Frédéric Ciriez a animé une rencontre de présentation de son quatrième roman, «BettieBook» (éditions Verticales), au stand de l’Institut français lors du dernier Salon international du livre d’Alger (Sila). Dans cet entretien, il revient sur les enjeux de ce roman qui s’intéresse à un critique littéraire et à une booktubeuse, et qui plonge son lecteur dans le monde des livres et de leur réception critique (ou transmission).

Reporters : Vous avez présenté votre roman, «BettieBook», il y a quelques jours au Sila, né à la suite d’une résidence d’écriture. Pourriez-vous revenir sur la genèse de ce texte ?
Frédéric Ciriez : J’ai passé la décennie 2000 à travailler dans le monde de la librairie électronique que j’ai donc vu éclore, peu de temps avant l’arrivée d’Amazon en France. Cette bascule de la critique littéraire à la prescription généralisée, aujourd’hui orchestrée par les particuliers eux-mêmes sur le web, m’intéresse depuis longtemps. Alors que j’avais en tête l’idée d’une fiction sur le sujet, j’ai proposé à Paris-X Nanterre une résidence auprès des étudiants en Master métiers du livre afin de réfléchir, explorer et pratiquer avec eux la «critique littéraire entendue comme écriture de création à part entière». La résidence a surtout été pour moi un beau moment de partage et de découverte d’une nouvelle génération de lecteurs et d’amis du livre, qui entretient une relation différente aux médias et aux supports numériques. Je me suis nourri de cette expérience pour affiner mes vues et écrire «BettieBook», court roman noir, ou long fait divers, qui prend la littérature elle-même comme espace de l’infamie.

C’est un roman qui met en scène un critique littéraire, Stéphane Sorge, et une booktubeuse, Bettie alias BettieBook. Ce sont deux façons très différentes de parler des livres : l’un se cache derrière ses références et l’autre derrière la mise en scène de son espace et d’elle-même ; l’un livre son point de vue en étayant son propos et l’autre donne ses impressions, son avis… Ce sont deux mondes qui s’affrontent donc ?

Ce sont deux mondes qui s’affrontent symboliquement, mais qui, en même temps, s’ignorent et entretiennent une relation très différente à l’idée de livre. Stéphane Sorge a un pseudo qu’il emprunte au personnage d’un roman du critique Maurice Blanchot. Il ne se cache pas à proprement parler derrière des références… car les références le constituent comme lecteur cultivé : c’est sa nature, la façon d’être d’un homme qui appartient à un monde où la culture signifie automatiquement la «haute culture» – ce qui est réducteur et borne sa vision du réel. Bettie, quant à elle, elle vient d’un monde populaire, de la grande banlieue parisienne, où elle gagne sa vie dans un centre de bronzage. C’est une fille intelligente qui aimerait être connue. Elle a ainsi créé une chaîne de booktubeuse, BettieBook, où la critique écrite s’efface au profit de quelque chose de plus émotif : des apparitions filmées, une mise en scène de soi et la profération de coups de cœur… Stéphane Sorge et Bettie vont se rencontrer, s’affronter, se désirer, se détester : c’est la lutte des classes au cœur de la fonction critique et de la comédie littéraire.

Bettie est une grande lectrice de dystopies. Votre roman est aussi une dystopie surtout qu’il se déroule en 2021/2022. Pourquoi 2021 et pourquoi cette distance ?

Projeter le texte dans un léger futur me permettait deux choses : tout d’abord avoir une liberté de ton et ne pas être aliéné à la description réaliste du présent. Et puis surtout, en créant une petite dystopie, je mettais en abyme cet imaginaire de la catastrophe qui domine actuellement : seulement, ici, tout comme le fait divers prend pour objet la littérature, la dystopie prend pour objet le système culturel lui-même… Ce qui peut faire grincer des dents, mais je pense être assez proche de la réalité.

«BettieBook» est construit sur l’acronyme MICE (Money, Ideology, Compromise, Ego), qui renvoie au monde de l’espionnage. Qu’est-ce qui vous a inspiré ?

J’ai découvert l’existence de cet extraordinaire acronyme en lisant l’hebdomadaire de fait divers «Détective», qui rendait compte de l’autobiographie d’un ancien espion. Celui-ci y exposait les principes du concept MICE, les souris en anglais, pour recruter ses informateurs. C’est une sorte de principe universel : Money, on recrute en donnant de l’argent ; ideology, la recrue doit partager un minimum de valeurs avec vous pour accepter de trahir les siens ; compromise (compromission en français), il faut que vous «teniez» votre informateur en possédant sur lui des informations telles qu’il ne peut pas vous échapper ; ego, il faut flatter la vanité de la future recrue… Dès que j’ai vu ce concept, je me suis dit : mais ces quatre lettres, c’est la structure d’un livre ! Ici, je m’en sers comme d’une mise en abyme du genre que je traite : un bref roman noir sur la critique littéraire où les deux protagonistes jouent au chat et à la souris l’un avec l’autre. Mais tel est pris qui croyait prendre, et l’arroseur peut aussi se voir arroser… Bettie, experte des images, risquent de se montrer plus habile avec celles-ci que Stéphane qui, s’il essayait de la «punir» avec ses propres armes parce qu’elle s’est moquée de lui, le fera à ses risques et périls.

Dans la partie 2, «Ideology», c’est Stéphane Sorge qui prend la parole et devient narrateur. Pourquoi ? Pour dire son monde qui décline ou qui peut-être n’existe plus ?

Il est vrai que Stéphane bénéficie d’une partie pour lui tout seul où il dit «je». En ce sens, il domine un peu le récit par son rôle et le lecteur l’entend d’autant plus. Il faut y voir une possibilité de définition du héros : celui qui a le plus à perdre. Et ici Stéphane a effectivement plus à perdre que Bettie : sa réputation, son travail, son honneur. Bettie, elle, est davantage une outsider, une prétendante au succès et aux millions de likes. Néanmoins, son rôle est décisif dans l’histoire et le livre porte d’ailleurs le nom de sa chaîne YouTube, BettieBook. A titre personnel, je trouve que les journalistes français se sont un peu trop crispés sur le personnage masculin en train de décliner. Comme s’il leur renvoyait l’image trouble de l’évolution de leur métier, qui n’est pas en train de disparaître, mais qui connaît une crise économique et symbolique sévère et qui est en train de muter – certainement pas de disparaître, donc, et fort heureusement. Mais Bettie ne doit pas être occultée pour autant, voire négligée car elle ne serait qu’une petite inculte de banlieue : elle est très intelligente, essaie de réussir avec les moyens de son monde social et de sa génération : YouTube. Votre remarque sur le «je» de Stéphane permet de comprendre le système des personnages : lui est un héros, en partie tragique, quant à Bettie, elle est celle qui peut le perdre… en réussissant socialement sur son propre terrain, celui de la critique littéraire.

La troisième partie, «Compromise» est construite de manière singulière par rapport au reste du roman. Il y a deux niveaux de lecture : la partie érotique et la mise en contexte. Quel sens donnez-vous à cette partie ?

Ne nous voilons pas la réalité : c’est une pièce explicitement érotique, conçue et assumée comme telle, où les deux personnages deviendront irrémédiablement liés l’un à l’autre… pour le pire. C’est donc le fameux «compromise» de MICE : les personnages se tiennent désormais et chacun peut a priori détruire l’autre. C’est la part tragique du livre, nécessaire à la progression du récit, dont je ne peux révéler la nature. Le récit sexuel est ponctué de longues parenthèses qui mettent en perspective le destin de l’écrit depuis ses origines alors que se déroulent les ébats entre le critique et la booktubeuse. Celles-ci fonctionnent à la manière d’un chœur qui «incante» la beauté et la fragilité du langage écrit.

Sur un autre sujet, Stéphane Sorge pige pour plusieurs médias. Mais sa situation financière est précaire. Même en 2021, il sera difficile pour un critique littéraire et plus généralement pour un pigiste de survivre ?

Oui. La presse écrite est en crise, notamment en France. Pouvoir exercer confortablement son métier de critique, c’est un luxe. Il faudrait d’ailleurs analyser finement la situation socioprofessionnelle des critiques littéraires aujourd’hui : moins de place dans les journaux, des rémunérations insuffisantes au regard du travail à fournir : lire et comprendre un livre, en rendre compte, parfois à la chaîne… Encore et toujours, c’est le temps qui manque ! C’est historiquement un moment douloureux à passer. Je ne suis pas pessimiste mais il faut prendre acte des mutations du métier. Mais cette crise, avant tout économique, est compensée par la naissance de lieux d’expression qui fonctionnent sur le mode de la gratuité, avec de très bons sites de critiques littéraires par exemple, où les critiques sont… bénévoles. Mais voilà, il est évident que pigiste dans la presse culturelle, ce n’est pas le même job que trader à Wall Street.

La critique littéraire peut-elle être considérée comme de la littérature ? (Dans le roman, il y a notamment des extraits d’articles qui font quasiment partie de votre narration. Quelque part, vous rehaussez cette forme d’écriture).

Oui, absolument ! La critique littéraire est un discours de désir et d’interprétation de la littérature. C’est une dimension de la littérature, celle par laquelle elle se pense et se représente. Il n’y a pas de littérature sans discussion interne et externe de ses formes. Sans relation critique à l’écriture, nulle littérature véritable. La figure du critique est elle-même une figure littéraire, très romanesque, avec ses clichés : le critique snob, méchant, etc. Ici, Stéphane vit une sorte de drame : une relation de haine face au système où se déploie la littérature, qu’il juge absurde. Les conditions d’exercice de son métier lui sont devenues insupportables. Alors il s’en prend à celle qui un jour, tout simplement, se moque de lui et lui dit : toi, tu es l’ancien monde, tu es fini…

Il y a aussi les rapports d’enquêtes, les auditions que vous restituez dans le roman. Le roman intègre-t-il plusieurs formes, selon vous ?

Dans la partie «judiciaire» du livre, effectivement, j’exploite des matériaux hétérogènes pour faire avancer le récit : PV de police, audience au tribunal, échanges de mails, articles de «Détective», etc. J’ai toujours aimé jouer avec les formes et les ressources du langage hors de ce qui est estampillé classiquement «littérature» – en gros du récit en prose. Cela peut dérouter mais c’est aussi une manière de rappeler que la littérature prend appui sur le réel, peut se servir de ce qui est à sa disposition pour se déployer, et est un jeu – sérieux, peut-être, mais un jeu tout de même. Après, c’est mon côté baroque, qui peut se manifester par un goût du déséquilibre et de la pluralité des mondes et des manières de le dire.

Vous évoquez aussi le fait divers qui inspire beaucoup la fiction ou le roman. Pourriez-vous nous en parler ?

Le fait divers est un événement invraisemblable qui ne se produit qu’une fois et qui casse la routine et la logique de la vie «normale». C’est pourquoi il fascine. A titre personnel, j’aime en lire de temps en temps dans le magazine populaire «Détective». Le roman contemporain s’en empare souvent pour des raisons de paresse, comme si l’imagination était vaincue par la trivialité du réel. Ainsi tous ces livres qui reprennent des affaires sordides pour nous raconter des vies infâmes… J’ai voulu aller ici au bout du processus : le fait divers que j’imagine pointe ironiquement l’absorption de la littérature par la nullité aberrante du fait divers. Stéphane Sorge devient un homme infâme, à l’image du dentiste sadique héros d’un livre dont il rend compte dans un magazine au début de «BettieBook». Le fait divers, ici, devient en quelque sorte un «méta fait divers», un fait divers sur le fait divers lui-même. Bon, j’espère ne pas être trop théorique, «BettieBook», je l’espère, est très drôle !

«BettieBook» est-il un roman sur notre époque obsédée par «la transparence», terme que vous utilisez dans le roman ?
La transparence que je pointe ici n’est pas celle du «monde» dans sa globalité mais celle du désir d’images et donc du désir de représentation de la sexualité. Dans la partie érotique du livre, ce qui m’intéresse, c’est de montrer que la transparence n’a pas de fin car on ne peut jamais représenter entièrement la sexualité qui, en ce sens, existe tout autant qu’elle n’existe pas. D’où la quête folle de l’image ultime de sa propre sexualité que cherche Bettie… Stéphane Sorge, lui, va découvrir et plonger dans l’abîme de sa nouvelle conquête : un abîme de la représentation qui est tout autant textuel, via le destin oral de la critique, que sexuel, via le destin vidéo du monde sensible.