Ancien journaliste de « Libération », passé par l’AFP et Europe 1, cofondateur de Rue89 en 2007, Pierre Haski est aujourd’hui chroniqueur pour le magazine « L’Obs » et pour France Inter. Rencontré durant les Assisses internationales du journalisme à Tunis, il a bien voulu répondre aux questions de «Reporters». 

Reporters : Comment voyez-vous l’état de la presse dans le monde, actuellement, avec les bouleversements induits par les « nouveaux médias » ?
Pierre Haski : On est dans une période très compliquée parce qu’on subit trois électrochocs en même temps, à commencer par la mutation de la presse avec l’émergence d’Internet. Pendant un siècle, la presse a fonctionné avec un modèle qui a évolué, mais qui était le même, c’est-à-dire imprimé sur du papier, vendu en kiosques, de la publicité, les petites annonces et ça a marché comme ça pendant à peu près un siècle. Internet a fait voler ce modèle en éclats, parce qu’on s’informe différemment. Les circuits économiques de la presse sont complètement autres, on a une presse en régression dans le monde, il faut bien le reconnaître. En France, par exemple, le nombre de journalistes a diminué pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale. Notamment ces trois dernières années. Aux Etats-Unis, la crise 2007-2008 a été vraiment un choc pour la presse américaine, un tiers des journalistes ont perdu leur emploi. C’est un peu remonté depuis parce ce qu’il y a eu une transformation. Aujourd’hui, on est dans cette période de transition entre un ancien monde qui est resté stable pendant très longtemps, et un nouveau monde qui se construit dans la douleur. Parce qu’il n’y a toujours pas de modèle évident. Pour trouver un modèle économique, vous avez, aujourd’hui, Facebook et Google qui récupèrent 70% des recettes publicitaires sur Internet. Là, où ces gens-là n’étaient pas présents, il y a quinze ans, et sans être éditeurs, ils ont fait une sorte de hold-up sur le monde de l’information, parce que c’est par eux qu’une partie des lecteurs passe pour accéder à l’information. La presse, les organes d’information sont un peu le maillon faible de la chaîne. La deuxième décharge est liée à la crise de confiance. Un peu partout dans le monde, les gens ont perdu confiance dans les journalistes. Les sondages qui sont fait depuis trente ans montrent une érosion, une baisse chaque année de la confiance des citoyens dans la presse. 
En quoi Internet a bouleversé la manière de faire du journalisme disons, à l’ancienne ?
Je pense que dans la mythologie de la presse, en France, Albert Londres, aux Etats-Unis, Pulitzer, vous avez des grands noms comme ça qui ont construit ses mythes au début du XXe siècle ; le journaliste c’est le dernier recours du citoyen contre les puissants. Et il faut bien le dire, la presse a longtemps perdu ce rôle à la fois par la transformation de ses modes de propriété, par le recrutement des journalistes qui sont devenus un peu plus bourgeois, sortant des mêmes écoles et ayant la même façon de penser. Les journalistes ont perdu aux yeux des citoyens ce rôle de contrepouvoir et donc, cette confiance a disparu, et Internet n’a pas arrangé les choses. Le troisième choc, qui est aujourd’hui beaucoup plus compliqué à gérer, c’est celui du fait qu’Internet soit un système ouvert dans lequel tout le monde prend la parole et pas seulement les journalistes. Autrefois, les journalistes avaient une sorte de monopole sur la parole. Lorsqu’un sportif, un musicien ou un homme politique voulait parler il fallait qu’il passe par un média pour être entendu, aujourd’hui, n’importe qui peut s’emparer de Facebook, de twitter, et s’adresser à des communautés qui peuvent aller d’une à cinquante millions de personnes, il n’y a pas de limite. 

On a parlé, au début de l’apparition des réseaux sociaux, de « journalisme citoyen », aujourd’hui, on constate certaines dérives, qu’en-est-il véritablement ?  

Vous avez l’exemple le plus caricatural c’est Donald Trump, qui a 5 millions de followers sur son compte twitter, qui, le matin quand il se réveille, passe ses agacements sur twitter sans se soucier des médias. Il s’adresse directement à 50 millions de personnes, voire plus, puisque c’est repris par la majorité des médias. Vous avez aussi, au niveau plus basique, quelqu’un qui peut prendre la parole et dire ce qu’il pense, sans filtre, sans critères professionnelles d’éthique ou déontologiques auxquels sont soumis les journalistes. Et tout ça,  est venu bousculer la crédibilité des journalistes, parce qu’aux yeux des lecteurs, aux yeux des citoyens, toutes les paroles sont égales. Pourquoi je vais faire confiance au journaliste et ne pas faire confiance à mon voisin qui dit le contraire sur Facebook ? Donc, ces trois crises mises ensemble ont provoqué un affaiblissement global du journalisme. Le côté positif, parce qu’il y en a quand même, c’est qu’il y a une prise de conscience croissante, certes, loin d’être acquise et pas encore suffisante, du fait que le journalisme est un métier. Il pouvait y avoir une utopie il y a quelques années, lorsqu’on disait que tout le monde est journaliste. A partir du moment où vous pouvez vous exprimer sur Twitter ou Facebook, vous êtes journaliste. Vous êtes témoins de quelque chose dans la rue, vous êtes journaliste. Non, il y a des règles professionnelles. Un exemple : vous voyez un accident dans la rue, est-ce que vous avez fait une enquête pour savoir pourquoi ça s’est passé, les conséquences, les causes, non. Vous êtes témoins, vous témoignez, c’est très bien, c’est utile à la société. Mais ça ne fait pas pour autant une information cohérente et le travail du journaliste, c’est justement d’aller au-delà du fait de ce qui s’est passé dans la rue et d’expliquer pourquoi ça s’est passé et en quoi c’est important ou pas important. Et cette prise de conscience commence à se faire. Et donc le métier de journaliste n’est plus remis en cause au sens où il pouvait l’être il y a dix ans. 

Comment, justement, reprendre la confiance du lecteur qui demeure actuellement un véritable défi avec cette « explosion » Internet ?

Je pense qu’il y a un travail très lent de reconquête qui doit être fait en expliquant. Pour le moment, on se contentait de faire notre travail en se disant les gens vont bien voir le travail de qualité et s’ils ne le voient pas tant pis pour eux. Je pense qu’on doit expliquer comment on fait ce travail. Il y a des exemples qui ont récemment été très positifs dans la revalorisation du travail journalistique. C’est toute la collaboration qui s’est faite entre des médias du monde entier autour des affaires d’évasions fiscales, de scandales. Vous avez avec le consortium international de lutte contre la corruption, qui réunit des dizaines de médias du monde entier, des pays du Sud, d’Asie et d’Afrique, du Moyen-Orient et pas seulement des Occidentaux, qui sont impliqués et qui se partagent le travail et le résultat de ce travail. Et ça c’est quelque chose d’énorme parce qu’il y a un travail journalistique colossal pour le bien commun : contre la corruption et l’évasion fiscale, c’est pour la société. Les gens qui ne payent pas leurs impôts c’est autant d’hôpitaux ou de trains en moins. Et donc le citoyen peut voir en quoi ce travail est nécessaire et  que seul un journaliste peut faire ce travail. Lorsqu’il y a eu récemment l’affaire des Panama Papers, ce sont des dizaines de milliers de documents financiers qui se sont trouvés dans le circuit journalistique. Aucun média à lui tout seul ne peut traiter ça. Et donc, il y a eu 75 journalistes qui ont travaillé, qui ont partagé ce travail ensemble qui a abouti à sortir des affaires qui ont eu des conséquences sérieuses. Il y a un Premier ministre qui a démissionné en Islande, il y a eu un procès au Pakistan… ça a eu des répercussions dans un certain nombre de pays. 

Il y a, aujourd’hui, différentes manières de faire du journalisme sur des supports divers et variés, sauf que la qualité laisse à désirer. N’y a-t-il pas urgence à revenir aux fondamentaux ?

Je pense qu’on doit expliquer aux gens ce que c’est le journalisme. Et là, il y a une véritable différence entre le journalisme professionnel organisé et structuré et le journalisme informel que peut être la prise de parole sur les réseaux sociaux. Et ce journalisme-là a un prix. C’est un peu la faiblesse de notre époque. Durant une longue période on a appris que la gratuité s’est installée et on s’est dit que l’information, c’est gratuit. C’est comme lorsque vous tournez le robinet, vous croyez que c’est gratuit mais vous payez l’eau. Et là, vous avez l’information et vous croyez que cela vous ait dû. Il faut une prise de conscience de la valeur du journalisme. Le journalisme ça peut être positif dans ma vie parce que ça peut empêcher l’évasion fiscale et faire tomber des mafias. On a eu en France, récemment, l’affaire du Médiator, ce médicament qui avait provoqué des maladies. Des histoires comme ça, si vous n’avez pas la presse qui fait son travail, ça peut continuer éternellement. Beaucoup de gens sont divisés entre, d’un côté, un rejet du journalisme, en disant c’est quoi ce métier qui remue la boue en permanence, de l’autre côté, quand ça vous concerne, que ça touche à la santé, aux finances publiques, des malhonnêtes qui se mettent plein les poches ou évitent de contribuer à l’intérêt général, tout à coup, vous vous dites heureusement que les médias sont là. Il faut qu’on arrive à faire cette reconquête d’abord de la confiance des gens. 

En ces temps de chambardement des nouveaux médias, certains se posent déjà la question de la mort du papier …

Le papier a perdu de sa pertinence parce que, évidemment, il y a des moyens plus faciles aujourd’hui. Les lecteurs ne pensent pas à ça mais, pour avoir un journal, c’est un arbre qu’on a planté en Finlande depuis 25 ans, qu’on a taillé, qu’on a transformé en pâte à papier, qu’on a fait des rouleaux qui ont traversé la moitié de la planète pour arriver dans une imprimerie énorme avec des grues qui portent ce papier. Tout ça pour imprimer un journal qui est renvoyé à l’autre bout du pays par des camions pour être distribué et qui, le lendemain, enveloppera le poisson. Il y a évidemment une absurdité écologique dans ce qu’on a considéré comme normal durant longtemps. Aujourd’hui, je ne crois pas que le papier soit totalement mort. Mais il a une place beaucoup plus réduite dans l’accès à l’information. Les smartphones et les ordinateurs, demain les enceintes connectées en voix, sont voués à occuper une place prépondérante. Mais, franchement, on n’est pas capable de prédire. C’est ça  qui est extraordinaire dans notre époque. Il y a dix ans, on avait lancé Rue89 en mai 2007, et on pensait qu’on avait un site hyper moderne. Au mois de juin de la même année est sorti le premier iPhone. Notre modèle était déjà obsolète un mois après. Aujourd’hui, le smartphone c’est le premier point d’entrée pour les gens qui s’informent. C’est vous dire qu’un mois avant, on n’était pas capable d’imaginer la révolution qui allait nous tomber dessus en termes technologiques. Et peut-être, au moment où l’on parle, il y a quelqu’un en train d’inventer un nouveau concept révolutionnaire de transmission de l’information. Tout est possible, parce qu’on est dans une phase assez extraordinaire non, pas de transformation technologique mais, de transformation permanente. 

Comment faire de cette technologie inéluctable un allié plutôt qu’un adversaire ?

 Je  crois que c’est ça qu’on avait du mal à comprendre au début. Lorsque tout ça est arrivé dans les années 2000, on a cru que c’était comme la plupart des révolutions technologiques vécues depuis notre enfance. Par exemple, de l’imprimerie du plomb, on est passé à l’offset. Le lecteur ne se rendait pas compte de ce qu’il y avait eu derrière. Ça ne changeait rien à l’objet journal. Et on a cru qu’avec Internet ce serait pareil. En fait, ça a tout changé. Et, encore une fois, on s’est dit que ça y est, maintenant, on est passé sur Internet et c’est fini et que ce sera comme ça durant trente ans. Et bien non, un an après, il y a autre chose, on est dans une révolution permanente et qui n’est pas terminée parce que, regardez ce qui est en train de se dessiner avec l’intelligence artificielle, avec des domaines technologiques dans lesquelles je serais incapable d’en parler pour ne pas les maîtriser, mais dont on imagine déjà le potentiel. Ils affectent notre métier et aussi la manière dont les gens s’informent. 

Comment  imaginez-vous le futur de ce métier formidable ?

Il faut arriver à garder des valeurs, des règles de vérifications de l’information, c’est-à-dire des valeurs éthiques, d’avoir une colonne vertébrale dans ce métier. Et être totalement ouvert et flexible aux transformations technologiques. On le voit bien, actuellement, le meilleur moyen de gagner de l’argent, c’est de faire le contraire. Soyons clairs, je suis un peu brutal, si vous voulez profiter du système Facebook, il faut faire le maximum de trafic, pour le faire vous inventez des choses croustillantes, et ça c’est le piège pour un journaliste. C’est-à-dire de suivre la mode de la technologie et les opportunités qu’elle crée oubliant toutes les règles et toutes les valeurs qui fondent ce métier. Le journaliste qui veut survivre dans cette période, même si parfois c’est très difficile parce que les conditions économiques ne sont pas aisées, il faut absolument qu’il garde des valeurs.