Dans son roman «Les Voix –Van Gogh, Tony Montana, Picasso et les autres», paru en février dernier aux éditions Fauves (en France), Naïma Guerziz s’intéresse au personnage d’Omer, autour duquel gravitent des protagonistes aussi captivants les uns que les autres, qui prennent la parole à tour de rôle pour dire leurs vérités. Art et création, aliénation mentale, violences faites aux femmes, double culture… sont autant de thèmes abordés dans ce court texte qui se lit d’une traite. L’auteure revient, dans cet entretien, sur ces thèmes, sur son rapport à l’art, à l’écriture et sur sa double culture.

Reporters : L’identité est peut-être le thème principal de votre roman «Les Voix –Van Gogh, Tony Montana, Picasso et les autres» : il y a les origines des personnages et ce qu’ils sont devenus ; ils ont une double culture pour la plupart (pour ne pas dire tous) et la vivent différemment. Il est question aussi d’art, de violences faites aux femmes, d’aliénation mentale, de guerre d’Algérie aussi…
Naïma Guerziz : Les thèmes centraux sont en effet la folie, l’art, les femmes, plus particulièrement la violence qui est leur est faite dans nos sociétés dites civilisées. Dans mon roman, je donne la voix à deux êtres que la société cherche à faire taire, le schizophrène et la femme violentée. Tous deux sont souvent victimes d’une image négative à tort. On aime mettre en lumière le fou dangereux, j’ai cherché à mettre au-devant de la scène le fou virtuose. Quant aux femmes violentées, c’est un sujet qui me touche particulièrement parce que la violence faite aux femmes fait partie des horreurs suprêmes. Le foyer devrait être un lieu de sécurité et non un lieu de torture qu’elle soit psychologique ou physique. Toutes les formes de violence qui s’adressent aux femmes cherchent à en faire un être inférieur. Nous ne le sommes pas. Je voulais montrer un modèle de femme violentée combative, debout et cultivée. La femme violentée manque parfois de considération. On a souvent trouvé des excuses aux hommes violents, or rien ne justifie la violence ! La violence faite aux femmes qu’elle soit psychologique ou physique est à pointer du doigt et je me réjouis parce que les femmes osent parler. Le problème des violences faites aux femmes est le silence, dans mon roman la voix d’Elyza porte haut et fort.

Comment est né ce texte ?
Ce texte était en moi, le personnage d’Omer m’a guidé. C’est un fou qui se croit supérieur aux autres, c’est pourquoi il n’y a pas une seule lecture de mon récit. On peut lire en filagramme l’égo surdimensionné qu’ont certains artistes. C’est ce qui fait à la fois leur force, mais également leur faiblesse. J’ai fait le choix de personnages hauts en couleur, des personnages qui osent tout. Non, mes personnages ne sont pas du tout conformistes. Ils avancent à contre-courant, ils parlent, ils se parlent, ils sont parfois doux, subtils, méchants, colériques. Ils ne sont surtout pas lisses. La schizophrénie est un sujet auquel je suis sensible, car je suis le produit de deux cultures, quand je pense, je pense avec mes deux langues, le français et l’algérien, je vis en France, je suis française mais je suis également algérienne. Ainsi souvent les enfants issus de l’immigration portent en eux deux voix. Ma double culture est une richesse, mais il a fallu que je demande un peu comme Omer aux «voix» de chacune de mes cultures le respect, la tolérance et l’écoute réciproque. Ensuite, j’ai une amie qui travaille en psychiatrie et il lui est arrivé de me parler de certains patients. Alors, j’ai eu l’idée de ce roman autour de cette schizophrénie à la fois culturelle et pathologique.

Les personnages sont attachants (malgré leurs défauts) et se racontent, et notamment le principal protagoniste, Omer. Comment vous l’avez pensé ?
Omer est un homme intransigeant, il se croit au-dessus de tout le monde. Il a toujours entendu des voix, il a toujours su les dompter, mais c’est grâce à sa rencontre avec Elyza, femme de tous les paradoxes, sensible, forte, fragile, cultivée qu’il va pouvoir affronter sa propre vérité. On dit que souvent le hasard fait bien les choses, deux personnes que tout opposait sauf le goût immodéré pour l’art et la culture se rencontrent, elles finissent par se reconnaître et de là naît une amitié insoupçonnée. Je suis persuadée que l’art et la culture sont capables du meilleur !

Pourquoi vous avez opté pour la polyphonie comme mode de narration ?
J’ai cherché à écrire un texte polyphonique parce que la vérité ne recouvre pas un seul aspect. Aujourd’hui, on tend à être soit pour, soit contre. C’est effrayant ! Non la vérité se nourrit d’un débat où tous les points de vue sont possibles. Le manichéisme est un des affres de notre temps, c’est un mode de pensée fainéant qui peut faire des dégâts. Nous manquons de nuance, nous sommes dans le jugement plutôt que dans la réflexion. J’écris pour donner à réfléchir, du moins cela a été un des objectifs pour ce roman et j’aime dérouter et être déroutée. Je pense que cela vient de mes lectures adolescentes, Naguib Mahfouz, Maupassant, Borges, Simone de Beauvoir, Boris Vian, Boudjedra et beaucoup d’autres.

Les phrases sont courtes, concises, qu’est-ce qui a présidé au choix de cette forme-là ?
Les phrases courtes et concises sont un choix qui s’est imposé à moi. A ce qu’il paraît c’est ma plume. J’aime en tant que lectrice les textes qui procurent un condensé d’émotion («Le vieux qui lisait des romans d’amour» de Luis Sepùlveda, «Syngué Sabour» d’Atiq Rahimi, «L’homme qui plantait des arbres» de Jean Giono, «Nour, pourquoi n’ai-je rien vu venir ?» de Rachid Benzine), je pense que parfois une phrase courte porte plus haut et plus fort que les circonvolutions.

Votre roman nous plonge dans l’univers de l’art et de la création. Vous êtes dans ce monde-là vous aussi, dans l’écriture en particulier, comment vous y projetez-vous ?
Je suis venue à l’écriture sur le tard par une injonction de ma mère qui voulait que sa fille suive les pas d’Assia Djebar, les rêves des mamans sont très grands. Quand j’ai demandé récemment à ma mère «pourquoi tu m’as poussé à écrire ?», elle m’a répondu «parce que je savais que tu avais ça en toi». Je pense que le talent est en chacun d’entre nous, on a tous un talent pour quelque chose. Beaucoup d’artistes ont nécessairement des prédispositions de départ, mais je suis persuadée que naître artiste ne suffit pas pour le devenir, il faut du travail, du travail et encore du travail, du renoncement, des échecs, des remises en question… Par exemple, mon personnage Elyza a une prédisposition pour la peinture, mais elle va se hisser en tant que peintre à partir du moment où elle va oser.

Vous avez vous-même une double culture, quel rapport avez-vous à l’Algérie ?
Je suis complètement un produit de la double culture, et j’ai une sensibilité à ce qui se passe en France et en Algérie, au Maghreb et en Afrique. L’Algérie est présente dans ce roman, parce que c’est une partie de mon identité indéniable, je suis les événements qui s’y déroulent actuellement. Il y a une phrase dans mon roman «Les voix, Van Gogh, Tony Montana, Picasso et les autres» qui résonne fortement avec ce qui se passe actuellement en Algérie : Omer un des personnages principaux dit « Mon père n’a pas eu le droit à la reconnaissance. D’autres héros plus visibles lui ont volé son Algérie…».

Enseignante, coordinatrice culturelle des journées du Livre européen et méditerranéen, Naïma Guerziz a la passion des mots, chez elle prendre la plume est une nécessité. Auteure de «La baguette de la République», la biographie du boulanger, fournisseur officiel de l’Elysée, Ridha Khadher, elle a également coordonné et coécrit un guide pour les femmes qui décident de se lancer dans l’aventure entrepreneuriale. «Les Voix» est son deuxième roman. «Elle y raconte la folie d’un peintre Omer, elle pénètre alors un monde où tous les verrous explosent et où l’inconscient s’autorise à détruire ou à sublimer, à cheminer là où toutes les limites géographiques et temporelles sont bannies. Un voyage dans l’irrationnel, à la rencontre de Vincent Van Gogh, Tony Montana, Simone de Beauvoir, Marguerite Duras et beaucoup d’autres personnages connus ou pas».