Qui suis-je pour vous dire
ce que je vous dis, moi qui ne fus pierre polie par l’eau
pour devenir visage
ni roseau troué par le vent
pour devenir flûte…
Je suis le lanceur de dès.
Je gagne des fois, je perds d’autres fois.
Je suis comme vous
ou un peu moins…
M. D. Le lanceur de dés

Il y a plus d’une décade, disparaissait Mahmoud Darwich
(13 mars 1941- 9 août 2008) l’irremplaçable poète palestinien. Qu’aurait-il dit des nouvelles répressions et mystifications que subit son peuple ? Jérusalem, capitale de l’État d’Israël, un «Accord du siècle » concocté par le gendre du locataire de la Maison-Blanche dont les contours restent aussi brumeux que fumeux.. Il y est davantage question d’un deal de dollars que de droits imprescriptibles du peuple palestinien. 50 milliards de dollars pour apporter la prospérité… et renoncer à ses terres spoliées. On se demande ce que Mahmoud Darwich aurait répliqué… Il suffit d’un seul vers pour deviner sa réponse.

On sait qu’il avait pris ses distances et récusé les Accords d’Oslo et clamé très tôt « les masques sont tombés » quand dans Beyrouth assiégée, les Palestiniens s’étaient retrouvés seuls face à l’armada israélienne. La solidarité des « frères » avait depuis longtemps cédé à la Real Politik… Que pourrait-il dire de nouveau ? Les masques ne cessent de tomber et les royaumes comme les républiques arabes se décomplexent et ne redoutent plus l’opprobre de la ‘’normalisation’. Les temps changent…

LE LANGAGE DE LA PIERRE
Comme chez tous les poètes authentiques, Darwich est un ‘’voyant’’ qui transmet ses visions par les mots. ‘’Révolution, de la défaite, du vagabondage, de la résistance, et du retour, ton pays t’attend. Le rossignol qui te le dit a toujours raison. Il est la voix de l’Histoire au moment de la vérité. Et la vérité que nous cherchions dans les dossiers du droit international crie de toute pierre palestinienne. Vu notre fort amour, nous sommes devenus capables de comprendre le langage de la pierre. Et notre sang qui remplit le visage du monde se métamorphosera en miroirs pour les consciences. Continuons la quête du miracle de la soudure susceptible de rendre son unité à l’orange que le couteau a tranchée en deux…»
Le héraut du martyrologe du peuple palestinien, avait de son vivant récusé les ors et les maroquins ministériels pour mener une vie de citoyen auprès des siens à Ramallah, surtout durant le siège imposé par Israël en 2002. Peut-on échapper à son destin, quand à 12 ans, on écrit en toute innocence à l’école de l’occupant israélien un poème dénonçant la Nakba, que l’on se fait tancer et menacer pour cela par un gouverneur militaire ? Le poète a fait rêver et mouvoir – ce qui est plus important — des générations. Mais Mahmoud Darwich nous a quittés, nous semble-t-il sur un malentendu. Dont il n’était pas responsable. La «puissance de feu» de son lyrisme y est peut-être pour quelque chose dans ce quiproquo entre la réception de son œuvre et son destin de poète. Dans les dernières années de sa vie, il ne manquait pas dans ses poèmes et ses entretiens de mettre les points sur les i. Face à la déshérence de la cause palestinienne, sa parole est devenue d’autant plus précieuse qu’elle permettait au public du monde arabe entre deux récitals de renouer avec les incantations et l’utopie originelle…
On percevait comme un fugace agacement chez Mahmoud Darwich lorsque le public lui demandait tel ou tel autre titre fétiche (Djawas essafar, Passeport, Ahmed El Arabi) de l’époque héroïque. Il s’y prêtait quand même d’assez bonne grâce en n’en déclamant qu’un extrait. Dernièrement à Alger, un poète irakien me faisait observer que Darwich n’avait point écrit de qacida contre Saddam. Peut-être, mais il a écrit Discours versifiés du dictateur qui pouvaient s’appliquer à plus d’un pays arabe… «Je choisirai mon peuple, je vous choisirai, un à un, de la lignée de ma mère, de ma doctrine/, etc.» On ne peut plus virulent contre toute forme de dictature.

LE ROSSIGNOL A TOUJOURS RAISON
A El Akhbar(dont le supplément culturel fut dirigé par le romancier égyptien Gamal Ghitany), il énonça : «Je réclame d’être traité en tant que poète, non en tant que citoyen palestinien écrivant de la poésie. Je suis las de dire que l’identité palestinienne n’est pas un métier. Le poète peut évoquer de grandes causes, mais nous il nous faut le juger sur ses spécificités poétiques, et non sur le sujet qu’il traite. C’est sur le plan esthétique qu’on reconnaît la poésie, non sur le contenu. Et si les deux coïncident, tant mieux.» Dans un autre entretien (Il Manifesto, du 29 mai 2007), il précisait : «Certains Palestiniens qui vivent dans des conditions difficiles demandent au poète d’être le chroniqueur des événements tragiques qui se déroulent tous les jours en Palestine. Mais la langue poétique ne peut pas être celle d’un journal ou de la télévision, elle doit même rester en marge pour observer le monde, le filtrer à travers un détail.» Et avec une modestie, il faut le relever, rare chez les poètes du monde arabe, il ajoutait : «La poésie est un gouffre. J’ai le sentiment de n’avoir rien écrit.» : révolution, de la défaite, du vagabondage, de la résistance, et du retour, ton pays t’attend. Le rossignol qui te le dit a toujours raison. Il est la voix de l’Histoire au moment de la vérité. Et la vérité que nous cherchions dans les dossiers du droit international crie de toute pierre palestinienne. Vu notre fort amour, nous sommes devenus capables de comprendre le langage de la pierre. Et notre sang qui remplit le visage du monde se métamorphosera en miroirs pour les consciences. Continuons la quête du miracle de la soudure susceptible de rendre son unité à l’orange que le couteau a tranchée en deux…»

LE CAMP DES PERDANTS
Reprenant le poète grec Yannis Ritsos, il définissait la poésie comme «l’événement obscur», celui «qui fait de la chose une ombre /Et de l’ombre une chose /Mais qui peut éclairer notre besoin de partager la beauté universelle». Ce qui reste d’une œuvre. En ce qui concerne Darwich, elle est suffisamment ample, forte et transparente pour lui survivre. Dans ses derniers textes, il avait commencé un long et pathétique apprentissage de la mort. Il l’avait déjà croisée et en avait relaté quelques épisodes. Et partant, il s’était orienté vers la poésie des choses de la vie, le dialogue avec un brin d’herbe («Je n’aime pas les fleurs en plastique», hélas bien répandues dans le monde arabe), les volutes du café qui à lui se est une géographie. Épique, lyrique, parabolique, ca poésie ne s’est donc jamais voulue programme politique. De l’activisme politique d’appareil, il en était d’ailleurs revenu («je n’arrive pas à faire dirigeant le jour et poète la nuit») sans jamais fléchir dans son engagement aux côtés de son peuple — parmi lequel il vivait à Ramallah assiégé : «J’ai choisi le camp des perdants, je me sens comme un poète troyen, un de ceux à qui on a enlevé jusqu’au droit de transmettre sa propre défaite.» Mais il observait qu’une nouvelle descente aux enfers s’ouvrait devant lui des mains de ses propres fils : «Nous sommes entrés, nous Palestiniens, dans une phase absurde : l’absurdité des soldats qui, dans la bataille, s’entre-tuent. Une absurdité fatale. Les significations nous échappent, la route nous échappe, notre image même nous échappe.» Après la prise de pouvoir de Ghaza par Hamas, il écrit Dès cet instant ‘‘tu’’ est un autre, un texte plein d’amertume, sinon de désespoir : «Nous fallait-il tomber de si haut et voir notre sang sur nos mains… pour nous apercevoir que nous n’étions pas des anges… comme nous le pensions…/ Il a mis son masque, rassemblé son courage, et a tué sa mère… parce que c’est elle qu’il a pu trouver comme gibier politique.»

DIALOGUE AVEC UN BRIN D’HERBE
Et partant, il s’était orienté vers la poésie des choses de la vie, le dialogue avec un brin d’herbe («Je n’aime pas les fleurs en plastique», hélas bien répandues dans le monde arabe), les volutes du café qui à lui seul est une géographie. Durant les affrontements fratricides inter-palestiniens, il s’était désolé de cette dérive : «Nous sommes entrés, nous Palestiniens, dans une phase absurde : l’absurdité des soldats qui, dans la bataille, s’entre-tuent. Une absurdité fatale. Les significations nous échappent, la route nous échappe, notre image même nous échappe.» A l’image de son poème Le Joueur de dés jouant sur un volcan : «Qui suis-je pour vous dire ce que je vous dis ? Je ne suis pas la pierre façonnée par l’eau pour que je devienne visage ni le roseau percé par le vent pour que je devienne flûte… Je suis le joueur de dés je gagne ou je perds Je suis votre pareil ou un peu moins…» De l’exil, de l’abandon du peuple palestinien par la communauté internationale, des états de siège, du dénuement, de l’enfermement, du mur, des fausses illusions des accords d’Oslo, de l’indifférence des pays arabes., de l’autoritarisme politique et religieux, des affrontements fratricides, de la corruption, de l’érosion de l’espérance, c’est de tout cela que Mahmoud Darwich est mort. Et son œuvre toujours vivante. Du stoïque Troyen de Galilée, retenons surtout cette prière fraternelle : «Mes amis, ne mourez pas avant de présenter vos excuses à une rose que vous n’avez pas encore vue / A un pays que vous n’avez pas visité /A une jouissance que vous n’avez pas atteinte /A des femmes qui ne vous ont pas passé au cou l’icône de la mer et le tatouage du minaret». Mais il ne faut surtout pas s’excuser de lire et de relire Mahmoud Darwich.