Le projet «Algerian Metal Collab» consiste à réunir 14 musiciens de la scène Metal algérien. Répartis en 4 line-ups, ils auront à créer un morceau en 8 heures et le jouer ensemble. Le work-in-progress sera filmé et diffusé, en 6 épisodes, sur YouTube. Outre cette web-série, dont le premier numéro a été diffusé avant-hier, un album sera produit et sortira en physique et sur les plateformes digitales, très prochainement. A l’occasion de cette sortie, un concert sera organisé à Alger. Dans cet entretien, Zakaria Brahami, un des membres du collectif ayant mis en place ce projet de médiation culturelle par excellence, revient sur l’idée de l’«Algerian Metal Collab», les acteurs/artistes qui y sont impliqués et ses perspectives, tout en évoquant la réflexion pour dynamiser ce genre artistique.

Reporters : «Algerian Metal Collab» est présenté comme un «projet qui consiste à réunir 14 musiciens de la scène Metal algérienne», qui n’ont jamais joués ensemble et qui incarnent des tendances différentes dans le Metal. Répartis, après tirage au sort, en 4 line-ups, ils devront composer un morceau et le jouer. Cette expérience artistique et humaine sera filmée et diffusée sur YouTube. Sous quelle impulsion est né ce projet ?
Zakaria Brahami : Le projet Algerian Metal Collab est né suite à l’initiative de Ramzy Abbas, leader du groupe Jugulator et bassiste du groupe Lelahell, qui a imaginé la collaboration de beaucoup d’artistes de la scène Metal en Algérie dans un processus de composition spontanée et instinctive entre des musiciens qui ne partagent pas les mêmes influences ou tendances artistiques, il en a parlé à plusieurs musiciens et acteurs du Metal algérien et ils ont été séduits par l’idée ; les musiciens ont immédiatement accepté ce challenge artistique unique en son genre. L’initiation d’un tel projet est motivé par l’absence de concerts, le besoin s’est fait ressentir pour créer quelque chose de nouveau, d’innover et de créer du contenu pour faire perdurer l’esprit du Metalgeria qui ne se limite pas seulement à la journée organisée l’année dernière au Bastion 23. Par la suite, le projet a gagné en ambition, l’équipe de l’Algerian Metal Collab a voulu en faire une véritable web-série totalement indépendante, pour proposer une alternative de médiation culturelle pour les passionnés de la musique Metal qui ont littéralement soif de concerts et de contenus, d’autant que ce projet a la chance inestimable de compter le soutien de Ziri Abes (aka KYEP) qui est –avec son équipe– le réalisateur et producteur de la web-série. Le projet ne se limitera pas à la web-série, mais sera également enregistré, produit et édité sous forme d’un album de musique, sur CDs et plateformes digitales de Streaming à travers le label algérien Reaper Sound Records. En outre, de nombreux partenaires et collaborateurs apportent leur aide au projet, je citerai Abdou El Ksouri du studio «Sous-Sol», ainsi que le journaliste Redha Menassel de l’émission Shazam à la radio Alger Chaîne 3, qui a présenté le premier épisode et le tirage au sort.

Qui sont les artistes ou formations impliqués dans cette aventure ?
14 musiciens de 7 groupes différents font partie du projet ; des formations et des tendances musicales différentes pour la plupart. Il s’agit de Korsan, un groupe qui se veut différent par ses réglages très bas, son style intègre différentes influences du Metal moderne, Groove, Death mélodique, Thrash, mais aussi Heavy Metal à l’ancienne en passant par le Stoner ; Jugulator, un groupe de Thrash Metal Old School formé en 2014, avec une configuration en quater, influencés par la vague Thrash Americaine et Allemande des 80’s ; Danny Kross, One-Man-Band, Anis Chekikene de son vrai nom, un artiste multi-instrumentaliste, influencé par le Djent et le Technical Death Metal, et également musicien dans Korsan ; Lelahell, l’un des groupes de Metal les plus extrêmes en Algérie, influencé par le Death Metal, et qui sont le seul groupe algérien à faire des tournées européennes en étant autogérés et autofinancés ; Dusk, un groupe de Heavy Metal qui a vu le jour en 2001 ; Paranoid Fantasy, un groupe né en 1998, influencé principalement par le Death Metal old school ; et enfin Psychorrupted, groupe de Heavy/Thrash/Prog Metal, né en 2015. Quant aux musiciens, il s’agit de Ramzy Abbas, Redouane Aouameur, Nazih Hadji, Tarek Salah, Redouane Mostefaoui, Abdelwahab Merzouk, Ziri Abes, Abderezak Yahimi, Hafid Abdelaziz, Anis Hadj-Ahmed, Lamine Amrane, Anis Chekikene, Nour El Islam Aidi, et Yacine Boukrif.


Qu’est-ce qui a motivé le choix de mettre en scène le travail de composition et le processus de création de manière générale ?
La scène Metal en Algérie souffre depuis une dizaine d’années d’une marginalisation politique et administrative, mais également d’une auto-victimisation constante de la communauté, beaucoup d’artistes ont abandonné cette musique. Ce projet intervient donc pour donner une continuité au Metalgeria, afin de réanimer la passion de la communauté, mais également des musiciens, cela montrera sans aucun doute que la composition musicale pourra se faire avec de la motivation. De nos jours, les groupes se font rares, on ne compte qu’une dizaine de groupes actifs, dont un seul seulement qui arrive à faire des tournées en Europe. Ce projet a ainsi pour ambition de motiver les musiciens à continuer de travailler, la nécessité s’accentue suite aux récentes circonstances sociales et politiques qui ne présagent que du positif pour la culture et la musique Metal en Algérie. D’autant plus que ce projet est un challenge artistique et musical pour les artistes locaux (participants au projet) qui doivent se surpasser et être créatifs afin de trouver la bonne formule pour composer des chansons en prenant en considération toutes les tendances et influences des artistes. Algerian Metal Collab englobe plusieurs dimensions, c’est une expérience inédite qui unit les artistes autour du processus de composition, utilisant toutes leurs ressources intellectuelles et neuronales pour arriver à leur fin. Il constitue également une expérience personnelle et professionnelle intéressante parce que cela a ouvert sur de nouvelles perspectives collaborations futures et probablement vers la création de nouveaux groupes.

Justement, la mise en scène de ce processus peut attirer différents publics et rendre plus accessible, voire augmenter l’audience d’une musique et d’un univers qui continuent d’être méconnus. Quel est votre public cible ?
Ce projet s’adresse à différents publics, le plus important est le public algérien à qui nous démontrons que la diversité culturelle existe et que les jeunes musiciens algériens ont une maîtrise technique et artistique que l’on doit encourager et dont on doit être fier. Evidemment nous ciblons d’autres publics, principalement la communauté Metal internationale à qui l’on veut exposer notre musique afin de l’exporter et la promouvoir.

Comment vous avez financé ce projet ?
Le projet est autofinancé par les musiciens et les membres de l’équipe et il est géré bénévolement par son staff. Les différents partenaires du projet permettent néanmoins la réduction des dépenses et proposent d’offrir des moyens techniques pour sa réussite.

Après la diffusion de tous les épisodes sur YouTube, quelles seront les prochaines étapes ?
Une fois les six épisodes publiés, l’étape qui suivra concerna la sortie de l’album en format physique vers juillet. Elle sera accompagnée par l’organisation d’un concert pour fêter cet événement avec le public. Suivra la sortie de l’album en format digital et en streaming vers fin août, et ce, afin de l’exporter vers l’étranger et le commercialiser.

Dans le descriptif, vous indiquez qu’«Algerian Metal Collab» s’inscrit dans une «réflexion de dynamiser la communauté de la musique Metal en Algérie», ce qui le situerait dans le prolongement de l’initiative Metalgeria (également nom du consortium qui a organisé l’événement). Où en êtes-vous de cette réflexion aujourd’hui ?
Algerian Metal Collab est une continuité d’une envie commune et partagée par tous les acteurs et musiciens de la scène Metal en Algérie de faire revivre cette musique, qui a perdu de sa gloire suite à l’inexistence d’une politique culturelle durable qui aurait pu être une alternative économique au pays et une garante de la diversité culturelle. Une politique culturelle qui n’a jamais pu voir le jour à cause de la corruption et relations népotiques de l’ère Khalida Toumi et de la gestion catastrophique de Azzedine Mihoubi. Une absence de vision qui a permis à des bureaucrates de conquérir les espaces culturels et salles de spectacles, conséquence logique de la concentration administrative qui ne permet pas aux associations et au secteur privé de gérer les espaces culturels, ce qui les condamne à être sous l’autorité d’une hiérarchie et d’organismes étatiques qui n’ont ni l’envie ni un quelconque intérêt à développer l’espace et à diversifier les activités. Je ne mentionne ici que quelques problèmes liés au poison de la concentration administrative qui est le grand problème des musiques alternatives, du moins un ensemble de problèmes parce qu’il en découle le problème du manque de scène, l’absence d’une promotion à travers les médias lourds, un mépris des bureaucrates et une privation d’aides financières pour les groupes qui n’arrivent ni à s’auto-suffire financièrement grâce aux scènes locales (inexistantes) ni à s’exporter (voyager et financer des tournées).

Qu’en est-il sinon des préjugés et autres clichés ? Impactent-ils cet univers artistique ?
Les préjugés et les clichés n’impactent pas réellement ce genre musical. Il est vrai que l’épreuve de force entre les conservateurs et les progressistes a fait du Metal un dommage collatéral, mais l’évènement Metalgeria nous a permis de comprendre que la propagande anti-metal ne peut qu’être positive pour ce genre, parce que cela a permis aux Algériens d’ouvrir un débat, de poser des questions, de recevoir des réponses, certaines moins belles que d’autres, mais le dialogue a existé et continuera d’exister tant que des médias poubelles et forces médiatiques continueront de propager des mensonges et de la haine pour diviser les Algériens.