Amin Khan, poète, écrivain et philosophe, et Moumene Khelil, membre de la Ligue algérienne pour la défense des droits de l’Homme (LADDH), étaient les invités du débat citoyen organisé chaque lundi sur les marches du Théâtre national algérien. Le premier a apporté son point de vue sur la «révolution populaire pacifique» en cours, alors que le second est revenu sur la Conférence nationale de la société civile et sa feuille de route. Le débat qui a suivi était riche, quelque peu enthousiaste et extrêmement passionnant.

Invité, lundi dernier, à intervenir lors du débat citoyen hebdomadaire sur les marches du TNA pour donner son point de vue sur le mouvement populaire en cours, Amin Khan a, d’emblée, précisé que ce que nous vivons depuis plus quatre mois n’est pas un «Hirak» mais «une révolution populaire pacifique». «Peut-être qu’au départ, c’était un hirak, mais ça s’est transformé en mouvement populaire, et aujourd’hui, on peut dire qu’on est dans une révolution populaire, démocratique, pacifique», a-t-il estimé. Et de souligner : «Je refuse de qualifier ce mouvement de miracle. Il y en a qui laisse croire que le peuple dormait et s’est réveillé le 22 février, alors que ce n’est pas le cas. Pour moi, ce mouvement populaire est la conséquence des luttes et des combats du peuple de toutes catégories (sociales, d’âge) et de partout». Pour Amin Khan, le formidable mouvement qui nous traverse, que nous vivons est «une conséquence à une accumulation, celle des luttes du peuple algérien depuis des décennies. Peut-être que certains n’ont pas compris la patience du peuple algérien parce qu’il ne faut pas oublier que les choses ont commencé à se dégrader depuis un moment déjà, mais il ne faut pas oublier non plus que nous avons traversé une période très difficile, celle des années 1990». L’initiateur et coordinateur de la série de livres «Nous Autres» (parus aux éditions Chihab) rappellera, en outre, que les 20 dernières années ont été marquées par une «corruption dans tous les secteurs, ce qui en a résulté à une faillite des structures de l’Etat et de la société», et ajouter à cela d’autres «comportements négatifs». Malgré ces échecs, la société, selon Amin Khan, a pu tirer les enseignements de son expérience historique, en imposant le concept de «révolution populaire pacifique». «Après la guerre intérieure, on aurait pu imaginer que cela produirait de la violence, mais je constante avec beaucoup d’aisance, d’espoir et d’optimisme que c’est l’inverse qui se produit. Le peuple a traduit sa colère par le pacifisme», a-t-il soutenu. Revenant sur la situation actuelle, Amin Khan considère qu’il existe trois acteurs (ou pôles) : «le régime (ou système), le peuple et l’Armée». Car, «même si l’Armée est la source du pouvoir, on ne peut l’assimiler au régime». Selon l’invité du débat citoyen, le régime a failli, et ce, «malgré toute les ressources financières du pays» de ces 20 dernières années, et aujourd’hui, «ce régime, dont le chef d’Etat Major formule des propositions qui ne sont pas à la hauteur des aspirations du peuple, où l’on sent de l’incapacité à penser cette situation».

Une «solution politique» à un problème politique
Amin Khan a abordé la nature du système, en expliquant que «l’armée était toujours cachée derrière une façade civile, or aujourd’hui, l’armée est au-devant de la scène et cela n’est pas à son avantage. Le système est en faillite et il ne reste aujourd’hui que deux forces : la force du peuple et celle de l’Armée». Quant aux scénarios et autres feuilles de sortie de crise, pour Amin Khan, «nous ne sommes pas encore arrivés à un début de conception de sortie de crise». «Il faut penser, tous ensemble, pour permettre au peuple et à l’armée de dialoguer et de trouver une solution», a-t-il indiqué. Par ailleurs, selon lui, la solution n’est pas dans l’organisation d’élections dans le contexte actuel, «elles sont impossibles et le peuple les refuse». «La solution est en le changement du gouvernement actuel et la nomination d’un gouvernement de compétence nationale composée de personnes intègres et honnêtes qui s’engagent à appliquer un programme précis, pour préparer les conditions favorables à l’organisation des élections (présidentielle, législatives…) et qui soient acceptées par le peuple», a-t-il estimé. Amin Khan considère, en outre, qu’il n’y a pas de «contradiction» entre l’organisation d’élections et la période de transition. Car, a-t-il expliqué, «cette période de transition sert à préparer des élections démocratiques répondant à volonté populaire dans une année ou une année et demie. Après on attaquera les grands chantiers (économie, éducation, enseignement supérieur, système de santé…)». Tout en concédant que le changement de gouvernement ne peut être la solution miracle mais un «moyen» pour sortir de la situation actuelle où le régime est «toujours en place», l’auteur de «Poèmes d’Août» a précisé que la légitimité du gouvernement de compétences nationales émanera de «l’application des revendications populaires». Répondant aux questions des présents, Amin Khan rappellera que «le pouvoir réel c’est l’armée», qui a toujours «nommé les présidents depuis 1962 et a fondé le système actuel». Revenant sur le vide constitutionnel, très souvent utilisé comme argument pour justifier l’organisation d’élections présidentielles dans un bref délai, Amin Khan soulignera qu’«on est dans le vide constitutionnel depuis le 11 mars lorsque l’ex-président a annulé les élections. Le problème est politique et il faut lui apporter une solution politique. Si on n’y parvient pas avant le 9 juillet, nous ne serons pas dans un vide constitutionnel mais dans un vide politique et cela devrait nous inquiéter, tous autant que nous sommes, peuple et responsables».

«Changer les règles du jeu»
Avec beaucoup de patience, de courage aussi face à des citoyens qui demandaient des explications, Moumene Khelil a présenté les différents points de la feuille de route de la Conférence nationale de la société civile. Mais avant, il a tenu à préciser que la transition démocratique est une nécessité, voire «inévitable», et ce, pour «changer les règles du jeu et passer d’un système qui a échoué et produit de l’échec vers un Etat démocratique, civil, pluriel». Rappelant l’historique de la LADDH, le contexte de sa naissance au milieu des années 80 et ses actions durant les 20 dernières années, Moumene Khelil a souligné que «dans la ligue, on a toujours dit que les conséquences de l’enfermement politique va produire une rupture de confiance. La question est comment sortir de cette crise de confiance». Pour ce faire, «cela passe par un changement des règles du jeu et faire en sorte que le citoyen puisse agir politiquement». «Il faut un changement dans les lois sur les associations, les partis politiques et sur l’information. Si on va vers des élections dans le contexte actuel, rien ne va changer. Plus on s’organise, plus on imposera un rapport de force», a-t-il soutenu. Pour y parvenir, il faut, selon lui, laisser de côté les présupposés et mettre en place certaines conditions, dont «la conviction du pouvoir réel d’aller vers une transition démocratique, une justice indépendante et une presse libre». Moumene Khelil a, en outre, présenté la feuille de route de la Conférence de la société civile, qui englobe trois pôles, à savoir le collectif de la société civile dont la LADDH fait partie (et qui s’est réuni la première fois le 27 février dernier), la Coordination des syndicats autonomes et le Forum de la société civile (qui englobe plusieurs associations). Chacun de ces trois pôles avait une feuille de route et réfléchissait à des propositions, mais «on a trouvé des convergences» qui ont permis la rencontre et la présentation de la feuille de route, qui n’est d’ailleurs pas figée. L’intervenant a indiqué que le préalable à la concertation était «la rupture avec le système et la satisfaction les revendications du hirak». L’unité du peuple algérien, la libération des détenus d’opinion (dont les manifestants placés sous mandat dépôt pour avoir brandi le drapeau amazigh), la construction d’Etat civil et de droit étaient au centre des débats (aussi bien avec Amin Khan qu’avec Moumene Khelil). Et au fur et à mesure des échanges, l’incompréhension du départ s’est transformée en un intérêt et une volonté de compréhension, ce qui révèle l’importance et la nécessité de ce débat citoyen hebdomadaire sur les marches du TNA. Une parole précieuse, franche et libre.