoptée à l’issue de pourparlers entre militaires et civils, pour vilipender le Soudan et les Soudanais, les accusant d’apostasie… L’assistance ne relèvera pas. Curieusement, celles et ceux qui interviennent le plus sont les non-étudiants. C’est-à-dire toutes ces personnes en sympathie et en symbiose avec la démarche des étudiants. Et davantage sur des questions existentielles. D’emblée, ils sont pour une continuation du mouvement de contestation durant ce mois d’août jusqu’à la rentrée qui promet d’être chaude. Un citoyen usera de cette métaphore pour expliquer pourquoi le Hirak estudiantin ne doit pas s’arrêter : « Si vous laissez une braise se consumer toute seule, elle finira par s’éteindre. Mais si vous la mettez avec d’autres braises, elles finiront par rallumer le feu… Donc, ne nous dispersons pas. Soyons ces braises-là. » Il est longuement applaudi.
Une dame prend la parole. Elle est venue de l’intérieur du pays spécialement pour prendre part à cette marche du mardi. « Je vous en conjure, n’arrêtez pas votre mouvement, il est vital pour le Hirak du vendredi… En ce mois d’août, nous devons nous mobiliser davantage parce qu’il y va de la survie de notre mouvement.» Toutes les interventions abondent dans ce sens. Les étudiants ne sont plus seuls. Et le continuum estudiantin est en pleine expansion.



Sous un soleil de plomb, une détermination d’acier
10h45. Qassaman en chœur pour donner le départ de la marche. L’emblème national, en étendard, en tête de cortège, ouvre la marche. Au premier rang, un brassage générationnel. Des vieux et des jeunes. Benyoucef Melouk est l’invité de la marche, comme à chaque fois, indissociable de ses Unes historiques.
Beaucoup d’inconditionnels du Hirak sont là. Au bout de 24 mardis et autant de vendredis, l’on fini par connaître toutes ces personnes qui font le Hirak, chacun lui donnant une touche particulière, qui, à travers une pancarte, qui, à travers un propos ou une histoire. Désormais, ils ne passent plus inaperçus.
Le cortège s’élance. On ouvre sur « Dawla Madania machi askaria » (Etat civil et non militaire) comme pour cibler l’objectif de la contestation dans le contexte de ces deux derniers mois en particulier. S’ensuit un « Makanch hiwar maâ el issabat » (pas de dialogue avec la bande) pour définir les mécanismes de rejet. Et finir, dans un premier temps, avec
« Dégage ! Dégage, Taleb der el courage ! (l’étudiant a pris son courage) » pour affirmer la conviction et la détermination du combat des étudiants. On relance encore ! « Had chaâb la yourid ! Hokm el askar min djadid ! » (ce peuple ne veut pas, à nouveau, du pouvoir des militaires). Par allusion aux régimes successifs qui se sont succédé depuis 1962. Et Karim Younès n’est pas en reste : pas de dialogue, il dégage !
Rue Bab Azzoun, des travailleurs d’une entreprise de rénovation des immeubles de cette artère commerçante arrêtent l’opération de sablage des façades (décapage par hydro-sablage) et se joignent au Hirak le temps d’un selfie. Les riverains aussi se prennent en photo au milieu des manifestants. Avec Benyoucef Melouk dès qu’il est reconnu.
Square port-Saïd. Cordon policier sur toute la longueur de la place jusqu’au début de la rue Abane Ramdane. Rituel appris par cœur des deux côtés. Le dispositif policier civil est très discret, mais vigilant. Sur le contenu des pancartes et des banderoles notamment. Une pancarte, simple carton sur lequel sont gribouillées quelques douceurs à l’endroit de Bensalah et de Bedoui, est confisquée. Le porteur, un monsieur d’un certain âge, bien connu des services de police depuis le Hirak, selon ses propres aveux, s’empresse de griffonner le même texte sur un autre carton, pour le brandir cinquante mètres plus loin. On ne peut pas tout intercepter, mais on peut tout surveiller. Tout prendre en photo. Mais sûrement pas pour tout le monde… Un journaliste-cameraman de la chaîne Echourouk, identifié comme tel, est hué par les manifestants. « Vous n’avez rien à faire ici. Vous travestissez la vérité en manipulant les images et c’est honteux de votre part ! », lui assène un citoyen. Les étudiants lancent : « Sahafat el aâr » (presse de la honte). Pris à partie, il n’est, toutefois, pas violenté. Ce qui le poussera à narguer les étudiants en continuant à filmer la manifestation. Les manifestants répliquent : « Zoomez, zoomez ! Ya oulid (fils) el goumi (goumier). » Il finira par s’éclipser.

Bouregaâ, les détenus d’opinion et le Hirak
A un jet de pierre du Tribunal de Sidi M’hamed, on rappelle au bon souvenir des magistrats que Lakhdar Bouregaâ et des détenus d’opinion croupissent en prison. « Libérez nos fils, bande d’oppresseurs ! » ou encore « Laissez-les passer l’aïd en famille ». Des étudiants et des manifestants sont interloqués. « J’ai du mal à imaginer que ces jeunes détenus du Hirak passeront un Aïd loin de leurs familles », dira un vieux manifestant. Une étudiante enchaînera : « Je n’arrive pas à me débarrasser de cette image vue vendredi dernier, celle d’une pancarte où deux enfants demandent qu’on libère leur papa… Quel Aïd vont-ils pouvoir passer dans ces conditions ? » Il s’agit des enfants Bibi. Leur papa est un porteur de drapeau amazigh… Un slogan presse la justice d’échanger Bouregaâ contre une ponte du régime… Les mots d’ordre sont sans aménité pour les tenants du pouvoir. La « chanson de Gaïd » revient plusieurs fois durant la marche, avec sa « chorégraphie » : bras levés, position accroupie, élancement et pas sautillants. Avec un mois d’août qui ne démord pas, c’est parti pour être le tube de l’été ! Le cortège avance imperturbable jusqu’à la Grande-poste. Pour une fois, il est peu pollué par les banderoles des « badissistes ». Toutefois, deux petites banderoles sont portées par des étudiantes. L’une à l’effigie de Ben-Badis et l’autre stipule « Nos revendications sont politiques. La question de l’identité a été tranchée le 1er novembre ». Une façon d’évacuer la question amazighe. En tout cas, exit les banderoles XXL hégémoniques.
Rue Khemisti, on arrose le cortège d’étudiants et de citoyens manifestants au tuyau d’arrosage. Grosse température ce mardi. Les marcheurs sont en sueur. Au début du boulevard Amirouche, du second étage d’un immeuble, on jette de petites bouteilles d’eau minérale fraîche aux manifestants. L’équivalent de deux ou trois packs. Une opération certainement préméditée. A bon escient et pour la bonne cause. « Voilà la véritable solidarité entre Algériens, dira ce père de famille, ce n’est pas l’égoïsme de l’autre idiote d’Ibtissem qui se préoccupe plus de sa sieste ! » Même au mois d’août, le Hirak n’oublie pas Ibtissem Hamlaoui…
Le cortège passe devant une autre manifestation. Bien timide celle-là, mais qui vaut son pesant d’or ou de farine. Ce sont les meuniers qui manifestent devant le ministère de l’Agriculture. Sur une des banderoles : « Des meuneries prêtes depuis 2015 n’ont jamais été opérationnelles. Marginalisation ou oppression ? » Seuls, quelques photographes ont le réflexe de prendre quelques clichés, déformation professionnelle oblige. La marche continue sa procession. Imperturbable. Selon un trajet devenu désormais un rituel.
Un peu plus loin que la place Audin, le cortège avance en direction de la Grande-Poste. Petite escarmouche entre policiers et étudiants. La tentative de confiscation du smartphone d’une étudiante par un policier en tenue qui n’aurait certainement pas apprécié qu’elle le filme à l’aide de son téléphone. Les étudiants s’opposent bruyamment. L’étudiante garde son smartphone.
Midi trente. Le cortège arrive face à la Grande Poste. On est dans les temps. Abdou grimpe sur les épaules de son camarade. Compte à rebours. Il entonne Qassaman repris en chœur. Officiellement, c’est la fin de la marche de ce mardi. Et le cortège se dissipe en chants et slogans, dont celui-ci, repris à l’unisson : « Goulou lel chorta ! n’aydou fel posta ! » (dites aux policiers que nous passerons l’Aïd à la Grande-Poste).
Les policiers dispersent dans le calme ce dernier carré du Hirak estudiantin jusqu’à ce qu’un jeune étudiant, sorti de nulle part, distribuant des imprimés, pour ne pas dire des tracts, et tenant des propos incohérents sur la réelle position de la Mecque, de Médine et même de la tombe du prophète qui, selon lui, se situeraient en Algérie. On connaissait Alger, Mecque des révolutionnaires, mais là…
Parmi les étudiants et les manifestants, certains sont offusqués, d’autres amusés et d’autres encore estiment que c’est cela la liberté d’expression. Le jeune étudiant continuera sa litanie même quand il se fait embarquer par la police, il obtempère et n’oppose aucune résistance, ni même le moindre questionnement comme s’il était en mission divine.
Aïssa, Farès, Abdou et Anaïs sont déjà loin. Ils ont promis de se retrouver mardi prochain, troisième jour de l’Aïd. A plusieurs ou à quelques-uns.