Reporters : Que retenez-vous de l’époque Boumediène ?

Slimane Benaïssa : Beaucoup de choses ! C’est toute notre jeunesse… Il est très difficile de résumer 13 ans de pouvoir Boumediène. Moi, je faisais mes études en France, boursier de l’État algérien. Entre Algériens, on se retrouvait le soir au Champollion, un bistrot de la rue des Écoles près de la Sorbonne. Le 19 juin vers 18H, Bouamari, qui faisait ses études à l’IDHEC, arrive affolé «Le Monde» à la main et nous annonce le coup d’Etat en Algérie. On a tous couru au 115, boulevard Saint-Michel qui était le siège de l’Union des étudiants maghrébins. Tous les étudiants algériens étaient-là en ébullition. On a fini par désigner un représentant pour aller voir ce qui se passait dans le pays. Le représentant est parti en anti-coup d’Etat et il est revenu en disant que nous étions à côté de la plaque, que c’est la meilleure chose qui pouvait arriver au pays depuis l’indépendance et que ce n’était pas un coup d’Etat mais un «redressement révolutionnaire». En juin 67, je ne sais sur quelle décision, on a été convoqués à l’ambassade où on nous a dit qu’on devait rentrer au pays. Personnellement, j’attendais le retour de mon frère Mohamed de Moscou où il faisait ses études. Fin mai, mon frère a soutenu sa thèse à Moscou et en juin on est rentré à Alger. A mon arrivée en juin 1967, j’ai rejoint l’équipe de «Théâtre et Culture», exactement au moment des états généraux de la culture au cours desquels il avait décidé que toute production culturelle devait être faite en arabe. Cette décision qui était brutale à l’époque a fait que beaucoup de grands talents ont quitté le domaine artistique et théâtral parce qu’ils n’étaient que francophones. L’Union des étudiants algériens était une organisation syndicale forte et complètement à gauche, puisqu’elle était la fille du parti communiste. Pour Boumediène Il fallait la mettre au pas, il n’aimait pas les extrêmes. Boumediène tapait à gauche, mais il tapait aussi à droite, il ramenait tout le monde au centre. Les années 67-69 étaient des années dures pour les étudiants, beaucoup d’arrestations avec ce que tout cela entraîne… Le service national a été décrété et quand, en 1970, la Révolution agraire a été décrétée, tout était en ordre, tous les étudiants étaient au volontariat à l’exception de certains qui étaient dans la clandestinité. Moi, j’étais dans la troisième promotion du service national et c’est quand je suis entré à la caserne que j’ai pu faire la synthèse du pays. Avant, on avait une idée fragmenté du pays. Le peuple, les intellectuels qui formaient deux catégories, les francophones et les arabophones, les technocrates (les uns à gauche, les autres baâthistes islamisants) et l’Armée qui était une inconnue mystérieuse et dangereuse… notre vision du pays était complètement déstructurée. En sortant du service national, grâce à une sorte de démystification de l’armée, j’ai compris où était la logique du pays et j’ai vu l’Algérie autrement.
970169 000 arp1573731De quelle manière ?  Qu’est ce qui a changé ?
Découvrir que l’armée était constituée d’enfants du peuple, c’était une vraie découverte. En plus, je ne sais par quel phénomène idéologique, on considérait que tout arabisant, quel qu’il soit, était un ennemi potentiel et que chaque militaire était un ennemi déclaré. Ça relevait d’un sectarisme presque raciste…Pendant le service national, on avait des cours sur la sécurité militaire, où on nous a expliqué qu’il y avait une police politique, d’une manière assumée et à quoi elle servait. Nous sommes sortis d’une vision méta physique de l’armée vers une vision rationnelle, à savoir que l’armée est une organisation rationalisée pour sa propre survie et qu’elle est au service du pays et d’un pouvoir, d’une idéologie, d’un système de valeurs.

Quand on comprend ça, on comprend sur quoi repose le pays. Excusez-moi s’il vous semble que je parle beaucoup de l’armée, c’est que Boumediène était colonel et qu’on était dirigé par un Conseil de la Révolution exclusivement constitué de militaires. C’était l’époque où tout a été nationalisé, pétrole, mines, banque et peuple. C’était l’époque de la création des sociétés nationales (Sonarem, Sonatrach, Sonelec…). C’était l’époque des autorisations de sortie… C’était l’époque des coup d’Etat ratés… C’était l’époque où on rencontrait à Alger les futurs grands leaders d’Afrique et d’ailleurs, d’Angola, du Portugal, les réfugiés du Chili après la chute d’Allende. J’avais comme ami Eldridge Cleaver, leader des «Black Panther» qui vivait à Alger. Le pays, malgré une certaine fermeture, était ouvert à une solidarité internationale importante pour l’époque. La corruption était rampante et commençait à apparaître avec la création des sociétés nationales, surtout que le Dinar valait à l’époque une fois et demi le franc. Sur le plan affaires étrangères, la volonté était de garder le pays au niveau de sa guerre de Libération et à cette fin, des positions très dures sur le plan international ont été prises dans le cadre des «non alignés», de «l’Opep», à l’OUA, à l’ONU. C’était l’époque où les pays récemment indépendants essayaient de s’organiser et de s’affirmer face à leurs ex-colonisateurs. L’image la plus éclatante de cette volonté était le Festival panafricain d’Alger qui, jusqu’à aujourd’hui, reste le plus grand regroupement culturel et artistique du monde… C’était le rassemblement de tous les ex-colonisés qui affirmaient dans la fête leur existence. Je me souviendrai toujours du soir où on regardait à la télévision l’alunissage américain. Juste après, je suis descendu en bas de chez moi place Audin et je vois Archie Shepp jouant du saxo avec un groupe touareg. C’était un moment exceptionnel dans ma vie, je ne savais plus où j’étais planétairement, en Algérie, en Afrique ou tout bêtement sur la lune.

Quelle était la place  de l’intellectuel à l’époque ?
Nous, en tant qu’intellectuel, on savait très bien dans quoi on était… L’appareil du parti comme il était défini à l’époque, regroupait toutes les tendances de la gauche à la droite. C’était un parti unique mais pluriel à l’intérieur, et cette pluralité avait comme résultante la politique de l’Etat. D’ailleurs chaque ministère relevait d’une idéologie, je dirais même d’une époque idéologique. On avait une Education nationale avec une idéologie post-coloniale petite bourgeoise, le ministère du Travail à gauche, une réforme agraire qui faisait que le ministère de l’Agriculture était socialo-populiste, le ministère de l’Industrie était la véritable expression de la politique de l’Etat. Donc chaque ministère était un parti en soi. Cette manière de gérer la pluralité idéologique à susciter de nombreux débats, on débattait de tout mais en sachant que le cadre était restreint et les débordements non tolérés. Débats qui ont fini par le grand débat de la Charte nationale. Dans cette ambiance où tout un peuple cherchait sa voie, les intellectuels étaient soit au service de l’Etat soit ils n’existaient pas. La liberté était quelque chose qu’on a payé très cher. Etre intellectuel et indépendant du système signifiait pour l’Etat qu’on était forcément opposant. L’idée d’opposition constructive n’existait pas vu que le système n’avait rien de démocratique.

Quel était le paysage culturel  et artistique ?
La culture n’était pas l’inquiétude du pouvoir qui était plus préoccupé par le développement industriel et agricole. Il se disait sur le plan culturel, ça n’ira pas loin, ils ne nous mettront pas en danger. Le cinéma était de bonne qualité mais il était maîtrisé et les thématiques presque toutes prescrites.
L’ONCIC produisait 20 films par an et le cinéma algérien rayonnait à travers le monde. Sur le plan théâtre, le TNA produisait ses 4 pièces par an ainsi que les théâtres régionaux. Il y avait plus de 170 troupes de théâtre amateur avec un festival à Mostaganem qui leur était dédié. La vie n’était pas chère, les gens travaillaient et avait le temps de pratiquer de la musique ou autre chose… Il y avait une sorte d’aisance, il y avait la paix (on veillait jusqu’à 2H, 3H du matin), il n’y avait qu’une chaîne de télé… tout ça concourait à une certaine qualité de vie. Même si on manquait de tout parce que l’Etat importait peu de chose de l’extérieur, on ressentait ce manque mais on n’en n’était pas atteint. Nous vivions dans un univers fermé politiquent, économiquement, culturellement. Cette fermeture était rassurante pour certains et anormale pour d’autres.