A l’occasion de l’inauguration, avant-hier, de l’exposition «Planet Malek : une première rétrospective», relatant le riche parcours du défunt et grand musicien Ahmed Malek, au Musée national d’art moderne et contemporain (Mama), une table ronde  autour de la thématique «L’héritage Ahmed Malek » a été animée  par les réalisateurs  Sidi Ali Mazif, Djamel Bendeddouche, Merzak Allouache et modérée par la productrice Amina Haddad.

La rencontre s’est déroulée en présence d’un panel d’hommes du cinéma et d’artistes venus rendre hommage à la mémoire du premier grand compositeur de musique de films algériens «oublié de la mémoire du septième  art», à l’image du musicien Safy Boutella. Le premier à prendre la parole n’est autre que le grand cinéaste Sid Ali Mazif, qui a donné aux nombreux présents un aperçu sur le travail qu’il a partagé avec Ahmed Malek, notamment sur le film «Leïla et les autres». «Ahmed Malek a été le compositeur de mon troisième film, il faut dire que pour le cinéma algérien, la composition de la musique de film n’était pas très importante pour les responsables de l’époque, on la considérait même comme secondaire», relèvera-il. Sid Ali Mazif parlera ensuite de ses premières expériences et des difficultés qu’il traversera, dans ce métier, plus précisément concernant la bande originale de ses films en relatant que «le premier film que j’ai fait ‘’Sueur noire’’, c’était avec un compositeur pied-noir, Omar Bouhid, qui a été complètement ignoré, méprisé et j’ai même eu  beaucoup de difficultés à travailler avec lui. Il a composé la musique dans la salle de montage, où il a apporté ses propres instruments de musique et ses musiciens. On a composé  et enregistré la musique pendant que je faisais le montage de mon film.» Il enchaîne : «Ma deuxième expérience a été aussi malheureuse, sur le film «Les Nomades». Je devais monter à Paris, et le compositeur Lamine Bechichi devait me composer la musique à Alger. Mais, je n’ai jamais reçu cette composition, le directeur de l’époque avait refusé de payer le compositeur, les musiciens et aussi le studio d’enregistrement. Par conséquence, j’ai été obligé de prendre la musique au mètre pour illustrer mon film». M. Mazif affirmera d’autre part : «Pour mon troisième film, «Leïla et les autres», j’ai eu la chance de trouver Ahmed Malek qui m’a beaucoup aidé et avec lequel j’ai travaillé pendant très longtemps. Il a pris tous les passages que je lui indiquais et sur lesquels il fallait faire de la musique. Il a ainsi composé tout seul toute la musique et il a aussi joué de tous les instruments sans faire appel à d’autres musiciens. C’est une expérience extraordinaire que je n’oublierai jamais». Il ajoutera que «Malek était un homme très affable et très gentil. Il était soucieux de faire un bon travail et il ne se plaignait jamais des difficultés». De son côté, le cinéaste Djamel Bendeddouche dira : «J’ai connu Malek à la Télévision algérienne, il faisait partie de l’orchestre. En tant que cinéaste, je n’ai jamais travaillé avec lui personnellement. A l’époque, il était hors de question de faire de la musique de film à la Télévision algérienne, car on n’avait pas cette possibilité de payer des musiciens pour accompagner les films. » Il précise toutefois que «personnellement je l’ai très bien connu car il m’arrivait de filmer son orchestre au direct. Je le voyais très souvent avec son accordéon ou sa flûte traversière». « Il a cependant fait beaucoup de films et a travaillé avec beaucoup de cinéastes, sauf qu’à l’époque, il n’y avait pas beaucoup de musiciens. Mais j’ai connu un autre, bien avant lui, qui était Mohamed Iguerbouchène, qui a beaucoup accompagné les films de cinéastes de télévisions françaises et cela avant l’indépendance de l’Algérie», souligne-t-il. Pour sa part, le réalisateur Merzak Allouache déclare : « J’ai aussi travaillé avec Malek, dans une période particulière, car nous étions en Algérie sous le règne du parti unique FLN. Nous avions un office de cinéma et des règles de travail très précises et donc nous devions tourner nos films dans de conditions très particulières avec un métrage de pellicule et un budget précis. » Ajoutant : «C’est là où intervient Malek, le musicien de pratiquement tous les films de l’époque. Il faut savoir qu’à part les cinéastes Lakhdar Hamina et Ahmed Rachedi qui, eux, avaient le droit de faire leur musique en France, nous, nous étions avec Ahmed Malek. Il apparaîssait juste à la post-production, mais le problème qui se posait c’est qu’il n’y avait pas d’autres choix, personne n’était preneur pour faire dans de telles conditions cette musique et donc on avait Malek avec lequel on s’entendait bien.». Par ailleurs, le compositeur Safy Boutella abordera « le rôle du compositeur dans l’expression par la musique des ressentis d’un lieu, un personnage ou comme contrepoint », en soulignant que «j’aimerai d’abord remercier les initiateurs de cet événement, car nous sommes dans un pays dans lequel la mémoire est rarement convoquée. On ne rappelle pas suffisamment aux gens qui a fait quoi, et surtout qui a posé les fondements de la culture en Algérie pour le moins un peu contemporaine». Il poursuivra en parlant de sa propre expérience «par rapport à la musique de film, j’avais étudié la musique globalement mais j’avais fait aussi un cursus de musique de film, et mon père, qui était militaire, avait très peur de moi devenant musicien. On a fini par se réconcilier, car cela lui semblait être de la technicité ou comme un ingénieur de quelque chose».  Pour sa part, Safy Boutella dira dans le même contexte que « la musique de film est un art à part entière, très fort et très puissant, qui se suffit à lui-même. Le cinéma ne peut pas se passer de musique, c’est un mélange savant qui demande une très grande intelligence de situation, entre le réalisateur, son film et le compositeur. Une des meilleures façons d’aborder ce métier, c’est, entre autres, de discuter le plus possible avec le réalisateur et regarder aussi les images et le montage».